{"id":7205,"date":"2020-06-08T09:27:57","date_gmt":"2020-06-08T13:27:57","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=7205"},"modified":"2020-06-09T09:53:47","modified_gmt":"2020-06-09T13:53:47","slug":"entretien-avec-denyse-baillargeon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2020\/06\/08\/entretien-avec-denyse-baillargeon\/","title":{"rendered":"Entretien avec Denyse Baillargeon"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Seconde entrevue du&nbsp;<\/strong><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2020\/06\/03\/dossier-special-vieillesse-sante-et-travail-des-femmes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Dossier sp\u00e9cial : Vieillesse, sant\u00e9, et travail des femmes<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><em>Denyse Baillargeon est professeure \u00e9m\u00e9rite au d\u00e9partement d\u2019histoire de\u00a0l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. Ses recherches s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 l\u2019histoire des femmes, de la petite enfance, de la sant\u00e9 et de la consommation. Elle est l\u2019auteure de nombreux articles portant sur ces questions et du livre\u00a0<\/em>Un Qu\u00e9bec en mal d\u2019enfants. La m\u00e9dicalisation de la maternit\u00e9, 1910-1970\u00a0<em>(Remue-m\u00e9nage, 2004) qui a remport\u00e9 plusieurs prix. En 2007, elle a aussi fait para\u00eetre\u00a0<\/em>Na\u00eetre, vivre, grandir. Sainte-Justine, 1907-2007<em>\u00a0et en 2012\u00a0<\/em>Br\u00e8ve histoire des femmes au Qu\u00e9bec <em>aux \u00e9ditions du Bor\u00e9al<\/em>. Repenser\u00a0la\u00a0Nation.\u00a0L\u2019histoire\u00a0du\u00a0suffrage\u00a0au\u00a0Qu\u00e9bec<em>\u00a0(Remue-m\u00e9nage, 2019), son plus r\u00e9cent ouvrage, s\u2019est\u00a0m\u00e9rit\u00e9\u00a0le\u00a0Prix du livre politique de l\u2019Assembl\u00e9e nationale du Qu\u00e9bec.\u00a0<\/em><span style=\"background-color: rgb(232, 234, 235);\"><\/p>\n\n\n\n<p>Propos recueillis par Camille Robert<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Camille Robert : Vous avez publi\u00e9 en 1991 votre premier ouvrage,&nbsp;<em>M\u00e9nag\u00e8res au temps de la crise<\/em>, qui a \u00e9t\u00e9 reconnu comme une \u00e9tude pionni\u00e8re au Qu\u00e9bec en histoire des femmes et en histoire orale. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, au moment o\u00f9 vous meniez vos recherches doctorales, quels \u00e9taient les d\u00e9fis dans la r\u00e9alisation d\u2019une telle \u00e9tude?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Denyse Baillargeon : C\u2019\u00e9tait d\u2019abord un d\u00e9fi de taille parce que l\u2019histoire orale n\u2019\u00e9tait pas encore tr\u00e8s pratiqu\u00e9e au Qu\u00e9bec. Le mouvement contemporain d\u2019histoire orale avait d\u00e9but\u00e9 en Grande-Bretagne dans les ann\u00e9es 1960, mais \u00e7a n\u2019allait pas encore de soi qu\u2019une th\u00e8se de doctorat fond\u00e9e enti\u00e8rement sur des sources orales soit accept\u00e9e dans les ann\u00e9es 1980 au Qu\u00e9bec\u2026 Cela pouvait avoir l\u2019air suspect, ou m\u00eame \u00ab facile \u00bb. Bien des gens s\u2019\u00e9tonnaient que j\u2019aie r\u00e9alis\u00e9 \u00ab seulement \u00bb trente entrevues, sans trop comprendre tout le travail qu\u2019une telle d\u00e9marche impliquait. Il y avait beaucoup d\u2019objections \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la m\u00e9moire et de sa fiabilit\u00e9. Je devais donc convaincre mon public qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019une \u00e9tude valable qui apporterait de nouvelles connaissances.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un d\u00e9fi sur le plan m\u00e9thodologique aussi car les proc\u00e9dures n\u2019\u00e9taient pas bien \u00e9tablies \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Par exemple, on menait des entrevues sans faire signer un formulaire de consentement, puisque ces questions \u00e9thiques \u00e9taient alors peu&nbsp; prises en compte. Il y avait \u00e9galement, pour mes recherches en particulier, le d\u00e9fi de trouver des femmes qui avaient \u00e9t\u00e9 mari\u00e9es au moment de la crise des ann\u00e9es 1930 et qui \u00e9taient encore vivantes dans les ann\u00e9es 1980. Et g\u00e9n\u00e9ralement, plus elles avaient v\u00e9cu des ann\u00e9es difficiles, moins elles voulaient en parler\u2026 M\u00eame lorsqu\u2019elles acceptaient, il y avait le risque que le discours soit tr\u00e8s confus. Quand on n\u2019a pas eu le contr\u00f4le sur sa vie, on a peu de contr\u00f4le sur les souvenirs que cette vie a laiss\u00e9s. Je suis tomb\u00e9e sur des femmes qui avaient beaucoup de difficult\u00e9 \u00e0 passer \u00e0 travers l\u2019entrevue. Parfois, elles s\u2019arr\u00eataient au milieu et se mettaient \u00e0 pleurer\u2026 D\u2019autres fois, les \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s \u00e9taient assez flous. Au terme d\u2019un \u00e9t\u00e9 \u00e0 chercher mes r\u00e9pondantes, j\u2019avais seulement sept entrevues utilisables et je savais qu\u2019il m\u2019en fallait une trentaine. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je me suis s\u00e9rieusement demand\u00e9 si je ne devais pas changer de sujet de recherche. Au final, j\u2019ai d\u00e9but\u00e9 ou r\u00e9alis\u00e9 en tout ou en partie 107 entrevues pour n\u2019en conserver que 30 pour mon analyse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019ai constat\u00e9, au fil des entrevues, c\u2019est que les femmes qui \u00e9taient le plus en mesure de me parler \u00e9taient celles qui, apr\u00e8s la crise, avaient repris leur vie en main. Ce sont elles, \u00e0 deux ou trois exceptions pr\u00e8s, qui sont repr\u00e9sent\u00e9es dans mon \u00e9tude. Et \u00e7a a \u00e9t\u00e9, en quelque sorte, ma d\u00e9ception en ce qui concerne l\u2019histoire orale. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019on&nbsp; peut faire parler les gens, mais seulement jusqu\u2019\u00e0 un certain point. Il y a des personnes qui, m\u00eame \u00e0 l\u2019oral, peuvent plus difficilement laisser une trace dans l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CR : Dans le cadre de votre ouvrage&nbsp;<em>Un Qu\u00e9bec en mal d\u2019enfants<\/em>, vous vous \u00eates int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la m\u00e9dicalisation de la maternit\u00e9 entre 1910 et 1970. Est-ce que cette m\u00e9dicalisation a constitu\u00e9 un gain, sur tous les plans, pour les femmes, ou y a-t-il eu une certaine perte de pouvoir et d\u2019autonomie dans l\u2019exercice de la maternit\u00e9?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>DB : C\u2019est un peu par hasard, en r\u00e9alisant les entrevues&nbsp; pour ma th\u00e8se de doctorat que j\u2019ai rencontr\u00e9 une femme qui m\u2019a parl\u00e9 des Gouttes de lait et des Gardes de la M\u00e9tropolitaine. C\u2019\u00e9tait la deuxi\u00e8me femme que j\u2019interviewais, ce qui a \u00e9t\u00e9 une chance, car j\u2019ai pu demander aux autres femmes que j\u2019ai interview\u00e9es par la suite si elles aussi avaient fr\u00e9quent\u00e9 les Gouttes de lait ou si elles avaient b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 des services des infirmi\u00e8res de la MET. Je me suis alors rendu compte que beaucoup de m\u00e8res de l\u2019\u00e9poque avaient utilis\u00e9 ces services. C\u2019est ce qui m\u2019a donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e de mon projet de postdoctorat. C\u2019est un bel exemple des hasards en recherche!<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut pas nier que la m\u00e9dicalisation de la maternit\u00e9 a entra\u00een\u00e9 une perte d\u2019autonomie pour les femmes. Elles ont perdu un certain contr\u00f4le car on cherchait \u00e0 changer leurs pratiques et \u00e0 les guider dans une direction, celle que le corps m\u00e9dical voulait les voir emprunter. N\u00e9anmoins, le corps m\u00e9dical ne doit pas \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme les \u00ab m\u00e9chants \u00bb du sc\u00e9nario. Je dirais surtout qu\u2019il ne faut pas confondre la m\u00e9decine et les m\u00e9decins. La m\u00e9decine, en tant qu\u2019ensemble de connaissances scientifiques, aide \u00e0 sauver des vies et peut aider les femmes \u00e0 mieux prendre soin de leurs enfants\u2026 donc, en ce sens, \u00e0 leur donner un certain pouvoir par l\u2019acquisition de connaissances et de nouvelles pratiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, la transmission de ces connaissances s\u2019est souvent faite sous le mode de la domination, du m\u00e9pris et de l\u2019incompr\u00e9hension. Les m\u00e9decins et m\u00eame certaines infirmi\u00e8res avaient tendance \u00e0 ne pas consid\u00e9rer les m\u00e8res comme des personnes dou\u00e9es d\u2019intelligence et de rationalit\u00e9. On ne faisait pas confiance aux m\u00e8res et \u00e0 leur capacit\u00e9 de jugement, ou alors on se permettait de les sermonner et de les infantiliser. Du point de vue des m\u00e9decins, le corps f\u00e9minin \u00e9tait m\u00eame per\u00e7u comme \u00e9tant perp\u00e9tuellement malade ou d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 par les diff\u00e9rents cycles pourtant naturels (menstruations, grossesse, m\u00e9nopause, etc.).<\/p>\n\n\n\n<p>Il a fallu que le mouvement f\u00e9ministe des ann\u00e9es 1960 commence \u00e0 revendiquer des changements dans le rapport entre le corps m\u00e9dical et les femmes pour que les choses bougent et que les m\u00e9decins soient plus attentifs \u00e0 leurs besoins, m\u00eame si tout n\u2019est pas encore parfait.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CR : J\u2019ai appris r\u00e9cemment que vous aviez d\u2019abord \u00e9tudi\u00e9 en droit avant de vous diriger vers l\u2019histoire. Vous pouvez m\u2019en dire davantage?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>DB : Mon passage en droit a \u00e9t\u00e9 assez bref! Au bout de trois semaines, j\u2019ai compris que je n\u2019aimais pas les professeurs, que je n\u2019aimais pas les cours, et surtout que je n\u2019aimais pas mes coll\u00e8gues! Ce n\u2019\u00e9tait pas ma place, j\u2019\u00e9tais beaucoup trop \u00e0 gauche pour la facult\u00e9 de droit de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al et le programme \u00e0 l\u2019UQAM en sciences juridiques, o\u00f9 j\u2019aurais sans doute \u00e9t\u00e9 plus \u00e0 l\u2019aise, a seulement ouvert l\u2019ann\u00e9e suivante. Je ne crois pas que mon passage en droit m\u2019ait chang\u00e9e. J\u2019y suis all\u00e9e au d\u00e9part car j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s sensible aux injustices. D\u2019ailleurs, mon p\u00e8re disait en blaguant que j\u2019y allais pour d\u00e9fendre la veuve et l\u2019orphelin\u2026 et c\u2019\u00e9tait vrai! Je suis rest\u00e9 aussi sensible face aux injustices une fois rendue en histoire. C\u2019est ce qui m\u2019a motiv\u00e9e \u00e0 m\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019histoire ouvri\u00e8re, puis \u00e0 l\u2019histoire des femmes, mais de la classe ouvri\u00e8re. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 attir\u00e9e par l\u2019histoire des \u00e9lites, parce que ce sont elles qui infligent les injustices et qu\u2019on les conna\u00eet, de toute fa\u00e7on, beaucoup mieux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CR : Avec&nbsp;<em>Br\u00e8ve histoire des femmes au Qu\u00e9bec<\/em>, vous avez propos\u00e9 une premi\u00e8re synth\u00e8se dans ce champ depuis celle du Collectif Clio, publi\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1982. G\u00e9n\u00e9ralement, peu d\u2019historiens et d\u2019historiennes se livrent \u00e0 l\u2019exercice de la synth\u00e8se, pr\u00e9f\u00e9rant prioriser des recherches plus \u00ab sp\u00e9cialis\u00e9es \u00bb. Quelle est l\u2019importance de la synth\u00e8se selon vous?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>DB : Il est extr\u00eamement important pour notre discipline de s\u2019arr\u00eater p\u00e9riodiquement et de faire le point sur une question dans un ouvrage de synth\u00e8se. Je crois aussi qu\u2019il faut avoir une certaine exp\u00e9rience pour \u00e9crire un tel ouvrage. Il faut avoir du m\u00e9tier, avoir beaucoup lu et avoir accumul\u00e9 un bagage assez imposant de connaissances pour y arriver. Ce projet a \u00e9t\u00e9 un d\u00e9fi passionnant parce que je me suis retrouv\u00e9e devant une masse de connaissances tr\u00e8s intimidante que je devais organiser. Ce type de travail d\u2019\u00e9criture nous fait vraiment prendre conscience que l\u2019histoire est une construction. Il faut d\u00e9finir une p\u00e9riodisation puis organiser chaque chapitre en fonction de certains th\u00e8mes qu\u2019on consid\u00e8re marquants. Le d\u00e9fi a \u00e9t\u00e9 de r\u00e9ussir \u00e0 tricoter tout cela d\u2019une fa\u00e7on suivie, sans donner l\u2019impression d\u2019un&nbsp;<em>patchwork<\/em>. C\u2019est un exercice assez difficile, mais j\u2019ai beaucoup aim\u00e9 le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour moi, il y a aussi une question politique et sociale. \u00c9crire une synth\u00e8se, c\u2019est une mani\u00e8re de redonner au grand public. C\u2019est ce public qui paie nos salaires et nos subventions de recherche avec ses imp\u00f4ts. Il est juste, comme historiens et historiennes, que l\u2019on s\u2019arr\u00eate pour transmettre de mani\u00e8re accessible notre bagage de connaissances.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CR: Vous vous \u00eates r\u00e9cemment int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire de la consommation et des m\u00e9dias, notamment \u00e0 travers l\u2019\u00e9mission&nbsp;<em>Femme d\u2019aujourd\u2019hui.&nbsp;<\/em>Pouvez-vous nous en parler?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>DB : L\u2019une de mes premi\u00e8res doctorantes, Josette Brun, professeure \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Laval, m\u2019a entra\u00een\u00e9e dans cette aventure. Apr\u00e8s son doctorat, on s\u2019\u00e9tait dit qu\u2019on aimerait collaborer \u00e0 nouveau ensemble\u2026 Elle a eu l\u2019id\u00e9e g\u00e9niale de travailler sur cette \u00e9mission qui a eu une grande importance dans l\u2019histoire des femmes et du f\u00e9minisme qu\u00e9b\u00e9cois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;La recherche pour ce projet a \u00e9t\u00e9 assez fastidieuse \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il a fallu transcrire des \u00e9missions diffus\u00e9es sur une p\u00e9riode de quinze ans. Nous avons cibl\u00e9 celles touchant les enjeux li\u00e9s aux femmes ou au f\u00e9minisme, ce qui repr\u00e9sente tout de m\u00eame plus de 1200 heures d\u2019enregistrements! Nous avons regroup\u00e9 le corpus par sous-th\u00e8mes; \u00e0 ce jour, nous avons&nbsp; analys\u00e9 le discours de&nbsp;<em>Femme d\u2019aujourd\u2019hui<\/em>&nbsp;sur le travail f\u00e9minin, ce qui a fait l\u2019objet d\u2019un article publi\u00e9 dans&nbsp;<em>Recherches f\u00e9ministes<\/em>. Nous avons \u00e9galement examin\u00e9 la couverture m\u00e9diatique de la Commission royale d\u2019enqu\u00eate sur la situation de la femme au Canada. Rappelons que cette commission d\u2019enqu\u00eate a parcouru le pays pour documenter les discriminations dont les femmes \u00e9taient victimes sur tous les plans \u00e0 l\u2019\u00e9poque et faire des recommandations pour redresser la situation. Les r\u00e9sultats de cette recherche ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s lors d\u2019un congr\u00e8s de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Am\u00e9rique fran\u00e7aise et devrait aussi faire l\u2019objet d\u2019un article.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons observ\u00e9 que l\u2019\u00e9mission v\u00e9hicule un propos f\u00e9ministe et qu\u2019elle a m\u00eame tendance \u00e0 se radicaliser \u00e0 mesure qu\u2019on avance dans les ann\u00e9es 1970. On a toutefois constat\u00e9 un certain d\u00e9calage entre les animatrices et&nbsp; la population f\u00e9minine en g\u00e9n\u00e9ral. Gr\u00e2ce aux&nbsp;<em>vox-pop<\/em>&nbsp;r\u00e9alis\u00e9s pour l\u2019\u00e9mission sur des sujets pr\u00e9cis et aussi aux propos tenus par des femmes dans le cadre de reportages, nous avons eu acc\u00e8s \u00e0 leur point de vue sur une vari\u00e9t\u00e9 de sujets et nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e0 m\u00eame de constater que les m\u00e9nag\u00e8res \u00e0 qui l\u2019\u00e9mission s\u2019adressait se montraient souvent beaucoup moins revendicatrices et f\u00e9ministes que les journalistes et les animatrices Aline Desjardins, la principale animatrice de l\u2019\u00e9mission, s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00eatre une femme assez opini\u00e2tre et ferme dans ses convictions : elle ne jouait pas dans la neutralit\u00e9 journalistique et n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 contredire certaines de ses invit\u00e9es qu\u2019elle consid\u00e9rait trop traditionnelles!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CR : Avez-vous un exemple?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>DB : J\u2019ai en t\u00eate une entrevue avec trois femmes qui d\u00e9tenaient des dipl\u00f4mes professionnels (avocate, dentiste, etc.) et qui avaient fait le choix de rester \u00e0 la maison pour \u00e9lever leurs enfants. Aline Desjardins les a pouss\u00e9es dans leurs derniers retranchements en mettant de l\u2019avant leur isolement ou leur d\u00e9pendance \u00e9conomique, alors que les trois femmes se disaient pourtant tout \u00e0 fait satisfaites de leur sort. On a plusieurs exemples de tensions entre des journalistes f\u00e9ministes, assez militantes et convaincues, et un public plus ambivalent ou traditionnaliste.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00e9mission a \u00e9t\u00e9 une r\u00e9v\u00e9lation, car elle m\u2019a rappel\u00e9 l\u2019importance de l\u2019\u00e9ducation pour les femmes. Il en est abondamment question dans les \u00e9pisodes qui couvrent, par exemple, les programmes de formation pour la r\u00e9int\u00e9gration au march\u00e9 du travail des m\u00e9nag\u00e8res. Je suis \u00e9tonn\u00e9e qu\u2019il n\u2019y ait pas d\u2019\u00e9tudes historiques sur ce sujet, car il y a vraiment une th\u00e8se de doctorat \u00e0 faire l\u00e0-dessus. C\u2019est une pr\u00e9occupation majeure de l\u2019\u00e9mission, ce qui veut dire qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un sujet chaud \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Globalement, je dirais que l\u2019\u00e9mission d\u00e9fend un f\u00e9minisme lib\u00e9ral souvent \u00ab pris en sandwich \u00bb entre un f\u00e9minisme plus radical, qui la trouve ringarde et l\u2019accuse de jouer le jeu du capitalisme, et un public qui consid\u00e8re que&nbsp;<em>Femme d\u2019aujourd\u2019hui<\/em>&nbsp;fait preuve de radicalisme et m\u00e9prise les femmes au foyer.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs,&nbsp;<em>Femme d\u2019aujourd\u2019hui<\/em>&nbsp;\u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme une \u00e9mission \u00ab&nbsp;f\u00e9minine&nbsp;\u00bb par la direction de Radio-Canada. Il y avait donc des sujets d\u2019actualit\u00e9s que l\u2019\u00e9mission ne pouvait pas aborder. La couverture \u00e9tait ainsi un peu contrainte en raison des limites du format. Par exemple, les politiciennes \u00e9taient interview\u00e9es pour qu\u2019elles se prononcent sur les particularit\u00e9s d\u2019\u00eatre une femme en politique et pas sur la politique en elle-m\u00eame, si bien que les entrevues r\u00e9alis\u00e9es avec elles n\u2019abordent pas n\u00e9cessairment les th\u00e8mes qui nous auraient int\u00e9ress\u00e9s<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons&nbsp; aussi l\u2019intention d\u2019explorer d\u2019autres questions li\u00e9es \u00e0 la s\u00e9miotique de l\u2019image \u2013 comment les images sont tourn\u00e9es, quels sens elles g\u00e9n\u00e8rent -, la r\u00e9alisation, les publicit\u00e9s, la r\u00e9ception de l\u2019\u00e9mission dans les magazines f\u00e9minins et f\u00e9ministes&nbsp; et la mani\u00e8re dont on en parle dans les chroniques t\u00e9l\u00e9visuelles dans la presse \u00e0 grand tirage. C\u2019est donc une \u00e9mission assez int\u00e9ressante \u00e0 examiner\u2026 Nous avons eu recours \u00e0 de nouvelles approches en \u00e9tude des communications&nbsp; qui prend en compte la porosit\u00e9 des fronti\u00e8res entre les m\u00e9dias f\u00e9minins et f\u00e9ministes et qui refuse de les opposer de fa\u00e7on binaire. Et, effectivement, on a pu constater que, parfois, le propos f\u00e9minin sert \u00e0 faire passer un propos f\u00e9ministe.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CR: Au printemps 2019, vous avez publi\u00e9 l\u2019ouvrage&nbsp;<em>Repenser la nation<\/em>&nbsp;qui s\u2019inscrit dans un projet de recherche auquel plusieurs historiennes canadiennes ont collabor\u00e9. Selon ce que vous avez observ\u00e9, quelles sont les particularit\u00e9s du Qu\u00e9bec comparativement au reste du Canada?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>DB : C\u2019est un ouvrage de synth\u00e8se fond\u00e9 sur quelques nouvelles recherches, mais qui s\u2019appuie essentiellement sur ce que d\u2019autres historiennes ont \u00e9crit. Ce qui est marquant par rapport au reste du Canada, c\u2019est le \u00ab retard \u00bb du Qu\u00e9bec \u00e0 accorder le droit de vote aux femmes. Cela s\u2019explique en grande partie par le contexte particulier de la province, en l\u2019occurrence la question nationale, m\u00eame si les nationalistes n\u2019\u00e9taient pas les seuls \u00e0 s\u2019opposer au suffrage f\u00e9minin. Une autre particularit\u00e9 du Qu\u00e9bec, c\u2019est le fait que de nombreuses femmes avaient d\u00e9j\u00e0 pu exercer le droit de vote au d\u00e9but du 19e si\u00e8cle. \u00c9tant donn\u00e9 la formulation de l\u2019Acte constitutionnel de 1791, les femmes propri\u00e9taires vivant au Bas-Canada avaient la possibilit\u00e9 de voter, avant qu\u2019on ne leur retire ce droit quelques d\u00e9cennies plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce&nbsp; que mon livre apporte de plus significatif, je crois,&nbsp; c\u2019est que pour une premi\u00e8re fois,&nbsp; il offre une synth\u00e8se compl\u00e8te de cette question. L\u2019histoire du droit de vote avait \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e \u00e0 travers plusieurs articles d\u00e8s les ann\u00e9es 1970, mais l\u2019ensemble des recherches n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9uni. Cette d\u00e9marche m\u2019a permis de montrer que cet enjeux&nbsp; a \u00e9t\u00e9&nbsp; travers\u00e9, \u00e0 toutes les \u00e9poques, par la question nationale et par l\u2019id\u00e9ologie des sph\u00e8res s\u00e9par\u00e9es, une id\u00e9ologie qui a exerc\u00e9 une emprise majeure sur les consciences et la fa\u00e7on d\u2019envisager les rapports hommes-femmes dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales \u00e0 partir du 19<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce livre, j\u2019ai aussi tent\u00e9 d\u2019\u00eatre attentive \u00e0 la parole des femmes qui s\u2019opposaient \u00e0 l\u2019obtention du droit de vote. J\u2019ai cherch\u00e9 des t\u00e9moignages pour pr\u00e9senter leurs arguments, ce qu\u2019on avait peu fait dans l\u2019historiographie. Mon enqu\u00eate a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019elles s\u2019opposaient au droit de vote essentiellement parce que \u00e7a ne correspondait pas \u00e0 leur id\u00e9e de la place des femmes dans la soci\u00e9t\u00e9 ; ce n\u2019\u00e9tait pas \u00ab&nbsp;f\u00e9minin&nbsp;\u00bb selon elles de voter. La vue d\u2019ensemble permet donc de mettre en exergue ces dimensions\u2026 y compris la situation diff\u00e9rente des femmes autochtones, qui per\u00e7oivent le vote d\u2019une tout autre mani\u00e8re : elles accordent, avec raison, moins d\u2019importance au fait de voter dans le contexte d\u2019un pouvoir colonial. Elles se sont surtout mobilis\u00e9es autour des changements l\u00e9gislatifs \u00e0 apporter, notamment par rapport \u00e0 la conservation de leur statut d\u2019\u00ab&nbsp;Indienne&nbsp;\u00bb lorsqu\u2019elles se mariaient avec un homme allochtone.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CR : R\u00e9cemment, un colloque autour de votre \u0153uvre a eu lieu \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. Pour y avoir assist\u00e9, je dirais qu\u2019on a pu constater non seulement la port\u00e9e de vos recherches, mais aussi l\u2019ampleur de votre travail de formation et de mentorat aupr\u00e8s de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de chercheuses et de chercheurs\u2026 Comment avez-vous re\u00e7u toute cette reconnaissance, ce \u00ab femmage \u00bb pour reprendre le terme employ\u00e9 par Christine Bard? Comment voyez-vous ce qui se trouve derri\u00e8re, et ce qui reste \u00e0 accomplir devant?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>DB : Cela a probablement \u00e9t\u00e9 le plus beau jour de ma vie, d\u2019une certaine mani\u00e8re\u2026 et en m\u00eame temps, c\u2019\u00e9tait extr\u00eamement intimidant! C\u2019\u00e9tait comme recevoir une immense charge de reconnaissance, ce qui est extraordinaire dans le parcours d\u2019une professeure.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ce qui est du pass\u00e9, je pense que l\u2019histoire des femmes et du genre ont \u00e9t\u00e9 plus que de simples additions aux divers champs de sp\u00e9cialisations de la discipline dans la mesure o\u00f9 elles ont forc\u00e9 une reconsid\u00e9ration de la discipline elle-m\u00eame en posant la question fondamentale de la nature m\u00eame de l\u2019histoire, de ce qui en fait ou non partie. Autrement dit, l\u2019histoire des femmes et du genre ont pos\u00e9 un d\u00e9fi \u00e9pist\u00e9mologique majeur \u00e0 la discipline, ce que peu d\u2019autres sp\u00e9cialisations ont fait. Je dirais aussi que l\u2019histoire des femmes et du genre ont su int\u00e9grer une vari\u00e9t\u00e9 de concepts \u2013 comme le genre ou l\u2019intersectionnalit\u00e9 \u2013, d\u2019approches, \u2013 comme l\u2019approche postcoloniale ou transnationale \u2013, ce qui a amen\u00e9 \u00e0 ouvrir le questionnement sur la diversit\u00e9, que l\u2019on parle de diversit\u00e9 sociale, culturelle, ethnique, raciale, sexuelle, ou autre. Cette \u00ab&nbsp;plasticit\u00e9&nbsp;\u00bb est, je pense l\u2019une des grandes forces de l\u2019histoire des femmes et du genre, mais je pense qu\u2019il faut rester vigilants si nous ne voulons pas que cette plasticit\u00e9 devienne le pr\u00e9texte pour les contourner ou les \u00e9vacuer. &nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, en ce qui concerne l\u2019avenir, ma crainte c\u2019est peut-\u00eatre que l\u2019histoire des femmes ou du genre finisse par subir le m\u00eame sort que l\u2019histoire ouvri\u00e8re qui a d\u00e9clin\u00e9 de mani\u00e8re importante apr\u00e8s les ann\u00e9es 1980. Il y a des contextes qui expliquent ce ph\u00e9nom\u00e8ne, mais on peut quand m\u00eame le d\u00e9plorer. Par exemple, le poste que j\u2019occupais \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al en histoire des femmes n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 renouvel\u00e9. Il faut donc exercer une certaine vigilance pour continuer \u00e0 alimenter ces champs de recherche et assurer leur place dans la discipline.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seconde entrevue du&nbsp;Dossier sp\u00e9cial : Vieillesse, sant\u00e9, et travail des femmes Denyse Baillargeon est professeure \u00e9m\u00e9rite au d\u00e9partement d\u2019histoire de\u00a0l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. 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