{"id":9228,"date":"2021-09-28T09:10:59","date_gmt":"2021-09-28T13:10:59","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=9228"},"modified":"2021-09-29T09:35:28","modified_gmt":"2021-09-29T13:35:28","slug":"lhistoire-par-lemotion-entretien-avec-stephanie-lanthier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2021\/09\/28\/lhistoire-par-lemotion-entretien-avec-stephanie-lanthier\/","title":{"rendered":"\u00ab L\u2019histoire par l\u2019\u00e9motion \u00bb : entretien avec St\u00e9phanie Lanthier"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"852\" height=\"361\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/NUM_CollProfessionHistorienneH21_FbkCouv851X360-002.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9229\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/NUM_CollProfessionHistorienneH21_FbkCouv851X360-002.jpg 852w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/NUM_CollProfessionHistorienneH21_FbkCouv851X360-002-300x127.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/NUM_CollProfessionHistorienneH21_FbkCouv851X360-002-768x325.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 852px) 100vw, 852px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>St\u00e9phanie Lanthier est charg\u00e9e de cours \u00e0 forfait et professionnelle de recherche \u00e0 la Facult\u00e9 des lettres et sciences humaines de l\u2019Universit\u00e9 de Sherbrooke. Elle enseigne au D\u00e9partement d\u2019histoire et \u00e0 l\u2019\u00c9cole de politique appliqu\u00e9e depuis 1998. Elle s\u2019est int\u00e9ress\u00e9e aux rapports femme(s)\/nation et aux rapports for\u00eat\/identit\u00e9\/m\u00e9moire au Qu\u00e9bec. De cet int\u00e9r\u00eat, deux longs m\u00e9trages documentaires coproduits par l\u2019ONF ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s : Deux mille fois par jour (2004) et <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Les Fros (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/www.onf.ca\/film\/fros_les\/\" target=\"_blank\">Les Fros<\/a> (2010). Depuis 2012, elle r\u00e9alise des documentaires \u00e0 partir de travaux men\u00e9s en histoire orale film\u00e9e. \u00c0 titre d\u2019exemples : avec la professeure Louise Bienvenue, <em><a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Paroles d\u2019anciens d\u00e9linquants de Boscoville, 1942-1997 (2015) (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/boscoville.cieq.ca\/\" target=\"_blank\">Paroles d\u2019anciens d\u00e9linquants de Boscoville, 1942-1997 (2015)<\/a>, <\/em>avec le professeur Beno\u00eet Grenier, <em>L\u2019attachement seigneurial de l\u2019\u00e9crivaine Anne H\u00e9bert (2017)<\/em>, avec le professeur \u00e9m\u00e9rite Pierre H\u00e9bert, <em>Sur les traces de Louis Dantin : \u00e9mulation, transgression et \u00e9criture (2018)<\/em>, puis, r\u00e9cemment, avec le professeur Maurice Demers, <em>La m\u00e9moire des missionnaires en Am\u00e9rique Latine (2021).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le 9 septembre 2021, elle a accord\u00e9 cet entretien virtuel \u00e0 H\u00e4xan Bondu, en vue du colloque <em><a href=\"https:\/\/professionhistorienne.cieq.ca\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Profession historienne?<\/a>.<\/em> Ce colloque, qui se tiendra les 7 et 8 octobre 2021 en collaboration avec Biblioth\u00e8que et archives nationales du Qu\u00e9bec (BAnQ), souhaite offrir un premier \u00e9clairage d\u2019ensemble sur la place et l\u2019apport des femmes dans la production et la diffusion des savoirs historiques au Canada fran\u00e7ais aux XIXe et XXe si\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/St\u00e9phanie-Lanthier-2015-09-18-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-9230\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/St\u00e9phanie-Lanthier-2015-09-18-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/St\u00e9phanie-Lanthier-2015-09-18-300x225.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/St\u00e9phanie-Lanthier-2015-09-18-768x576.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Dans le cadre du projet <em>Les persistances seigneuriales<\/em> au Qu\u00e9bec du Pr Beno\u00eet Grenier de l\u2019Universit\u00e9 de Sherbrooke. 2015, Seigneurie de Beaupr\u00e9, photo : Beno\u00eet Grenier.\u200b<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>H\u00e4xan Bondu&nbsp;:\nComment en \u00eates-vous venue \u00e0 vous int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire des femmes et du\ngenre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>St\u00e9phanie\nLanthier&nbsp;: <\/strong>J\u2019ai\nd\u00e9but\u00e9 mes \u00e9tudes sup\u00e9rieures en histoire m\u00e9di\u00e9vale. Je m\u2019int\u00e9ressais alors au\ntabou du sang menstruel. Durant ma scolarit\u00e9 de ma\u00eetrise, j\u2019ai suivi un cours\nen histoire des femmes avec Micheline Dumont. J\u2019y r\u00e9alisais un projet de\nrecherche sur une question qui m\u2019interpelle beaucoup&nbsp;: les femmes\nautomatistes et leur influence. Au milieu des ann\u00e9es 1990, il manquait de\ndocumentation sur les rapports entre femmes et arts, ainsi que sur l\u2019art automatiste\net post-automatiste \u00e0 la biblioth\u00e8que des sciences humaines de l\u2019Universit\u00e9 de\nSherbrooke. Je devais donc me rendre \u00e0 l\u2019UQAM pour chercher des ouvrages. C\u2019est\nalors que par hasard, j\u2019ai accroch\u00e9 des ouvrages qui sortaient du rayon&nbsp;de\nla biblioth\u00e8que : l\u2019ouvrage <em>Qu\u00e9b\u00e9coises deboutte!<\/em>, une anthologie des \u00e9crits du Front de Lib\u00e9ration des Femmes du Qu\u00e9bec\n(FLF), a tomb\u00e9 sur le sol. Personne ne m\u2019avait jamais parl\u00e9 de ces\nf\u00e9ministes radicales! Je suis donc repartie de l\u2019UQAM avec mes livres\u2026 et <em>Qu\u00e9b\u00e9coises\ndeboutte!<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Fascin\u00e9e\npar cette d\u00e9couverte, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Micheline Dumont si un m\u00e9moire de ma\u00eetrise\nsur le sujet serait possible. Abandonnant mon projet de m\u00e9moire en histoire\nm\u00e9di\u00e9vale, je me suis alors redirig\u00e9e vers une recherche en histoire des femmes.\nJ\u2019y questionnais les rapports femmes-nation et femmes-identit\u00e9. Nous \u00e9tions\nalors en plein contexte post-r\u00e9f\u00e9rendaire, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990. Ces\nquestions, encore peu explor\u00e9es au Qu\u00e9bec, \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u00e9poque absolument d\u2019actualit\u00e9!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: Ce rapport\n\u00e0 l\u2019identit\u00e9 demeure depuis un aspect central de votre d\u00e9marche. \u00c0 travers vos\ntravaux sur les travailleurs forestiers, vous vous int\u00e9ressez notamment aux\nrapports entre le territoire, l\u2019identit\u00e9 et la m\u00e9moire. Comment en \u00eates-vous\nvenue \u00e0 vous int\u00e9resser \u00e0 cette th\u00e9matique?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;:<\/strong> J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 passionn\u00e9e de\nphotographie. D\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 10 ans, mon oncle sculpteur m\u2019amenait faire de la\ncomposition photographique dans la nature. J\u2019ai ainsi d\u00e9velopp\u00e9 une passion\npour le paysage&nbsp;: je touche au paysage, je r\u00e9fl\u00e9chis le paysage, je lis\nsur le paysage. Je viens aussi d\u2019un territoire forestier&nbsp;: Mont-Laurier,\ndans les Laurentides. Je suis fille, ni\u00e8ce, petite-fille, cousine et belle-s\u0153ur\nde b\u00fbcherons. La for\u00eat est donc un lieu identitaire fort pour moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le\nterritoire, le paysage et la nature sont aussi des \u00e9l\u00e9ments identitaires forts\nau Qu\u00e9bec. Nous n\u2019avons qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 Gilles Vigneault avec \u00ab&nbsp;Mon pays, ce\nn\u2019est pas un pays, c\u2019est l\u2019hiver&nbsp;\u00bb ou \u00e0 Richard Desjardins, lorsqu\u2019il dit\nque les Qu\u00e9b\u00e9cois ont, \u00e0 la place de la colonne vert\u00e9brale, un arbre. Les\nfor\u00eats sont des lieux identitaires forts au Qu\u00e9bec, mais aussi en Occident. Ce\nsont aussi des lieux antinomiques. Nous pouvons le voir dans les travaux de\nl\u2019anthropologue am\u00e9ricain Robert Pogue Harrison&nbsp;: ce sont des lieux de\npuret\u00e9, comme chez Rousseau, mais aussi des lieux d\u2019obstacles et de\ndifficult\u00e9s, comme on trouve dans certains films de Disney ou dans le film <em>Into\nthe Wild<\/em>. C\u2019est un aspect qui m\u2019interpelle beaucoup et qui me porte \u00e0\nr\u00e9fl\u00e9chir au territoire comme lieu de construction identitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mes deux films longs m\u00e9trages coproduits par l\u2019ONF, je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 la mani\u00e8re dont les individus explorent leur identit\u00e9 \u00e0 travers la for\u00eat et le travail forestier. Je tente \u00e9galement de combler un manque dans le cin\u00e9ma documentaire qu\u00e9b\u00e9cois\u2026 Bien qu\u2019il existe quelques documentaires sur les b\u00fbcherons, comme le court-m\u00e9trage <em>B\u00fbcherons de la Manouane<\/em> d\u2019Arthur Lamothe, aucun d\u2019eux ne s\u2019int\u00e9ressent aux planteurs et aux planteuses d\u2019arbres. Nous sommes donc parties \u00e0 l\u2019aventure, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, afin de suivre le parcours de jeunes planteurs et planteuses d\u2019arbres qui trouvent une identit\u00e9 nouvelle. \u00c0 travers ce parcours, nous avons fait la rencontre de d\u00e9broussailleurs; des travailleurs russes, roumains, de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, des Philippines, etc. La d\u00e9couverte de cette diversit\u00e9 m\u2019a fascin\u00e9, car elle change la figure embl\u00e9matique du travailleur forestier homme, blanc et fran\u00e7ais. Il \u00e9tait formidable de d\u00e9couvrir l\u2019appartenance identitaire de la for\u00eat pour ces travailleurs n\u00e9o-qu\u00e9b\u00e9cois.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: Comment la\nproduction documentaire est-elle arriv\u00e9e dans votre parcours? Comment\ns\u2019int\u00e8gre-t-elle dans votre d\u00e9marche historienne?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;: <\/strong>La piq\u00fbre pour le documentaire\ns\u2019est faite \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990. J\u2019en \u00e9tais alors \u00e0 ma deuxi\u00e8me ann\u00e9e de\nma\u00eetrise. Au m\u00eame moment, j\u2019ai eu envie de participer \u00e0 l\u2019\u00e9mission <em>Course\ndestination monde<\/em> de Radio-Canada, une \u00e9mission qui amenait une douzaine de\nvid\u00e9astes \u00e0 parcourir le monde.&nbsp;\nMicheline Dumont, alors ma directrice de ma\u00eetrise, m\u2019a encourag\u00e9 \u00e0 y\nparticiper. \u00c0 l\u2019aide d\u2019ami.e.s, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 mon premier court-m\u00e9trage et je\nl\u2019ai propos\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9mission. Bien que je me sois seulement rendue en demi-finale,\nce moment a \u00e9t\u00e9 pour moi un d\u00e9clic.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\ny a une parent\u00e9 entre ma d\u00e9marche d\u2019historienne et celle de documentariste.\nElle tient au d\u00e9sir de donner la parole \u00e0 une m\u00e9moire vive et vivante. Par\nailleurs, le r\u00e9cit de vie, qu\u2019il soit racont\u00e9 dans une d\u00e9marche d\u2019histoire\norale ou dans une \u0153uvre documentaire, c&rsquo;est la narration de sa propre fiction!\nLes deux approches sont similaires: on cherche \u00e0 comprendre la trajectoire d\u2019un\nindividu. C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue qui est recherch\u00e9e en donnant voix et gestes\naux humains. Pour y parvenir, il faut avoir une approche respectueuse et\nsinc\u00e8re. C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi on ne filme jamais sur le champ les\nindividus lorsqu\u2019on les rencontre. On prend d\u2019abord le temps de cr\u00e9er des\nliens, d\u2019avoir une d\u00e9marche approchant celle des sociologues et des\nanthropologues. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: \u00c0 ce sujet,\nfaisons-nous assez d\u2019histoire orale au Qu\u00e9bec? L\u2019histoire orale est-elle\nsuffisamment valoris\u00e9e dans la discipline historique ou avons-nous encore du\nchemin \u00e0 faire?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;: <\/strong>Il y a certainement encore des\nr\u00e9ticences&#8230; comme si en histoire orale, en raison de la recherche-terrain, on\nfabriquait notre source. Par exemple, plusieurs historien.ne.s utilisent des\nsources orales seulement de mani\u00e8re compl\u00e9mentaire aux sources \u00e9crites.\nPourtant, l\u2019histoire orale est au c\u0153ur de la discipline historique depuis l\u2019Antiquit\u00e9!\nElle a malheureusement \u00e9t\u00e9 mise de c\u00f4t\u00e9 depuis que l\u2019histoire s\u2019est\ninstitutionnalis\u00e9e au XIXe si\u00e8cle. Au Qu\u00e9bec, nous avons des travaux importants\nen histoire orale. Tout d\u2019abord, je dirais que les travaux men\u00e9s depuis\nquelques ann\u00e9es par Steven High et le Centre d\u2019histoire orale et de r\u00e9cits\nnum\u00e9ris\u00e9s de Concordia sont vraiment des contributions majeures \u00e0 l\u2019essor de la\npratique de l\u2019histoire orale au Qu\u00e9bec. Ensuite, nous pouvons aussi penser aux\ntravaux pionniers de Denyse Baillargeon ou aux travaux de mes coll\u00e8gues Louise\nBienvenue sur l\u2019histoire de la d\u00e9linquance masculine et de Beno\u00eet Grenier sur\nles persistances seigneuriales. L\u2019histoire orale a assur\u00e9ment encore sa place\net sa l\u00e9gitimit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui,\navec le travail que l\u2019on fait sur la m\u00e9moire, l\u2019histoire orale doit reprendre\nde l\u2019importance. Avec la pand\u00e9mie, je crois que nous allons assister \u00e0 un\nnouvel int\u00e9r\u00eat pour cette discipline. Nous nous sommes beaucoup pr\u00e9occup\u00e9s,\nentre autres, de la place des personnes ain\u00e9es dans notre soci\u00e9t\u00e9. Ces\npr\u00e9occupations peuvent contribuer \u00e0 voir apparaitre davantage de travaux en\nhistoire orale qui nous permettront de faire l\u2019histoire du pr\u00e9sent par le biais\ndes trajectoires individuelles. L\u2019histoire orale permet d\u2019avoir de\nnouveaux regards et de nouvelles r\u00e9ponses sur des enjeux auxquels la\ndocumentation \u00e9crite et institutionnelle ne peut pas tout nous r\u00e9v\u00e9ler.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: Diriez-vous\nque vos documentaires et votre d\u00e9marche d\u2019histoire orale s\u2019inscrivent aussi\ndans une d\u00e9marche d\u2019histoire publique? Quelle est l\u2019importance pour vous de\ndiffuser les connaissances en dehors des murs des universit\u00e9s?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;: <\/strong>Oui. C\u2019est une tout autre forme\nd\u2019\u00e9criture, l\u2019histoire publique. Lorsque je travaille avec mes coll\u00e8gues sur\ndes projets documentaires et d\u2019histoire orale film\u00e9e, la forme d\u2019\u00e9criture est\ndiff\u00e9rente&nbsp;: elle doit permettre d\u2019ouvrir les \u00e9tudes savantes \u00e0 un public\nplus large.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant\nla pand\u00e9mie, nous avons pr\u00e9sent\u00e9 le documentaire sur les persistances\nseigneuriales au Mus\u00e9e de la m\u00e9moire vivante de Saint-Jean-Port-Joli. Il y\navait 100 personnes. Les spectateurs r\u00e9agissaient, riaient par moment, \u00e9taient\n\u00e9mus par d\u2019autres. Ils ont pu d\u00e9couvrir le monde seigneurial, mais avec de\nl\u2019\u00e9motion. Ce fut la m\u00eame chose avec le projet filmique sur Boscoville. La\npremi\u00e8re fois que nous l\u2019avons pr\u00e9sent\u00e9, il y avait foule. Puis, par les r\u00e9cits\nde vie pr\u00e9sent\u00e9s, les gens r\u00e9agissaient, \u00e9taient touch\u00e9s et allaient m\u00eame\njusqu\u2019\u00e0 se reconnaitre \u00e0 travers ces individus. Le film documentaire historique\nest vraiment un m\u00e9dium de diffusion formidable d\u2019histoire publique. J\u2019ai\ntoujours trouv\u00e9 que nous \u00e9tions frileux \u00e0 faire de l\u2019histoire qui passe par\nl\u2019\u00e9motion. Pourtant, l\u2019\u00e9motion permet de mieux comprendre certaines r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: \u00c0\nl\u2019occasion du colloque <em>Profession historienne? Les femmes dans la production\net la diffusion des savoirs historiques au Canada fran\u00e7ais, XIXe et XXe si\u00e8cles<\/em>,\nvous vous int\u00e9resserez \u00e0 la subjectivit\u00e9 des individus dans la discipline\nhistorique en prenant en exemple le parcours de l\u2019historienne Micheline Dumont.\n\u00c0 partir d\u2019extraits filmiques, vous nous proposerez une r\u00e9flexion sur la part\nde soi, de l\u2019engagement et de l\u2019\u00e9motion dans le travail historien. Micheline\nDumont est une femme que vous connaissez bien. Comment percevez-vous le fait de\ntravailler, en tant qu\u2019historienne, sur une personne que vous connaissez\npersonnellement? <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;: <\/strong>Peu importe la source sur laquelle\non travaille, il y a de l&rsquo;amour et de l\u2019int\u00e9r\u00eat. Si on passe plusieurs ann\u00e9es\nde sa vie \u00e0 travailler un certain sujet, on va certainement l&rsquo;aimer,\nl&rsquo;appr\u00e9cier et avoir un rapport intime avec lui. Micheline Dumont, c&rsquo;est celle\nqui m&rsquo;a form\u00e9, mais c&rsquo;est aussi une personne pour qui j&rsquo;ai beaucoup de respect.\nIci, le travail que l&rsquo;on fait c&rsquo;est un travail de r\u00e9cit de vie, qui nous permet\nde mieux saisir l\u2019atelier de l\u2019historienne. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce projet est n\u00e9 d\u2019une complicit\u00e9 avec ma coll\u00e8gue Louise Bienvenue. Nous avions pr\u00e9c\u00e9demment fait <a href=\"https:\/\/youtu.be\/gu2AQsSOr4M\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"un entretien de type r\u00e9cit de vie avec l\u2019historien Jean-Marie Fecteau (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">un entretien de type r\u00e9cit de vie avec l\u2019historien Jean-Marie Fecteau<\/a> et j\u2019avais toujours voulu r\u00e9aliser un entretien semblable avec Micheline Dumont. Je voulais conna\u00eetre sa carri\u00e8re de son point de vue, comprendre son int\u00e9r\u00eat pour l\u2019histoire des femmes en tant que pionni\u00e8re dans ce sujet. Son autobiographie film\u00e9e permet par exemple de d\u00e9couvrir la trajectoire qui l\u2019a conduite \u00e0 faire l\u2019histoire des religieuses. On y d\u00e9couvre \u00e9galement que l\u2019engagement peut \u00eatre une vertu. Micheline Dumont s\u2019est toujours dite ouvertement engag\u00e9e et indign\u00e9e, et \u00e7a ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 de d\u00e9velopper une m\u00e9thodologie historique rigoureuse. Faire de l\u2019histoire des femmes pour lutter contre l\u2019effacement des femmes dans l\u2019histoire, ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement rendre le travail que nous faisons trop subjectif. C\u2019est plut\u00f4t un n\u00e9cessaire engagement pour les v\u00e9rit\u00e9s du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: Cette neutralit\u00e9\nest pourtant encore souvent d\u00e9fendue. Avouer notre subjectivit\u00e9 en tant\nqu\u2019historien.ne peut-il affecter notre cr\u00e9dibilit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;: <\/strong>Je ne crois pas. C\u2019est un faux\nd\u00e9bat, cette id\u00e9e qu\u2019il ne faut pas avouer sa subjectivit\u00e9 dans un travail\nhistorique. Nous pourrions aussi parler d\u2019une impossible neutralit\u00e9, comme le\nfait l\u2019historien am\u00e9ricain Howard Zinn. La subjectivit\u00e9 fait m\u00eame partie de la\ndiscipline historique&nbsp;: nous n\u2019avons qu\u2019\u00e0 penser aux travaux en histoire\ndes \u00e9motions ou aux travaux sur la m\u00e9moire des survivant.e.s. M\u00eame les mots que\nnous utilisons pour parler d\u2019histoire sont subjectifs. Si nous utilisons\nl\u2019expression \u00ab&nbsp;accorder le droit de vote&nbsp;\u00bb plut\u00f4t que \u00ab&nbsp;octroyer\nle droit de vote&nbsp;\u00bb, nous sommes ici dans une dimension politique, voire id\u00e9ologique.\nEst-ce que plus cr\u00e9dible de dire accorder ou octroyer? Je pr\u00e9f\u00e8re utiliser\n\u00ab&nbsp;octroyer&nbsp;\u00bb, car je veux faire place \u00e0 l\u2019agentivit\u00e9 des femmes et\ndes Autochtones et \u00e0 la bataille que ces personnes ont men\u00e9e.\n\u00ab&nbsp;Accorder&nbsp;\u00bb, \u00e7a sonne comme un cadeau, une faveur qu\u2019on fait en tant\nque bon p\u00e8re de famille. Je ne crois pas qu\u2019en utilisant\n\u00ab&nbsp;octroyer&nbsp;\u00bb, je sois moins cr\u00e9dible. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: \u00c9tant\nvous-m\u00eame historienne et engag\u00e9e, comment concevez-vous votre r\u00f4le? Vous\nconsid\u00e9rez-vous, comme Micheline Dumont, comme une \u00ab&nbsp;historienne\nindign\u00e9e&nbsp;\u00bb?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;: <\/strong>Pas compl\u00e8tement. Je comprends\nl\u2019indignation de Micheline Dumont. Nous n\u2019avons qu\u2019\u00e0 penser au silence de\nl\u2019histoire nationale sur l\u2019agir des femmes, sur les femmes des Premi\u00e8res\nNations, et sur les femmes immigrantes. Rappelons-nous que ce ne sont pas des\noublis&nbsp;: l\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 construite ainsi. Encore aujourd\u2019hui, plusieurs\nenjeux quant aux conditions des femmes peuvent nourrir l\u2019indignation. Cette\nindignation, je la comprends certainement et parfois je la partage. Toutefois, rappelons-nous\nque la discipline historique n\u2019est pas exclue des changements sociaux comme la\nd\u00e9nonciation du pouvoir masculin ou des syst\u00e8mes de discrimination. La pr\u00e9sence\nde f\u00e9ministes ou de personnes autochtones dans la discipline change notre\nregard, notre vocabulaire et nos repr\u00e9sentations historiques. La pratique de\nl\u2019histoire devient plus inclusive. Par exemple, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Sherbrooke,\nplusieurs de mes coll\u00e8gues int\u00e8grent la pr\u00e9sence des femmes et leur agentivit\u00e9\net ce, sans que leurs cours ne portent directement sur l\u2019histoire des femmes.\nCela permet \u00e0 l\u2019histoire des femmes de ne plus \u00eatre un champ clos, alors que\nc\u2019\u00e9tait davantage le cas \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 Micheline Dumont enseignait.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien\nentendu, il y a encore du chemin \u00e0 faire. Par exemple, il y a quelques ann\u00e9es,\nla Grande Biblioth\u00e8que de BAnQ avait tenu un colloque sur la profession\nd\u2019historien sur la place publique. L\u2019animateur, l\u2019historien \u00c9ric B\u00e9dard,\ndiscutait du m\u00e9tier avec trois invit\u00e9s, tous masculins. Cette masculinisation\nde la profession avait d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e par de jeunes historiennes,\nCamille Robert et Ad\u00e8le Clapperton-Richard, qui avaient \u00e9crit <a href=\"https:\/\/histoireengagee.ca\/chercher-labsence-des-femmes\/\">un court texte dans Histoire\nEngag\u00e9e<\/a>. Donc oui,\nil reste du chemin \u00e0 faire. D\u2019ailleurs, depuis 2008, dans la grande majorit\u00e9\ndes programmes de 1er cycle en histoire au Qu\u00e9bec, les effectifs f\u00e9minins ne\nd\u00e9passent rarement 45%. \u00c0 l\u2019Universit\u00e9 de Sherbrooke, les effectifs f\u00e9minins\nn\u2019ont jamais d\u00e9pass\u00e9 41%! Cela reste donc difficile de d\u00e9construire cette image\ntraditionnelle masculine de l\u2019historien. Il faut s\u2019investir pour trouver des\nsolutions et des mod\u00e8les f\u00e9minins en histoire\u2026 et le colloque <em>Profession\nhistorienne? <\/em>nous aidera certainement \u00e0 en trouver! <\/p>\n\n\n\n<p><strong>HB&nbsp;: Diriez-vous\nque la place des femmes et de la diversit\u00e9 dans la discipline historique a\nchang\u00e9 depuis le d\u00e9but de votre parcours dans les ann\u00e9es 1990?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>SL&nbsp;: <\/strong>Tout \u00e0 fait! Dans les dix derni\u00e8res\nann\u00e9es, j\u2019ai observ\u00e9 une acc\u00e9l\u00e9ration, une multiplication des objets d\u2019\u00e9tudes,\nmais aussi une diversification des regards historiens. Des champs nouveaux et\nde nouveaux angles d\u2019analyse apparaissent. Nous pourrions prendre en exemple\nl\u2019histoire de la sexualit\u00e9. Elle n\u2019est pas n\u00e9cessairement un champ nouveau,\nmais la fa\u00e7on dont nous la travaillons par rapport au d\u00e9sir, \u00e0 l\u2019intime et \u00e0\nl\u2019agression est diff\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous devons aussi de faire l\u2019histoire des \u00ab&nbsp;oubli\u00e9.e.s&nbsp;\u00bb. Pensons aux personnes vivant avec un handicap. Quelle est leur histoire? Et les femmes racis\u00e9es, quelle est leur place dans l\u2019histoire nationale? Ces \u00ab&nbsp;oubli\u00e9.e.s&nbsp;\u00bb, il ne faut pas leur offrir une place compensatoire&nbsp;: il nous faut un r\u00e9cit historique qui int\u00e8gre tout. Je dirais que c\u2019est une forme d\u2019engagement \u00e7a aussi! \u00c0 l\u2019instar de mon mentore, Micheline Dumont, je souhaite aussi d\u00e9mocratiser le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Entrevue d&rsquo;H\u00e4xan Bondu, \u00e9tudiante \u00e0 la ma\u00eetrise en \u00e9tudes et interventions r\u00e9gionales (UQAC), avec la collaboration de Sandrine Labelle, \u00e9tudiante au doctorat en histoire (UQAM)<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>St\u00e9phanie Lanthier est charg\u00e9e de cours \u00e0 forfait et professionnelle de recherche \u00e0 la Facult\u00e9 des lettres et sciences humaines de l\u2019Universit\u00e9 de Sherbrooke. 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