{"id":9632,"date":"2021-12-09T09:51:00","date_gmt":"2021-12-09T13:51:00","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=9632"},"modified":"2021-12-09T09:52:54","modified_gmt":"2021-12-09T13:52:54","slug":"entretien-avec-sophie-richelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2021\/12\/09\/entretien-avec-sophie-richelle\/","title":{"rendered":"Entretien avec Sophie Richelle"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 l\u2019automne 2021, Sophie Richelle, chercheuse postdoctorante \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 libre de Bruxelles, \u00e9tait de passage \u00e0 Montr\u00e9al pour un s\u00e9jour de recherche au CHRS. Historienne du sensible \u00e0 la recherche de l\u2019exp\u00e9rience de ceux et celles ayant laiss\u00e9 peu de traces, comme les femmes \u00ab folles \u00bb et les personnes \u00e2g\u00e9es, elle s\u2019int\u00e9resse pr\u00e9sentement \u00e0 l\u2019espace des bains publics, lieux d\u2019hygi\u00e8ne corporelle des XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cet entretien accord\u00e9 \u00e0 Julie Francoeur, Sophie Richelle nous fait part du parcours intellectuel et acad\u00e9mique l\u2019ayant men\u00e9e \u00e0 ses recherches actuelles sur les bains publics de part et d\u2019autre de l\u2019Atlantique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Julie Francoeur : Comment en \u00eates-vous venue \u00e0 vous int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire de la vieillesse?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sophie Richelle : <\/strong>J\u2019ai fait mon m\u00e9moire sur un asile psychiatrique de femmes. J\u2019en \u00e9tais arriv\u00e9e l\u00e0 par hasard, parce que je voulais travailler sur l\u2019histoire des femmes et je m\u2019\u00e9tais dit que peut-\u00eatre que les femmes \u00e0 la marge allaient pouvoir, en n\u00e9gatif, r\u00e9v\u00e9ler encore un peu plus l\u2019histoire des femmes en g\u00e9n\u00e9ral. Donc, j\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 travailler sur les femmes divorc\u00e9es ou sur les femmes qu\u2019on disait \u00ab folles \u00bb. J\u2019\u00e9tais tomb\u00e9e sur un livre de r\u00e9f\u00e9rence qui s\u2019appelle <em>Histoire de la vie priv\u00e9e, <\/em>de Philippe Ari\u00e8s<em>, <\/em>dans lequel il aborde une loi pass\u00e9e en France concernant les internements psychiatriques en ne donnant que des exemples d\u2019internements de femmes. Donc, je me suis demand\u00e9 \u00ab est-ce que les femmes, simplement en tant que femmes, avaient \u00e9t\u00e9 plus enferm\u00e9es dans l\u2019institution psychiatrique parce qu\u2019elles \u00e9taient femmes et parce que les normes sociales \u00e9taient plus contraignantes pour elles au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle? \u00bb En me posant ces questions, je suis tomb\u00e9e sur un asile psychiatrique qui avait conserv\u00e9 des archives et qui \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 me laisser les consulter. C\u2019est donc \u00e0 la suite de ces hasards et de ces contingences que j\u2019en suis venue \u00e0 raconter cette histoire des asiles. \u00c0 chaque fois que j\u2019ouvrais le dossier personnel de l\u2019une des femmes de l\u2019asile, je me demandais \u00ab tiens, est-ce que celle-l\u00e0 est folle, ou est-ce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 intern\u00e9e parce qu\u2019elle d\u00e9rogeait aux normes sociales et de genre du XIXe si\u00e8cle? \u00bb Puis, au bout d\u20191 \u00bd dossier, je me suis dit que je n\u2019avais pas ce qu\u2019il fallait pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question. C\u2019est comme \u00e7a que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019int\u00e9resser \u00e0 la vie institutionnelle de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique, en me demandant \u00ab si on ne pouvait pas savoir les vraies causes qui ont amen\u00e9 cette femme \u00e0 l\u2019asile, qu\u2019est-ce qui se passe, une fois qu\u2019elle est dedans? \u00bb J\u2019ai donc chang\u00e9 de perspective pour m\u2019int\u00e9resser plut\u00f4t \u00e0 la vie dans cette institution. Un des membres du jury de mon m\u00e9moire m\u2019a ensuite propos\u00e9 de travailler sur l\u2019histoire de la vieillesse dans la m\u00eame perspective que mon m\u00e9moire. C\u2019est donc par la suite, au cours de mon doctorat et en adoptant cette grille de lecture que j\u2019en suis venue \u00e0 m\u2019int\u00e9resser aux vieillards et \u00e0 l\u2019histoire de la vieillesse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Vous faites bien de nous rappeler, nous avons tendance \u00e0 oublier que les institutions du XIX<\/strong><strong><sup>e<\/sup><\/strong><strong> si\u00e8cle forment en fait des vases communicants dans la gestion de certaines populations qui \u00ab troublent \u00bb l\u2019espace urbain.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR : <\/strong>Oui, \u00e7a me rappelle encore un autre \u00e9l\u00e9ment. Au-del\u00e0 de la perspective m\u00e9thodologique de travailler sur des archives institutionnelles et de s\u2019int\u00e9resser \u00e0 ces institutions, \u00e0 cette histoire, il y a vraiment un lien entre asile et hospice. En fait, beaucoup de personnes \u00e2g\u00e9es se retrouvent dans les asiles psychiatriques, parce qu\u2019on ne pouvait pas les mettre ailleurs. Au d\u00e9but de ma th\u00e8se de doctorat, l\u2019id\u00e9e \u00e9tait de travailler sur les archives d\u2019une institution psychiatrique, mais de ne m\u2019int\u00e9resser qu\u2019\u00e0 la population \u00e2g\u00e9e de cet asile. Mais les archives sur lesquelles je devais travailler n\u2019\u00e9taient finalement plus accessibles. J\u2019ai d\u00fb chercher d\u2019autres archives et c\u2019est comme \u00e7a que je me suis retrouv\u00e9e dans les archives des hospices que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9es. En fait, c\u2019est une r\u00e9orientation des plus logiques, puisqu\u2019effectivement, ces deux populations \u00e9voluent dans des vases communicants qui se manifestent dans les institutions les prenant en charge.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Le livre tir\u00e9 de votre th\u00e8se de doctorat s\u2019intitule <\/strong><strong><em>Hospices. Une histoire sensible de la vieillesse, Bruxelles, 1830-1914. <\/em><\/strong><strong>Qu\u2019est-ce qu\u2019une histoire sensible ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR : <\/strong>C\u2019est un champ historique complexe auquel plein d\u2019historien.nes s\u2019int\u00e9ressent. L\u2019histoire sensible touche \u00e0 l\u2019histoire des \u00e9motions et \u00e0 l\u2019histoire des sens, principalement. Ce que je mets derri\u00e8re l\u2019histoire sensible, c\u2019est plut\u00f4t une histoire des sensations et du ressenti. Il ne s\u2019agit pas que des cinq sens, ni seulement des \u00e9motions; je cible un peu ce qu\u2019il y a entre les deux. Je m\u2019int\u00e9resse aux actions des sens, \u00e0 ce qu\u2019ils vont faire ressentir et \u00e0 ce que l\u2019on va mettre sur eux comme couleur affective, \u00e9motionnelle et sensible, et ce, en m\u2019appuyant sur l\u2019id\u00e9e du cadre, mat\u00e9riel, sensible et humain, dans lequel les exp\u00e9riences prennent place.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Comment faire de l\u2019histoire sensible ? Pourquoi est-on sensible, en tant qu\u2019historienne ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR : <\/strong>La question du sensible comporte plusieurs aspects. On peut, tr\u00e8s certainement, faire une histoire objective de la sensibilit\u00e9 et des sensations, mais on peut aussi assumer plut\u00f4t sa part de sensibilit\u00e9 et de subjectivit\u00e9 en tant qu\u2019historienne, et je crois que je suis tenante des deux. Pour moi, les deux sont importants et c\u2019est une \u00e9vidence que l\u2019histoire n\u2019est pas objective. On est quand m\u00eame dans des cadres acad\u00e9miques qui nous imposent une certaine rigueur. Je trouve souvent qu\u2019objectivit\u00e9 et rigueur scientifique sont amalgam\u00e9s, alors que pour moi, les deux sont fort diff\u00e9rents. On peut \u00eatre tout \u00e0 fait rigoureux scientifiquement en abordant des sujets comme l\u2019histoire sensible et en assumant une part de subjectivit\u00e9. C\u2019est de l\u00e0 o\u00f9 je suis et de ce que je suis que je vais \u00e9tudier et raconter une histoire qui ne sera pas la m\u00eame que celle racont\u00e9e par n\u2019importe quel historien ou historienne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : \u00c7a peut sembler complexe \u00e0 saisir, mais c\u2019est en lisant vos travaux que nous allons comprendre comment, dans l\u2019action, on mobilise ce ressenti dans l\u2019\u00e9tude de l\u2019histoire. Dans la pratique, cette perspective vous am\u00e8ne deux d\u00e9fis : vous vous int\u00e9ressez \u00e0 des personnes qui sont tr\u00e8s difficiles \u00e0 cerner dans les archives traditionnelles et, en plus, vous vous int\u00e9ressez \u00e0 leur ressenti et \u00e0 leurs exp\u00e9riences. Donc, o\u00f9 trouve-t-on ces personnes et comment analyse-t-on leurs exp\u00e9riences dans l\u2019asile et dans l\u2019hospice ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR : <\/strong>En Belgique, les archives institutionnelles sont tr\u00e8s, tr\u00e8s riches. Les institutions auxquelles je me suis int\u00e9ress\u00e9e sont des institutions publiques, subventionn\u00e9es et mises en place par des autorit\u00e9s publiques comme l\u2019\u00c9tat, la commune, la r\u00e9gion, ou une entit\u00e9 g\u00e9ographique qui est reli\u00e9e \u00e0 une entit\u00e9 politique. Il y a donc une obligation de garder les archives, m\u00eame si certains tris peuvent avoir \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9s. Elles t\u00e9moignent d\u2019une pratique \u00e9pistolaire du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle permettant d\u2019entendre une pluralit\u00e9 de voix. Les archives ne montrent pas seulement la voix des d\u00e9cideurs ou des directeurs des institutions. Il y a donc moyen d\u2019avoir et d\u2019analyser les \u00e9crits des vieillards, conserv\u00e9s dans les archives selon diverses circonstances. Ces pratiques dont t\u00e9moignent les archives sont encore plus frappantes dans l\u2019asile psychiatrique parce qu\u2019on \u00e9tudie des dossiers personnels m\u00e9dicaux et il y a notamment toutes les correspondances que les autorit\u00e9s de l\u2019asile ont d\u00e9cid\u00e9 de ne pas transmettre parce que les lettres sont trop d\u00e9lirantes ou parce qu\u2019elles condamnent l\u2019institution, par exemple. C\u2019est de cette mani\u00e8re que l\u2019on a acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9criture m\u00eame de ces personnes institutionnalis\u00e9es. Les vieillards \u00e9taient plus compliqu\u00e9s \u00e0 retrouver individuellement que les \u00ab folles \u00bb puisque les hospices \u00e9taient des institutions moins ferm\u00e9es, donc on retrouve moins la trace individuelle des gens. Dans mon projet actuel portant sur les bains publics, il est encore plus difficile de retrouver l\u2019exp\u00e9rience des individus. C\u2019est donc plut\u00f4t du cadre de l\u2019exp\u00e9rience dont il est question.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019essaie de comprendre comment le quotidien se passe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019institution, que ce soit l\u2019asile, l\u2019hospice ou les bains publics. Je mets en relation le quotidien institutionnel et le quotidien dans les logements priv\u00e9s des gens. Je pense \u00e0 la promiscuit\u00e9 que l\u2019on peut imaginer des hospices de vieillards, notamment dans les dortoirs collectifs. On peut trouver ces conditions d\u2019h\u00e9bergement choquantes avec nos yeux d\u2019aujourd\u2019hui, alors que l\u2019on aspire plut\u00f4t \u00e0 des chambres priv\u00e9es, et que l\u2019on ne voie plus beaucoup de grands dortoirs, quoi qu\u2019il y ait souvent des chambres doubles et triples aussi dans les institutions m\u00e9dicales. Pourtant, la vie dans les logements populaires \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019hospice \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque est aussi une vie de promiscuit\u00e9. Il n\u2019y a pas vraiment de chambres, il n\u2019y a pas beaucoup de pi\u00e8ces diff\u00e9rentes dans un m\u00eame logement. C\u2019est en mettant ces deux normes de la vie quotidienne en perspective et en portant l\u2019attention sur des choses tr\u00e8s pratiques de l\u2019histoire mat\u00e9rielle, notamment, que l\u2019on peut voir que la vie institutionnelle correspond aux normes de l\u2019\u00e9poque.&nbsp; Et de l\u00e0, on peut mieux cerner ce qui \u00e9tait a priori mal ou bien v\u00e9cu par les personnes concern\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Comment \u00eates-vous pass\u00e9e de l\u2019histoire des asiles et des hospices \u00e0 l\u2019histoire des bains publics ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR : <\/strong>C\u2019est encore une histoire de hasards qui m\u2019a amen\u00e9e \u00e0 m\u2019int\u00e9resser aux bains publics, mais pas seulement. J\u2019avais tr\u00e8s envie de travailler avec une historienne de l\u2019Universit\u00e9 Libre de Bruxelles, Chlo\u00e9 Deligne, qui travaille sur les questions de la ville et de l\u2019eau, donc une histoire plus environnementale, ce qui n\u2019\u00e9tait pas vraiment du registre de ce que j\u2019avais fait jusqu\u2019\u00e0 maintenant. Les bains publics sont donc le point de rencontre entre ses int\u00e9r\u00eats et les miens. Je consid\u00e8re les bains publics comme faisant partie de la m\u00eame gamme tr\u00e8s large des \u00e9tablissements m\u00e9dico-sociaux, \u00e0 laquelle appartiennent aussi les hospices et les asiles. \u00c0 travers les bains publics il est possible d\u2019aborder l\u2019eau, le rapport au corps, les usages de l\u2019eau, etc.. La trame que je dessine entre mes sujets de recherches, qui peuvent paraitre <em>a priori<\/em> \u00e9loign\u00e9s, c\u2019est le lien entre espaces et exp\u00e9rience. C\u2019est par les espaces&nbsp; que l\u2019on peut essayer de faire l\u2019histoire des exp\u00e9riences de ceux et celles qui les traversent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Qu\u2019est-ce qui vous a amen\u00e9e \u00e0 Montr\u00e9al pour continuer cette \u00e9tude de l\u2019espace des bains publics ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR:<\/strong> J\u2019\u00e9tais curieuse et c\u2019\u00e9tait un bon moment pour moi de rencontrer des nouvelles chercheuses et des nouveaux chercheurs, de prendre l\u2019air, de voir comment on faisait l\u2019histoire ailleurs, une envie d\u2019exotisme historien. Je m\u2019\u00e9tais un peu renseign\u00e9e, Montr\u00e9al \u00e9tait la ville o\u00f9 il y avait le plus de bains publics au Canada, en rapport sans doute \u00e0 sa taille et \u00e0 son importance aux XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles. Je me suis dit que c\u2019\u00e9tait l\u2019occasion d\u2019aller voir comment s\u2019\u00e9tait pass\u00e9e autrement, ailleurs qu\u2019en Belgique, une histoire des bains publics.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Peux-tu d\u00e9crire un peu ces institutions appel\u00e9es \u00ab bains publics \u00bb ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR : <\/strong>Les informations et les archives que j\u2019ai trouv\u00e9es \u00e0 Montr\u00e9al viennent un peu chambouler la perception et la d\u00e9finition des bains publics que j\u2019avais jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. En Belgique et dans les pays europ\u00e9ens voisins, comme la France, l\u2019Allemagne et l\u2019Angleterre, les bains publics sont des endroits o\u00f9 il \u00e9tait possible de se laver hors de chez soi, \u00e0 partir de la moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Donc, tr\u00e8s pratiquement, c\u2019\u00e9taient des endroits o\u00f9 il y avait des cabines individuelles de baignoires, puis de douches, apr\u00e8s leur invention. Vous pouvez imaginer les toilettes publiques d\u2019aujourd\u2019hui, mais avec des baignoires et des douches dans les cabines. Ces \u00e9tablissements sont g\u00e9r\u00e9s par les communes, donc les b\u00e2timents sont construits et financ\u00e9s par des subsides afin d\u2019offrir ce service \u00e0 la population. Ces investissements s\u2019inscrivent dans les vis\u00e9es d\u2019hygi\u00e8ne publique apparaissant dans la seconde moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, au moment o\u00f9 se laver devient un moyen incontournable de pr\u00e9server la sant\u00e9, puisqu\u2019on se rend compte que l\u2019on peut limiter la prolif\u00e9ration des micro-organismes causant certaines maladies par une bonne hygi\u00e8ne corporelle. Les bains publics sont cr\u00e9\u00e9s afin que tout le monde ait la possibilit\u00e9 de se laver, pas seulement les personnes ais\u00e9es ayant les moyens d\u2019installer une salle de bain priv\u00e9e chez eux. Avoir une salle de bain priv\u00e9e chez soi, c\u2019est l\u2019affaire de tout le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En Belgique c\u2019est seulement \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 que 90% des logements auront une salle de bain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Comment est-ce diff\u00e9rent \u00e0 Montr\u00e9al ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR :<\/strong> Je n\u2019ai pas encore tout analys\u00e9, mais de ce que je crois comprendre, \u00e0 Montr\u00e9al, les bains publics sont essentiellement des piscines. En Belgique, des piscines ayant ce statut de dispositif d\u2019hygi\u00e8ne sont aussi cr\u00e9\u00e9es au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Ce type d\u2019institution qu\u2019on retrouve en majorit\u00e9 \u00e0 Montr\u00e9al comporte plein de limites : les premi\u00e8res piscines ne sont ouvertes qu\u2019\u00e0 la belle saison, elles sont souvent beaucoup moins accessibles pour les femmes, et il n\u2019y a pas toujours des douches individuelles. Souvent, les douches sont dispos\u00e9es autour de la piscine, donc ce n\u2019est pas un endroit o\u00f9 chacun peut se laver nu et avoir cet espace d\u2019intimit\u00e9, un param\u00e8tre important de cette hygi\u00e8ne corporelle dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Les piscines publiques existent aussi en Europe, mais ces institutions offrent aussi des services de cabines individuelles. \u00c0 part quelques exceptions, comme les Bains G\u00e9n\u00e9reux (actuel \u00c9comus\u00e9e du fier monde), j\u2019ai l\u2019impression que la grande majorit\u00e9 de la vingtaine de bains publics install\u00e9s \u00e0 Montr\u00e9al \u00e9taient essentiellement des piscines. Le fait d\u2019appeler ces piscines \u00ab bains publics \u00bb montre la vis\u00e9e hygi\u00e9nique derri\u00e8re la cr\u00e9ation de ces \u00e9tablissements, mais je cherche encore pourquoi il y avait si peu de cabines individuelles compar\u00e9 aux \u00e9tablissements belges. Il faudrait davantage chercher dans les archives pour comprendre ce qui pousse les autorit\u00e9s de la ville de Montr\u00e9al \u00e0 poser ce choix de mod\u00e8le de bains publics.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Vous commentez vos recherches sur votre blogue<\/strong><a href=\"https:\/\/bainsdouches.hypotheses.org\/\"><strong> <\/strong><strong>Bains-Douches: l&rsquo;enqu\u00eate. Tours et d\u00e9tours d&rsquo;une historienne en peignoir de bain, Belgique 1850-2000<\/strong><\/a><strong>. D\u2019o\u00f9 vous est venue l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er ce blogue ? Ce n\u2019est pas une \u00e9criture qui est courante pour les historien.ne.s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR : <\/strong>On m\u2019a offert un cadeau qui est le livre <em>Madeleine Project<\/em>, de Clara Beaudoux. C\u2019est une journaliste parisienne qui emm\u00e9nage dans un studio \u00e0 Paris dont la cave n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 vid\u00e9e. Elle part ensuite \u00e0 la d\u00e9couverte de cette cave et de l\u2019ancienne occupante du studio qui s\u2019appelait Madeleine, dont elle va d\u00e9couvrir la vie. \u00c0 la base, cette recherche est sortie sur Twitter, dans ce qu\u2019elle a appel\u00e9 un \u00ab tweet-documentaire \u00bb. Celui-ci a eu beaucoup de succ\u00e8s en France; beaucoup d\u2019internautes r\u00e9pondaient, posaient des questions, donnaient des id\u00e9es de pistes, etc. La journaliste se basait sur une structure de saisons et de petits \u00e9pisodes. L\u2019histoire de Madeleine a permis \u00e0 Clara Beaudoux d\u2019aborder plein de sujets historiques, en adoptant une \u00e9criture que je trouve tr\u00e8s subjective, singuli\u00e8re, sensible, une \u00e9criture je ne m\u2019\u00e9tais jamais permise d\u2019adopter en tant qu\u2019historienne. Pourquoi m\u2019\u00e9tais-je emp\u00each\u00e9e d\u2019avoir cette \u00e9criture-l\u00e0, alors que j\u2019ai les contenus et que j\u2019ai fait les recherches les plus approfondies sur un sujet donn\u00e9? Il me semble que les historien.nes sont les plus \u00e0 m\u00eame d\u2019avoir le contenu le plus pertinent possible pour raconter ces histoires. J\u2019avais donc tr\u00e8s envie de faire \u00e7a, dans une optique d\u2019accessibilit\u00e9 des contenus de la recherche, de diffusion et de vulgarisation d\u2019une enqu\u00eate historique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criture du blogue a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9ratrice pour moi. Au moment o\u00f9 je ne voyais plus tr\u00e8s clair, o\u00f9 je ne savais plus o\u00f9 j\u2019\u00e9tais dans ma recherche, \u00e7a m\u2019a permis de faire le point, de me rendre compte que j\u2019avan\u00e7ais malgr\u00e9 tout, qu\u2019il y avait des choses qui s\u2019\u00e9claircissaient, puis \u00e7a m\u2019a permis de mettre en phrases des id\u00e9es, des intuitions, des hypoth\u00e8ses. Je n\u2019ai pas du tout r\u00e9ussi \u00e0 toucher des milliers d\u2019internautes comme le <em>Madeleine Project, <\/em>mais en m\u00eame temps, je sais que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 lue par des personnes et qui ne m\u2019auraient pas lue autrement. J\u2019ai quand m\u00eame eu des retours assez chouettes de gens enthousiastes qui trouvent tr\u00e8s int\u00e9ressante la mani\u00e8re dont j\u2019am\u00e8ne le sujet, permettant souvent de d\u00e9couvrir un aspect de l\u2019histoire que les lecteurs et lectrices n\u2019auraient pas imagin\u00e9, dont ils et elles n\u2019auraient pas pris connaissance autrement. Les r\u00e9sultats sont modestes, mais \u00e7a m\u2019a aid\u00e9e dans l\u2019articulation de ma pens\u00e9e, dans la progression de ma recherche.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JF : Continuez-vous \u00e0 produire des billets sur le blogue ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SR: <\/strong>Bien s\u00fbr! Il y aura sans doute une saison sur Montr\u00e9al. Je voulais initialement faire une saison par mois, mais cette ambition n\u2019avait pas de sens puisque le blogue suit la progression de la recherche et que le rythme de la recherche est pour le moins irr\u00e9gulier. On ne sait pas quand on aura des choses \u00e0 raconter. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que je vais raconter un peu la recherche \u00e0 Montr\u00e9al. J\u2019essaie aussi de mener un projet de r\u00e9alisation d\u2019un documentaire radiophonique. Je vais donc aussi \u00e9crire une petite saison sur ce projet-l\u00e0, qui adopte encore un autre style d\u2019\u00e9criture, celle d\u2019un sc\u00e9nario et d\u2019un tournage.<br><\/p>\n\n\n\n<p><em>Entrevue de Julie Francoeur, \u00e9tudiante au doctorat en sciences historiques (Universit\u00e9 Laval), avec la collaboration de Sandrine Labelle et V\u00e9ronika Brandl-Mouton, \u00e9tudiantes \u00e0 la ma\u00eetrise en histoire (UQAM)<\/em><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019automne 2021, Sophie Richelle \u00e9tait de passage \u00e0 Montr\u00e9al pour un s\u00e9jour de recherche au CHRS. Historienne du sensible \u00e0 la recherche de l\u2019exp\u00e9rience de ceux et celles ayant laiss\u00e9 peu de traces, comme les femmes \u00ab folles \u00bb et les personnes \u00e2g\u00e9es, elle s\u2019int\u00e9resse pr\u00e9sentement \u00e0 l\u2019espace des bains publics.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":9159,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[579],"class_list":["post-9632","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-blogue","tag-julie-francoeur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9632","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9632"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9632\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9159"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9632"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9632"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9632"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}