{"id":9860,"date":"2022-04-06T10:25:16","date_gmt":"2022-04-06T14:25:16","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=9860"},"modified":"2022-04-06T10:27:56","modified_gmt":"2022-04-06T14:27:56","slug":"discussion-avec-nathalie-rech","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2022\/04\/06\/discussion-avec-nathalie-rech\/","title":{"rendered":"Discussion avec Nathalie Rech"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Nathalie Rech est doctorante en histoire am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al. Ses recherches portent sur le Louisiana State Penitentiary, situ\u00e9 \u00e0 Angola, entre 1901 et 1961. Elle s\u2019int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement aux exp\u00e9riences des femmes africaines-am\u00e9ricaines incarc\u00e9r\u00e9es dans cette prison parfois d\u00e9sign\u00e9e comme \u00e9tant \u00ab la pire prison aux \u00c9tats-Unis \u00bb. Le 27 janvier dernier, elle a accord\u00e9 cet entretien \u00e0 Julie Francoeur, membre \u00e9tudiante du CHRS, dans lequel elle nous fait part de ses recherches doctorales, du syst\u00e8me carc\u00e9ral am\u00e9ricain et de sa posture historienne face \u00e0 ce sujet sensible.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Julie Francoeur (JF) : O\u00f9 en \u00eates-vous dans votre parcours acad\u00e9mique?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Nathalie Rech (NR) :<\/strong> Je r\u00e9dige pr\u00e9sentement ma th\u00e8se de doctorat. Mon directeur principal est Greg Robinson, \u00e0 l\u2019UQAM, sp\u00e9cialiste d\u2019histoire am\u00e9ricaine. Ma codirectrice, Talitha LeFlouria, est \u00e0 Austin au Texas. Elle est sp\u00e9cialiste de l\u2019incarc\u00e9ration des femmes africaines-am\u00e9ricaines; elle-m\u00eame est Africaine-Am\u00e9ricaine. Elle a publi\u00e9 en 2015 sa th\u00e8se sur le syst\u00e8me de louage des prisonniers.\u00e8res en G\u00e9orgie au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, apr\u00e8s la fin de l\u2019esclavage (<a href=\"https:\/\/talithaleflouria.com\/\">pour en savoir plus sur les travaux de Talitha LeFlouria<\/a>).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Comment en \u00eates-vous venue \u00e0 vous int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire des prisons, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment au p\u00e9nitencier d\u2019Angola en Louisiane?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR : <\/strong>Avant d\u2019\u00eatre \u00e9tudiante en histoire, j\u2019ai eu une carri\u00e8re dans le milieu communautaire au Qu\u00e9bec, en d\u00e9fense de droits. J\u2019ai entre autres travaill\u00e9 en itin\u00e9rance pendant plusieurs ann\u00e9es, donc j\u2019ai c\u00f4toy\u00e9 des gens qui avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenus. J\u2019ai aussi travaill\u00e9 avec des personnes issues de l\u2019immigration, ce qui m\u2019a permis de mieux comprendre les enjeux de racisme syst\u00e9mique. En 2014, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur une bande dessin\u00e9e avec ma meilleure amie, qui est illustratrice et professeure de fran\u00e7ais aux \u00c9tats-Unis. Je suis tomb\u00e9e sur un roman qui parlait d\u2019une tenanci\u00e8re de bordel \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans au tournant du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En fouillant un peu sur le sujet, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de travailler ensemble sur un roman graphique et de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 une personne en particulier qui s\u2019appelle Lulu White, qui \u00e9tait une des femmes les plus riches de La Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque, puisqu\u2019elle avait un bordel de luxe dans le Red Light.&nbsp; Elle profitait d\u2019une niche particuli\u00e8re dans le march\u00e9 du commerce du sexe: celle des femmes noires, mais claires de peau. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il y avait tout un int\u00e9r\u00eat des hommes blancs pour ces femmes, int\u00e9r\u00eat qui remontait \u00e0 la p\u00e9riode de l\u2019esclavage. C\u2019est donc ce fantasme tr\u00e8s particulier que Lulu White a exploit\u00e9 dans son bordel et qui lui a permis de faire fortune. Elle a perdu sa fortune par apr\u00e8s; histoire rocambolesque, \u00e9videmment.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon int\u00e9r\u00eat pour le parcours de cette femme m\u2019a men\u00e9e \u00e0 lire \u00e9norm\u00e9ment sur la prostitution, sur La Nouvelle-Orl\u00e9ans, sur la Louisiane et sur les rapports interraciaux. Je m\u2019int\u00e9ressais d\u00e9j\u00e0 depuis longtemps \u00e0 la question du racisme et particuli\u00e8rement du racisme anti-Noirs. Dans ma carri\u00e8re pr\u00e9c\u00e9dente, j\u2019ai beaucoup travaill\u00e9 avec des personnes migrantes, notamment beaucoup de personnes qui venaient des Cara\u00efbes. \u00c7a faisait longtemps que je pensais \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir davantage \u00e0 ces questions, mais je ne savais pas tr\u00e8s bien comment le faire.&nbsp; Pendant plusieurs ann\u00e9es, j\u2019ai fait des recherches sur ces sujets en demandant \u00e0 mes ami.e.s qui \u00e9taient aux \u00e9tudes de me sortir des bouquins de l\u2019universit\u00e9 parce que je n\u2019avais pas acc\u00e8s aux biblioth\u00e8ques. \u00c0 un moment donn\u00e9, un ami qui \u00e9tait dans le m\u00eame milieu que moi a commenc\u00e9 son doctorat en histoire \u00e0 Concordia. Je lui ai pos\u00e9 plein de questions et l\u2019ann\u00e9e suivante, j\u2019\u00e9tais inscrite \u00e0 l\u2019UQAM! Je voulais continuer \u00e0 travailler sur le tournant du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en Louisiane parce que je trouvais que c\u2019\u00e9tait une p\u00e9riode tr\u00e8s int\u00e9ressante. Entre-temps, j\u2019\u00e9tais all\u00e9e \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans et j\u2019avais ador\u00e9 \u00e7a. J\u2019avais envie d\u2019y retourner et, surtout, je m\u2019int\u00e9ressais aux femmes africaines-am\u00e9ricaines. La transition vers le milieu carc\u00e9ral s\u2019est faite assez naturellement parce que Lulu White a \u00e9t\u00e9 judiciaris\u00e9e pendant toutes ces ann\u00e9es o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 travailleuse du sexe et\/ou tenanci\u00e8re de bordel. Elle a m\u00eame fait un s\u00e9jour en prison. Elle a eu une peine f\u00e9d\u00e9rale et a \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9e en Oklahoma parce qu\u2019il n\u2019y avait pas encore de p\u00e9nitencier f\u00e9d\u00e9ral f\u00e9minin (le premier a ouvert en Virginie en 1927).<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tout d\u2019abord pens\u00e9 travailler sur la prison locale \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans qui s\u2019appelle Orleans Parish Prison. Malheureusement, toutes leurs archives ont \u00e9t\u00e9 soi-disant perdues dans Katrina en 2005, ce qui a bien fait leur affaire parce que c\u2019est une prison qui a une r\u00e9putation \u00e9pouvantable. En m\u00eame temps, je suis aussi interpr\u00e8te, et juste avant de rentrer au doctorat, en 2017, j\u2019ai fait l\u2019interpr\u00e9tation de deux conf\u00e9rences pour la venue de deux prisonniers politiques, des Black Panthers, qui avaient \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9s \u00e0 Angola (le dernier est sorti en 2016) : Robert King et Albert Woodfox. Les entendre parler de ce lieu o\u00f9 ils ont chacun pass\u00e9 plusieurs d\u00e9cennies en isolement complet m\u2019a lanc\u00e9e sur une nouvelle piste. Comme je ne pouvais pas travailler sur la prison \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans, je me suis pench\u00e9e sur Angola et je me suis rendu compte qu\u2019il y avait eu des femmes. Aujourd\u2019hui, c\u2019est un p\u00e9nitencier qui est seulement pour hommes. Ils sont environ 6000. La plupart sont Noirs et la plupart ont des sentences \u00e0 vie sans possibilit\u00e9 de lib\u00e9ration. Angola est aujourd\u2019hui le plus gros p\u00e9nitencier super-maximum (s\u00e9curit\u00e9 maximale) aux \u00c9tats-Unis. La Louisiane est aussi l\u2019\u00c9tat o\u00f9 le taux d\u2019incarc\u00e9ration est le plus haut de tous les \u00c9tats-Unis, et les \u00c9tats-Unis ont d\u00e9j\u00e0 le plus haut taux d\u2019incarc\u00e9ration au monde. En bref, tous ces facteurs font en sorte que cet endroit est vraiment important pour l\u2019histoire de l\u2019incarc\u00e9ration. C\u2019est ainsi que je suis arriv\u00e9e \u00e0 mon sujet de th\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Pouvez-vous d\u00e9crire un peu le syst\u00e8me carc\u00e9ral am\u00e9ricain, pour comprendre la place d\u2019Angola dans le r\u00e9seau institutionnel?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> Angola est une prison d\u2019\u00c9tat install\u00e9e dans une ancienne plantation. Tous.tes les prisonniers.\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9.e.s et jug\u00e9.e.s en Louisiane. Ma th\u00e8se porte sur la p\u00e9riode 1901-1961. En 1901, avec l\u2019objectif d\u2019op\u00e9rer plus humainement que les entrepreneurs qui \u00ab louaient \u00bb les prisonniers.\u00e8res, l\u2019\u00c9tat de la Louisiane a rachet\u00e9 cette plantation et y a install\u00e9 les prisonniers.\u00e8res. En 1961, ils ont finalement sorti les femmes pour les installer dans un p\u00e9nitencier exclusivement f\u00e9minin.&nbsp;<br><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai des donn\u00e9es sur toutes les admissions entre 1901 et 1935. Pour cette p\u00e9riode, 91 % des d\u00e9tenues \u00e9taient Noires, 2\/3 des crimes commis \u00e9taient des crimes contre la personne (homicides, homicides involontaires, etc.), 1\/3 des crimes \u00e9taient des crimes contre la propri\u00e9t\u00e9 (du simple larcin au vol de banques, mais principalement des simples larcins). En me rendant dans les dossiers criminels, je me suis rendu compte que les femmes envoy\u00e9es \u00e0 Angola &#8211; un p\u00e9nitencier d\u2019\u00c9tat &#8211; sont souvent des femmes qui avaient commis plusieurs simples larcins et qui avaient d\u00e9j\u00e0 fait plusieurs peines locales.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Comment cette prison mixte est-elle administr\u00e9e ? Est-ce qu\u2019il y a des interactions entre les prisonniers et les prisonni\u00e8res ? Quelle est la proportion de femmes dans l\u2019institution?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> Les femmes ne repr\u00e9sentent jamais plus de 4 \u00e0 5 % de la population carc\u00e9rale. Lors de son ouverture, l\u2019\u00e9tablissement comprend trois camps de 250 hommes et un seul camp pour femmes comptant entre 40 et 200 d\u00e9tenues. La plantation&nbsp; se d\u00e9veloppe au fur et \u00e0 mesure de l\u2019expansion du syst\u00e8me carc\u00e9ral. Le nombre de camps d\u2019hommes augmente et les femmes y sont de plus en plus minoritaires. Leur camp, jusqu\u2019en 1956, est au milieu de la plantation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En th\u00e9orie, les interactions entre les hommes et les femmes sont interdites. Dans la pratique, les contacts sont nombreux puisque ce sont les prisonniers qui font tous les travaux dans la plantation (travaux agricoles, construction, r\u00e9parations, etc.). De plus, ce sont des hommes en majorit\u00e9 qui dirigent et gardent le camp des femmes. Je pense aussi qu\u2019il y a constamment des all\u00e9es et venues. La plantation produit du coton, du sucre pour la revente, et des l\u00e9gumes pour nourrir des prisonniers et prisonni\u00e8res, donc il y a s\u00fbrement des \u00e9changes. Ces contacts ont laiss\u00e9 peu de traces dans les archives. Mais on peut y voir quelques bribes, notamment \u00e0 travers les punitions. Par exemple, une femme s\u2019est fait punir parce qu\u2019elle a pass\u00e9 de la correspondance dans un autre camp.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Dans les prisons du nord des \u00c9tats-Unis et au Canada, les \u00e9tudes portent beaucoup sur l\u2019apprentissage de savoir-faire f\u00e9minins comme moyens de r\u00e9habilitation. Est-ce diff\u00e9rent \u00e0 Angola ? S\u00e9pare-t-on le travail de mani\u00e8re genr\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> Il y a une diff\u00e9rence entre les Noires et les Blanches. Les Blanches travaillent dans un atelier de couture, o\u00f9 elles fabriquent les uniformes, un travail r\u00e9p\u00e9titif mais moins exigeant. Les Noires, elles, travaillent dans les champs et ont la charge de la buanderie pour toute la plantation. Plusieurs d\u2019entre elles, tout comme certains hommes, sont domestiques pour les familles blanches; elles font le m\u00e9nage, la nourriture, elles s\u2019occupent des enfants, etc. Comme la plantation est \u00e9loign\u00e9e de tout, ce qui en fait un endroit parfait pour enfermer des gens, les employ\u00e9.e.s vivent avec leur famille sur la plantation. Ils ont des petites maisons construites par des prisonniers.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : C\u2019est donc une microsoci\u00e9t\u00e9, on y reproduit les codes sociaux du sud des \u00c9tats-Unis.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> Oui, on est en pleine p\u00e9riode de s\u00e9gr\u00e9gation raciale. Pour une famille blanche, avoir un serviteur noir ou une servante noire, \u00e7a fait partie du statut. On offre aux employ\u00e9s sur place le privil\u00e8ge d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 ce statut-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Qui sont ces femmes ? Qui est incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 Angola ? Quel est leur profil sociod\u00e9mographique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR : <\/strong>Ce sont principalement des jeunes femmes et des jeunes filles. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, aucune loi juv\u00e9nile n\u2019est en place, donc elles sont jug\u00e9es comme des adultes. Elles se retrouvent au p\u00e9nitencier parce qu\u2019il n\u2019existe pas de maison de r\u00e9forme pour mineures. Les autorit\u00e9s parlent d\u2019en cr\u00e9er, mais elles ne le feront jamais pour les Noires. Dans les registres que j\u2019ai analys\u00e9s, la plus jeune prisonni\u00e8re a 12 ans, mais il y a fr\u00e9quemment des filles de 14, 15 ou 16 ans. Je rencontre exceptionnellement des femmes en haut de 35 ans. Les prisonni\u00e8res sont donc tr\u00e8s jeunes, la plupart sont des travailleuses domestiques ou agricoles, elles viennent de milieux urbains comme de milieux ruraux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : \u00c7a ressemble un peu au Qu\u00e9bec ! Je m\u2019attendais \u00e0 ce que les \u00e2ges soient plus dispers\u00e9s \u00e0 Angola, en raison des crimes contre la personne commis.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR : <\/strong>C\u2019est un peu plus dispers\u00e9. Les plus \u00e2g\u00e9es sont effectivement incarc\u00e9r\u00e9es pour des cas de meurtres, souvent contre des conjoints violents.<\/p>\n\n\n\n<p>Le syst\u00e8me judiciaire am\u00e9ricain a beaucoup chang\u00e9, pas n\u00e9cessairement pour le mieux. \u00c0 l\u2019\u00e9poque sur laquelle je travaille, les gens ne meurent pas n\u00e9cessairement en prison, m\u00eame s\u2019ils et elles ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9.e.s pour des sentences \u00e0 vie. Au bout de 10 ans en g\u00e9n\u00e9ral, parfois avant, les d\u00e9tenu.e.s sont lib\u00e9r\u00e9.e.s. Dans ma base de donn\u00e9es, entre 1901 et 1935, seules 17 femmes sur un millier de d\u00e9tenues d\u00e9c\u00e8dent \u00e0 Angola. Je sais qu\u2019il y en a \u00e0 peu pr\u00e8s un millier qui sont arriv\u00e9es entre 1935 et 1961, mais je n\u2019ai pas vraiment d\u2019informations personnelles sur elles.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Au niveau plus m\u00e9thodologique, comment analysez-vous la vie quotidienne \u00e0 Angola et le parcours des femmes qui y sont incarc\u00e9r\u00e9es ? Quelle place occupent les parcours individuels dans votre analyse ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> Pour moi, la base de donn\u00e9es est aussi un outil pour travailler sur les individus. L\u2019analyse statistique donne des r\u00e9sultats int\u00e9ressants. Mon objectif principal est d\u2019avoir une liste d\u2019individus, pas juste pour en faire des calculs, mais pouvoir obtenir des informations sur chacune. Deux types de sources m\u2019ont aid\u00e9e \u00e0 faire ma base de donn\u00e9es, d\u00e9pendamment des p\u00e9riodes : pour la premi\u00e8re partie, je dispose de registres d&rsquo;admission. On y trouve peu d&rsquo;informations, mais j\u2019ai tout de m\u00eame acc\u00e8s \u00e0 leur date d\u2019arriv\u00e9e, leur origine, la raison de leur condamnation, leur date et leur motif de sortie, leur \u00e2ge, et leur taille. Pour le dernier tiers de la p\u00e9riode, j\u2019ai acc\u00e8s \u00e0 une feuille par personne, ce qui me donne un peu plus d\u2019informations, comme le dossier disciplinaire (punitions) et les affectations dans les t\u00e2ches de travail. Les mentions des punitions sont tr\u00e8s laconiques, une phrase ou quelques mots, donc il faut avoir beaucoup d\u2019imagination et beaucoup de m\u00e9thodologie. En entrant toutes ces punitions et les dates auxquelles elles surviennent dans ma base de donn\u00e9es, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 faire une micro-chronologie. Je ne sais pas exactement ce qu\u2019il s\u2019y passe, mais je suis en mesure de mieux comprendre certaines dynamiques. Par exemple, j\u2019ai pu me rendre compte qu\u2019une m\u00eame journ\u00e9e, deux femmes se sont fait punir pour la m\u00eame infraction : elles s\u2019\u00e9taient battues. J\u2019en d\u00e9duis qu\u2019elles se sont probablement battues ensemble. Je me suis aussi rendu compte qu\u2019il y avait eu une journ\u00e9e o\u00f9 15 personnes se sont fait punir, ce qui semble \u00eatre le signe d\u2019une action collective de leur part, mais je n\u2019en sais pas grand-chose.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai r\u00e9pertori\u00e9 tous ces \u00e9v\u00e8nements pour pouvoir les rattacher \u00e0 d\u2019autres informations. Je me suis d\u00e9plac\u00e9e dans une quinzaine de paroisses diff\u00e9rentes pour tenter de retrouver le dossier criminel de chacune de ces femmes. Les archives des 64 cours criminelles, une pour chaque paroisse, ne sont pas du tout centralis\u00e9es ni syst\u00e9matiquement conserv\u00e9es. J\u2019ai retrouv\u00e9 certains dossiers criminels, dans lesquels j\u2019ai davantage d\u2019informations sur l\u2019incident, sur la tenue ou non d\u2019un proc\u00e8s et parfois des t\u00e9moignages. Je compl\u00e8te mon corpus avec des journaux, disponibles en ligne. Chaque fois que j\u2019ouvre le dossier d\u2019une femme, je m\u00e8ne une recherche en ligne pour trouver des informations sur l\u2019\u00ab affaire \u00bb qui l\u2019a conduite au p\u00e9nitencier. C\u2019est parfois tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur sur les repr\u00e9sentations des femmes noires dans l\u2019opinion dominante, mais pour certaines, leur sort est pass\u00e9 compl\u00e8tement inaper\u00e7u ou n\u2019a pas laiss\u00e9 de trace. Cette d\u00e9marche me permet de reconstituer des histoires autour des individus et d\u2019illustrer certains aspects que je veux documenter avec les informations que j\u2019arrive \u00e0 trouver sur l\u2019une ou l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Il est important pour vous de donner la voix \u00e0 ces femmes qui sont trop souvent anonymis\u00e9es dans les archives?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> Oui. Justement, mon projet de postdoctorat est de faire des portraits individuels, comme j\u2019ai fait lors de conf\u00e9rences dans les derni\u00e8res ann\u00e9es. Je veux faire la m\u00eame chose en Nouvelle-\u00c9cosse et en Angleterre dans les communaut\u00e9s historiques noires. Si je suis financ\u00e9e, j\u2019effectuerai cette recherche \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Liverpool, qui m\u2019a invit\u00e9e \u00e0 rejoindre le <em>Centre for the Study of International Slavery<\/em> et le <em>International Criminological Research Unit<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Quelle violence observez-vous \u00e0 Angola pendant cette p\u00e9riode ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> La violence physique et psychologique passe principalement par les punitions corporelles et l\u2019isolement. J\u2019ai vu toutes sortes de descriptions horribles dont je pr\u00e9f\u00e8re passer les d\u00e9tails, mais la principale punition est le fouet, utilis\u00e9 jusque dans les ann\u00e9es 1950 pour la discipline. Toutefois, les femmes blanches ne sont jamais fouett\u00e9es. Elles sont plut\u00f4t plac\u00e9es en isolement, qui est consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme une \u00ab innovation sociale \u00bb plus \u00ab humaine \u00bb. C\u2019est dans les ann\u00e9es 1950 que l\u2019isolement va se g\u00e9n\u00e9raliser, mais il est implant\u00e9 \u00e0 partir des ann\u00e9es 1930, m\u00eame pour les hommes.&nbsp;<br><\/p>\n\n\n\n<p>La question de l\u2019esclavage et la figure de la plantation sont centrales dans l\u2019analyse de ces violences. Dans mon travail, je ne parle pratiquement jamais d\u2019Angola comme d\u2019une prison, puisque ce ne sont pas les murs et les barreaux qui caract\u00e9risent le mieux ce lieu d\u2019enfermement. Je pr\u00e9f\u00e8re l\u2019expression <em>penitentiary plantation. <\/em>Jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, il y a des gens qui y sont incarc\u00e9r\u00e9s qui parlent de ce qu\u2019ils vivent \u00e0 Angola comme de l\u2019esclavage. Il est difficile de ne pas tomber dans la facilit\u00e9 de dire qu\u2019il s\u2019agit de la m\u00eame chose. Il y a des concordances au niveau de certaines conditions, mais il y a des choses qui sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes, par exemple le statut. \u00catre esclave, c\u2019est \u00eatre la propri\u00e9t\u00e9 de quelqu\u2019un \u00e0 vie et transmettre ce statut \u00e0 tes enfants. \u00catre prisonnier \u00e0 Angola, ce n\u2019est pas \u00eatre la propri\u00e9t\u00e9 de quelqu\u2019un \u00e0 vie, c\u2019est \u00eatre incarc\u00e9r\u00e9 pour une p\u00e9riode d\u00e9termin\u00e9e puisque, en principe, tu en sors. Le travail dans les champs est organis\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il \u00e9tait organis\u00e9 au temps de l\u2019esclavage. Les conditions de travail dans les champs \u00e0 l\u2019\u00e9poque sur laquelle moi je travaille sont les m\u00eames que celles dans une plantation d\u2019esclaves : le travail en cadence, les attentes au niveau de la quantit\u00e9 de ce que tu peux ramasser dans une journ\u00e9e et les punitions si tu n\u2019es pas assez rapide ou si tu ne remplis pas ton quota. Le fouet est la principale punition.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Selon vous, qu\u2019est-ce qui importe dans l\u2019historiographie ? Comment aborder ce sujet en histoire, en 2022, avec la mont\u00e9e du mouvement Black Lives Matter dans les derni\u00e8res ann\u00e9es ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> Quand j\u2019ai commenc\u00e9, le sujet attirait d\u00e9j\u00e0 beaucoup l\u2019attention. L\u2019historiographie sur l\u2019incarc\u00e9ration est vraiment en pleine expansion depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es aux \u00c9tats-Unis. Selon moi (et beaucoup d\u2019autres!), la question raciale est indissociable de la question de l\u2019incarc\u00e9ration aux \u00c9tats-Unis, mais aussi au Canada et ailleurs. Personnes autochtones, personnes racis\u00e9es, minorit\u00e9s sexuelles, tous ces groupes sont aussi surrepr\u00e9sent\u00e9s dans les prisons canadiennes. En fait, l\u2019impact de l\u2019incarc\u00e9ration est \u00e9norme aujourd\u2019hui, compte tenu du nombre de personnes incarc\u00e9r\u00e9es, que ce soient des hommes, des femmes, des jeunes, et ce, dans toutes sortes d\u2019institutions. Le contr\u00f4le des comportements dans les \u00e9coles constitue un \u00ab pipeline \u00bb vers la prison et on observe une sur judiciarisation des jeunes racis\u00e9.e.s. L\u2019incarc\u00e9ration est un enjeu social \u00e9norme, ayant des impacts \u00e9conomiques sur les familles, impliquant des traumas interg\u00e9n\u00e9rationnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma propre perspective sur le sujet a \u00e9volu\u00e9 au fil de mes recherches, mais \u00e9galement en m\u2019int\u00e9ressant aux mobilisations actuelles. Je crois de plus en plus que l\u2019abolition des prisons est n\u00e9cessaire. Je me rends compte qu\u2019Angola n\u2019est pas une erreur de parcours. Lorsqu\u2019on s\u2019attarde aux discours officiels, \u00e0 la couverture m\u00e9diatique, aux propos qui sont tenus lors d\u2019enqu\u00eates, ou lorsqu\u2019un nouveau directeur arrive, on a toujours l\u2019impression que le discours c\u2019est: \u00ab Avant, la prison \u00e9tait brutale, mais je vais mieux faire, on va traiter les gens humainement. \u00bb Dix ans plus tard, on se rend compte que c\u2019est toujours aussi brutal. Pour moi, cela emp\u00eache de voir qu\u2019en fait, la prison, celle d\u2019hier ou d\u2019aujourd\u2019hui, est horrible. Il s\u2019agit d\u2019une institution&nbsp; cr\u00e9\u00e9e pour broyer des \u00eatres humains, pas pour les rendre meilleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Les prisons ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es pour une raison, comme la police. Ces institutions n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es pour emp\u00eacher ou r\u00e9soudre des crimes ni pour assurer le bien-\u00eatre collectif. Le probl\u00e8me n\u2019est pas que ces institutions ne fonctionnent pas comme elles sont suppos\u00e9es fonctionner. Elles fonctionnent tr\u00e8s bien comme elles sont suppos\u00e9es fonctionner. Le probl\u00e8me, c\u2019est l\u2019objectif de d\u00e9part, qui est de contr\u00f4ler, voire supprimer, certaines populations. On ne peut pas r\u00e9former des institutions comme celles-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lis en priorit\u00e9 des travaux sur le sujet qui sont faits par des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s, parce que je veux m\u2019assurer de comprendre leurs perspectives et d\u2019essayer de les mettre en valeur le plus possible dans mon travail, autant que je le fais par rapport \u00e0 des historiennes, plut\u00f4t que des historiens. Il y a des choses que l\u2019on peut essayer d\u2019approcher par les t\u00e9moignages, par les lectures qu\u2019on fait, afin d\u2019\u00eatre de plus en plus sensible. Certaines choses vont toujours m\u2019\u00e9chapper et je ne pr\u00e9tends pas que je suis capable de faire le travail mieux, ou aussi bien qu\u2019une Africaine-Am\u00e9ricaine serait capable de le faire sur le m\u00eame sujet. C\u2019est la posture que j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019adopter. C\u2019est difficile, surtout dans un contexte o\u00f9 je n\u2019ai pas des tonnes de t\u00e9moignages de ces prisonni\u00e8res d\u2019Angola. Je suis tout le temps oblig\u00e9e d\u2019utiliser les sources \u00e9crites par des hommes blancs \u00e0 leur d\u00e9triment. Elles sont d\u00e9finies comme \u00e9l\u00e9ments probl\u00e9matiques dans toutes les archives judiciaires, les archives de la prison, et la presse. J\u2019essaie malgr\u00e9 tout de faire place \u00e0 leurs exp\u00e9riences, \u00e0 leurs souffrances, d&rsquo;essayer d&rsquo;imaginer leur parcours avec empathie et humilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La question des violences sexuelles me tenait vraiment \u00e0 c\u0153ur, mais je n\u2019ai pratiquement aucune source pour les d\u00e9celer. L\u2019indice qui s\u2019en rapproche le plus, mises \u00e0 part quelques rares mentions de grossesses, concerne l\u2019histoire d\u2019une femme noire qui est punie pour avoir essay\u00e9 de propager des rumeurs sur deux hommes blancs et leur \u00ab occasionner du trouble \u00bb. On se doute \u00e0 quel sujet\u2026 C\u2019est ce que j\u2019ai de plus pr\u00e9cis concernant les violences sexuelles.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Quelle place occupent la vulgarisation et la transmission des connaissances dans vos travaux?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NR :<\/strong> J\u2019aurais bien aim\u00e9 faire une exposition \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans pour pr\u00e9senter mes r\u00e9sultats, mais j\u2019ai peur de manquer de temps d\u2019ici la fin de mon doctorat. Je ne sais pas ce que le futur me r\u00e9serve, mais j\u2019ai envie de continuer \u00e0 parler de ce sujet. Mon id\u00e9e de faire des portraits individuels pour mon postdoctorat vise aussi \u00e0 faciliter la vulgarisation sur ce sujet difficile, pour accrocher les lecteurs.rices, aller chercher leur empathie et leur imagination. J\u2019esp\u00e8re aussi pouvoir contribuer avec ces travaux aux mobilisations qui ont lieu en ce moment \u00e0 la fois contre le racisme et contre les prisons.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nathalie Rech est doctorante en histoire am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019UQAM. Ses recherches portent sur le Louisiana State Penitentiary, situ\u00e9 \u00e0 Angola, entre 1901 et 1961. Elle s\u2019int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement aux exp\u00e9riences des femmes africaines-am\u00e9ricaines incarc\u00e9r\u00e9es dans cette prison.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":9861,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[579],"class_list":["post-9860","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-blogue","tag-julie-francoeur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9860","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9860"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9860\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9861"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9860"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9860"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9860"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}