{"id":7186,"date":"2020-06-02T17:10:47","date_gmt":"2020-06-02T21:10:47","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=7186"},"modified":"2020-11-04T14:58:35","modified_gmt":"2020-11-04T18:58:35","slug":"grand-entretien-avec-aline-charles-sur-lhistoire-de-la-vieillesse-au-quebec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2020\/06\/02\/grand-entretien-avec-aline-charles-sur-lhistoire-de-la-vieillesse-au-quebec\/","title":{"rendered":"Grand entretien avec Aline Charles sur l\u2019histoire de la vieillesse au Qu\u00e9bec"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Premi\u00e8re entrevue du&nbsp;<\/strong><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2020\/06\/03\/dossier-special-vieillesse-sante-et-travail-des-femmes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Dossier sp\u00e9cial : Vieillesse, sant\u00e9, et travail des femmes (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Dossier sp\u00e9cial : Vieillesse, sant\u00e9, et travail des femmes<\/a><br><\/p>\n\n\n<p><em><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/alinecharles.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-2977\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/alinecharles.jpg\" alt=\"\" width=\"184\" height=\"245\" \/><\/a>Aline Charles, membre du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (CHRS) depuis 2017, est professeure titulaire au d\u00e9partement des sciences historiques de l\u2019Universit\u00e9 Laval. Sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire la vieillesse et des \u00e2ges de vie, des femmes et du genre, de la sant\u00e9 et du secteur hospitalier au Qu\u00e9bec du XX<sup>e<\/sup><\/em><em>\u00a0si\u00e8cle, elle est \u00e9galement connue pour ses recherches portant sur le travail f\u00e9minin sous ses multiples formes. Nous l\u2019avons rencontr\u00e9e afin d\u2019en apprendre davantage sur son parcours en tant que chercheuse, ses projets actuels et ses liens avec le CHRS, de m\u00eame que pour discuter de sa pratique de l\u2019histoire.<\/em><\/p>\n\n\n<p>Entretien r\u00e9alis\u00e9 par Milan Busic<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-very-light-gray-color\">&#8211;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Milan Busic : Parlez-nous un peu de votre parcours en tant que chercheuse.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Aline Charles : D\u00e8s le d\u00e9but de mon parcours universitaire, il \u00e9tait clair pour moi que je serai historienne, mais pas n\u00e9cessairement comme professeure ! Apr\u00e8s avoir\u00a0 \u00e9tudi\u00e9 en sciences pures au CEGEP, j\u2019ai eu une \u00abillumination\u00bb et entrepris des \u00e9tudes en histoire. Au bout d\u2019un an et demi au baccalaur\u00e9at et une longue pause de r\u00e9flexion, mes int\u00e9r\u00eats se sont pr\u00e9cis\u00e9s et j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 une passion pour l\u2019histoire des femmes, laquelle ne m\u2019a jamais quitt\u00e9e depuis. \u00c9videmment, cela ne dit pas tout puisqu\u2019il existe un \u00e9ventail de fa\u00e7ons d\u2019aborder l\u2019histoire des femmes, que ce soit par l\u2019entremise d\u2019une analyse de genre ou encore une perspective proprement f\u00e9ministe, mais cela demeure l\u2019un des fils conducteurs de mon parcours. Un autre fil conducteur s\u2019est dessin\u00e9 \u00e0 la ma\u00eetrise quand j\u2019ai choisi un sujet d\u00e9laiss\u00e9 des historiens et des historiennes, en g\u00e9n\u00e9ral. En effet, j\u2019ai choisi d\u2019\u00e9tudier le b\u00e9n\u00e9volat f\u00e9minin. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, cela ne disait pas grand-chose \u00e0 mes pairs ! Il y avait, certes, plusieurs travaux sur la philanthropie f\u00e9minine, mais je souhaitais plut\u00f4t \u00e9tudier le b\u00e9n\u00e9volat comme une forme de travail tr\u00e8s f\u00e9minine et, surtout, gratuite. Au doctorat ensuite, je me suis int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire de la vieillesse f\u00e9minine. L\u00e0 encore, je me retrouvais face \u00e0 un sujet \u00abboud\u00e9\u00bb des chercheur.e.s. Pire encore, il \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un sujet \u00abtriste\u00bb. On me disait : \u00abPourquoi ne vous int\u00e9ressez-vous pas plut\u00f4t \u00e0 l\u2019histoire de la jeunesse? Ce serait bien plus gai !\u00bb (Rires) On peut donc dire que je suis une historienne qui affectionne les sujets mal aim\u00e9s! Enfin, mon parcours se caract\u00e9rise par un int\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 pour la sociologie. Attention : je ne pr\u00e9tends surtout pas au titre de sociologue, et je n\u2019ai m\u00eame pas la pr\u00e9tention de d\u00e9velopper une approche interdisciplinaire. Toutefois, je trouve dans les \u00e9tudes sociologiques une source d\u2019inspiration majeure, en grande partie \u00e0 cause de leur r\u00e9sonance avec le pr\u00e9sent. D\u2019une fa\u00e7on assez classique peut-\u00eatre, c\u2019est ma mani\u00e8re d\u2019essayer d\u2019\u00eatre \u00abune historienne utile\u00bb !<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Sans n\u00e9cessairement employer cette terminologie, vos int\u00e9r\u00eats semblent donc depuis longtemps rejoindre le programme large des r\u00e9gulations sociales. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous a amen\u00e9 \u00e0 vous rapprocher du CHRS, pour enfin le rejoindre \u00e0 titre de chercheuse r\u00e9guli\u00e8re en 2017\u2009?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : En fait, je suis depuis tr\u00e8s longtemps membre du Centre interuniversitaire d\u2019\u00e9tudes qu\u00e9b\u00e9coises (CIEQ), au sein duquel j\u2019ai beaucoup collabor\u00e9 avec Fran\u00e7ois Gu\u00e9rard et Yvan Rousseau. Or, ces derniers \u00e9taient affili\u00e9s au CHRS, Yvan ayant d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 le responsable du post-doctorat de Martin (Petitclerc, directeur actuel du CHRS). Ce sont donc ces deux coll\u00e8gues qui m\u2019ont approch\u00e9e en me faisant part de l\u2019int\u00e9r\u00eat du Centre pour plusieurs questions qui se retrouvent au c\u0153ur de mes recherches&nbsp;: la vieillesse, les \u00e2ges de vie, le r\u00e9seau hospitalier, etc. Il n\u2019en fallait pas plus pour me convaincre de rejoindre l\u2019\u00e9quipe ! Malheureusement, je ne peux en dire beaucoup plus puisque cette association est toute r\u00e9cente. J\u2019ai r\u00e9cemment contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019exposition \u00abD\u00e9jouer la fatalit\u00e9\u00bb, et je participerai \u00e0 son adaptation lors de ses d\u00e9m\u00e9nagements \u00e9ventuels \u00e0 Trois-Rivi\u00e8res et \u00e0 Qu\u00e9bec, mais sans plus. Je connaissais d\u00e9j\u00e0 Martin (Petitclerc) par ses travaux dont j\u2019appr\u00e9cie la perspective th\u00e9orique tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9e. C\u2019est donc un autre point de convergence, cet int\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 pour la th\u00e9orie, qui m\u2019a rapproch\u00e9e peu \u00e0 peu du CHRS.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Pourrait-on d\u00e9celer un lien entre votre int\u00e9r\u00eat pour la sociologie et ce penchant pour la th\u00e9orie en histoire ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : D\u00e9finitivement ! Bien s\u00fbr, on retrouve une part d\u2019empirique et de th\u00e9orique au sein de ces deux disciplines, mais il est certain qu\u2019une bonne partie de ma r\u00e9flexion th\u00e9orique tire son origine de travaux sociologiques.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : On vous conna\u00eet \u00e9galement pour vos travaux mettant en valeur la pertinence d\u2019une perspective transnationale dans l\u2019\u00e9tude de ph\u00e9nom\u00e8nes historiques. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que vous consid\u00e9rez comme les principaux apports d\u2019une telle approche, non seulement pour vos propres travaux, mais aussi, plus largement, pour la discipline historique en tant que telle\u2009?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Si j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019y int\u00e9resser, c\u2019est parce qu\u2019on nous a un jour demand\u00e9 \u00e0 Thomas Wien, historien de la Nouvelle-France, et moi de r\u00e9fl\u00e9chir en conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019histoire du Qu\u00e9bec d\u2019un point de vue transnational et d\u2019identifier quelques pistes en ce sens. Cette perspective \u00e9tait alors toute nouvelle pour moi, en tant que vingti\u00e9miste. Or, c\u2019est souvent gr\u00e2ce \u00e0 de telles invitations que l\u2019on se met \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00ab&nbsp;autrement&nbsp;\u00bb et que se d\u00e9veloppent des int\u00e9r\u00eats scientifiques nouveaux. Cette invitation ne fit pas exception : on peut m\u00eame dire que j\u2019ai alors \u00e9t\u00e9 travers\u00e9e par un autre \u00ab\u00e9clair\u00bb intellectuel. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, dans les ann\u00e9es 2000, plusieurs auteur.e.s, notamment en Europe et aux \u00c9tats-Unis, appliquaient d\u00e9j\u00e0 cette perspective au XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Au Qu\u00e9bec, celle-ci \u00e9tait moins d\u00e9velopp\u00e9e, bien que certains auteurs tels que Sean Mills (voir&nbsp;<em>The Empire Within: Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal,&nbsp;<\/em>Montr\u00e9al, McGill-Queen\u2019s University Press, 2010.) lui avaient largement ouvert la porte. De mon c\u00f4t\u00e9, dans le cadre de mes recherches sur la vieillesse, j\u2019avais&nbsp;<em>flirt\u00e9&nbsp;<\/em>avec cette perspective, mais d\u2019un point de vue essentiellement historiographique, pour combler le manque de travaux sur le sujet au Qu\u00e9bec; mes sources et mes interpr\u00e9tations, elles, se limitaient au contexte qu\u00e9b\u00e9cois ou canadien. Lorsque j\u2019ai \u00e9t\u00e9 approch\u00e9e pour donner cette conf\u00e9rence avec Thomas Wien, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par le potentiel de l\u2019histoire transnationale qui, sans faire fi de l\u2019impact des fronti\u00e8res nationales sur l\u2019histoire des XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;et XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cles, permet de se lib\u00e9rer d\u2019un cadre strictement \u00abqu\u00e9b\u00e9cois\u00bb et d\u2019appr\u00e9hender les ph\u00e9nom\u00e8nes historiques d\u2019un niveau plus \u00abmacro\u00bb. Le Qu\u00e9bec \u00e9tant une \u00abpetite puissance historiographique\u00bb, je trouvais int\u00e9ressant d\u2019emprunter une telle perspective pour en d\u00e9passer les fronti\u00e8res. J\u2019aimais, et j\u2019aime encore, l\u2019id\u00e9e d\u2019analyser des \u00e9volutions qui traversent mers et continents, qui passent par le Qu\u00e9bec, qui s\u2019y transforment et y prennent des accents sp\u00e9cifiquement qu\u00e9b\u00e9cois tout en y introduisant des particularit\u00e9s d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>En somme, il s\u2019agit pour moi d\u2019un angle d\u2019analyse qui permet de saisir des questions souvent tr\u00e8s \u00abvolatiles\u00bb, relatives \u00e0 la circulation des individus, des objets, mais aussi des pratiques, des normes sociales et des id\u00e9es. L\u2019approche transnationale me semble d\u2019autant plus int\u00e9ressante qu\u2019elle me permet de repenser certains \u00e9l\u00e9ments de l\u2019historiographie qu\u00e9b\u00e9coise. Les congr\u00e9gations religieuses f\u00e9minines du Qu\u00e9bec, par exemple. \u00c0 premi\u00e8re vue, peut-on trouver plus embl\u00e9matique de l\u2019histoire nationale qu\u00e9b\u00e9coise que les religieuses ? (Rires) Celles-ci sont consid\u00e9r\u00e9es comme des incontournables de l\u2019histoire du Qu\u00e9bec, y compris contemporaine ! Or, ce qu\u2019on oublie facilement, c\u2019est que les congr\u00e9gations religieuses sont des organismes qui sont, en quelque sorte, des multinationales : si elles fonctionnent souvent dans un cadre tr\u00e8s national, elles cr\u00e9ent aussi des \u00abantennes\u00bb sur divers continents. Elles forgent donc un espace de circulation \u00e0 la fois national et plus large que la nation! Cet exemple, parmi tant d\u2019autres, permet de repenser la \u00absp\u00e9cificit\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise\u00bb et de l\u2019interroger en l\u2019ins\u00e9rant dans un contexte beaucoup plus large.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Un exemple encore plus pr\u00e9cis du potentiel d\u2019une perspective transnationale pour penser l\u2019histoire du Qu\u00e9bec est celui des Hospitali\u00e8res. On conna\u00eet l\u2019essentiel des raisons expliquant leur disparition des h\u00f4pitaux qu\u00e9b\u00e9cois au milieu du XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle : la\u00efcisation, \u00e9tatisation, critiques de leurs comp\u00e9tences et de leur r\u00f4le, etc. C\u2019est bien connu. Et c\u2019est tr\u00e8s bien d\u00e9montr\u00e9 ! Pourtant, nous en savons peu sur la mani\u00e8re dont cette disparition s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e concr\u00e8tement, sur ce qui explique la rapidit\u00e9 et la soudainet\u00e9 de cette disparition.&nbsp;En abordant ce sujet dans une perspective transnationale, des pistes suppl\u00e9mentaires me semblent appara\u00eetre. J\u2019ai d\u2019abord remarqu\u00e9 que si leur nombre&nbsp;<em>absolu<\/em>&nbsp;se maintient jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1960, leur recrutement fl\u00e9chit au Qu\u00e9bec, comme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de tout l\u2019Occident, d\u00e8s les ann\u00e9es 1930 ou 1940. Cela finit par causer une v\u00e9ritable catastrophe d\u00e9mographique au cours des d\u00e9cennies suivantes, laquelle s\u2019ajoute \u00e0 la la\u00efcisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e du domaine de la sant\u00e9 partout en Occident. Dans les archives du Qu\u00e9bec et d\u2019ailleurs, on constate que les religieuses sont tr\u00e8s conscientes du probl\u00e8me. Leur strat\u00e9gie sera, d\u2019une part, de se r\u00e9server les postes de direction afin de conserver une certaine mainmise sur leurs h\u00f4pitaux. D\u2019autre part, elles essaimeront hors du Qu\u00e9bec pour ouvrir de nouveaux h\u00f4pitaux dans les pays \u00e9mergents. Avec Fran\u00e7ois Gu\u00e9rard, nous avons suivi l\u2019expansion des Hospitali\u00e8res d\u2019abord aux \u00c9tats-Unis, puis en Am\u00e9rique latine, en Afrique, et en Asie. Ces r\u00e9gions sont \u00e0 l\u2019\u00e9poque moins touch\u00e9es par la la\u00efcisation, la professionnalisation et la sp\u00e9cialisation qui transforment le domaine de la sant\u00e9 au Qu\u00e9bec. Si ce mouvement d\u2019expansion est plus ancien, il s\u2019acc\u00e9l\u00e8re dans les ann\u00e9es 1950 \u00e0 mesure que la pression s\u2019intensifie&nbsp;: les critiques fusent de toutes parts \u00e0 l\u2019endroit des religieuses soignantes, tandis que les h\u00f4pitaux doublent ou triplent de taille en exigeant une main-d\u2019\u0153uvre toujours plus abondante et d\u00e9sormais tr\u00e8s largement la\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p>Au niveau macro, on peut donc comparer le r\u00e9seau des Hospitali\u00e8res \u00e0 une toile qui s\u2019\u00e9tire et qui, faute de recrutement pour contrer le vieillissement des effectifs religieux, s\u2019amincit sans cesse. Le d\u00e9nouement survient finalement vers la fin des ann\u00e9es 1960 alors que la toile, devenue trop fine, se d\u00e9chire. Au Qu\u00e9bec, cette rupture survient d\u2019autant plus rapidement que la hi\u00e9rarchie eccl\u00e9siastique, devant le recul de la pratique religieuse, d\u00e9cide de concentrer ses n\u00e9gociations avec l\u2019\u00c9tat sur le maintien d\u2019une pr\u00e9sence confessionnelle dans le secteur de l\u2019\u00e9ducation. Qui plus est, le Pape invite les religieuses de toute la catholicit\u00e9 \u00e0 d\u00e9laisser leurs interventions plus \u00ab&nbsp;temporelles&nbsp;\u00bb \u2013 en \u00e9ducation, en sant\u00e9 ou dans les services sociaux \u2013 pour plut\u00f4t d\u00e9velopper leurs actions spirituelles. Ainsi, j\u2019ai pu constater qu\u2019un peu partout (au Qu\u00e9bec comme ailleurs) et \u00e0 plusieurs \u00e9gards (d\u00e9mographique, technique, hi\u00e9rarchique, etc.), la \u00abtoile\u00bb tiss\u00e9e par les congr\u00e9gations d\u2019Hospitali\u00e8res se \u00abtend\u00bb jusqu\u2019\u00e0 sa rupture d\u00e9finitive au tournant des ann\u00e9es 1970. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne global qu\u2019il serait difficile, voire impossible, de saisir dans toute sa complexit\u00e9 sans adopter une perspective transnationale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Depuis la mi-XX<\/strong><strong><sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;si\u00e8cle, et davantage encore depuis cette \u00abrupture\u00bb qui survient \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, il me semble que l\u2019univers des congr\u00e9gations religieuses catholiques s\u2019efface jusqu\u2019\u00e0 devenir presque invisible, au Qu\u00e9bec comme un peu partout au sein des pays dits \u00abd\u00e9velopp\u00e9s\u00bb. Pour une historienne qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ces communaut\u00e9s, peut-on parler d\u2019un certain sentiment d\u2019urgence \u00e0 \u00e9tudier cet univers qui, autrefois tr\u00e8s dynamique et central aux soci\u00e9t\u00e9s occidentales, se retrouve aujourd\u2019hui en voie de disparition ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Bien s\u00fbr. En fait, je per\u00e7ois cet univers comme une v\u00e9ritable \u00abAtlantide\u00bb sur le plan historique: il s\u2019agit d\u2019un syst\u00e8me pluris\u00e9culaire complexe et d\u2019une grande richesse qui est sur le point de dispara\u00eetre compl\u00e8tement ! Je crois qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un lieu absolument fascinant pour r\u00e9fl\u00e9chir aux notions de travail, de cycles de vie, de sant\u00e9, de gestion des corps, bref, \u00e0 \u00e9norm\u00e9ment de questions qui m\u2019int\u00e9ressent. On y retrouve \u00e9galement un jeu d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 des plus int\u00e9ressants. Or, la moyenne d\u2019\u00e2ge des communaut\u00e9s religieuses catholiques au Qu\u00e9bec doit certainement d\u00e9passer les 80 ans \u00e0 l\u2019heure actuelle, ce qui annonce leur disparition imminente. Cette r\u00e9alit\u00e9 contribue sans aucun doute \u00e0 mon int\u00e9r\u00eat pour ces regroupements tr\u00e8s particuliers de femmes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Tel que vous l\u2019avez mentionn\u00e9 plus t\u00f4t, vous avez particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de l\u2019exposition \u00abD\u00e9jouer la fatalit\u00e9 : Familles, pauvret\u00e9 et institutions\u00bb qui s\u2019est tenue \u00e0 Montr\u00e9al \u00e0 l\u2019\u00c9comus\u00e9e du Fier-Monde entre septembre et f\u00e9vrier derniers. Vous y abordez la question de la prise en charge institutionnelle de la vieillesse au XX<\/strong><strong><sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;si\u00e8cle qu\u00e9b\u00e9cois. Il s\u2019agit d\u2019une contribution qui semble \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 votre projet \u00ab<\/strong><strong>Entre hospices et manoirs de l\u2019\u00e2ge d\u2019or : le bien vieillir au Qu\u00e9bec, 1921, 1971\u00bb, men\u00e9 avec Yvan Rousseau et Fran\u00e7ois Gu\u00e9rard depuis 2017. Pouvez-vous d\u2019abord nous parler de ce projet, de sa gen\u00e8se et de ses aboutissements (actuels et potentiels) ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Ce projet est n\u00e9 d\u2019une collaboration ant\u00e9rieure. Fran\u00e7ois, Yvan et moi y avons vu une \u00absuite logique\u00bb \u00e0 nos recherches men\u00e9es quelques ann\u00e9es auparavant sur les h\u00f4pitaux qu\u00e9b\u00e9cois du XX<sup>e&nbsp;<\/sup>si\u00e8cle&nbsp;: nous d\u00e9sirions profiter de cette expertise pour explorer de nouveaux horizons. Notre id\u00e9e \u00e9tait d\u2019aborder une \u00e9tape m\u00e9connue du ph\u00e9nom\u00e8ne de prise en charge institutionnelle des personnes \u00e2g\u00e9es au Qu\u00e9bec. Nous pr\u00e9f\u00e9rions laisser de c\u00f4t\u00e9 la p\u00e9riode du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;et du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, laquelle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 assez bien couverte par d\u2019autres \u00e9tudes. L\u2019intervalle entre l\u2019\u00e9poque des \u00abhospices-mouroirs\u00bb du XIX<sup>e&nbsp;<\/sup>si\u00e8cle, et celle des CHSLD et manoirs de l\u2019\u00e2ge d\u2019or de la fin du XX<sup>e<\/sup>nous int\u00e9ressait bien davantage. Il nous semblait que, durant ce demi-si\u00e8cle, ce syst\u00e8me de prise en charge s\u2019\u00e9tait radicalement transform\u00e9: on \u00e9tait pass\u00e9 d\u2019une situation o\u00f9 quelques institutions religieuses et charitables h\u00e9bergeaient des populations tr\u00e8s \u00e2g\u00e9es, \u00e0 bout de ressources et majoritairement f\u00e9minines, \u00e0 un syst\u00e8me institutionnel la\u00efque, tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9, \u00e0 la fois publique et commercial, qui accueillait une population beaucoup plus diversifi\u00e9e. Aujourd\u2019hui, on retrouve au sein des institutions pour personnes \u00e2g\u00e9es une client\u00e8le plus jeune (parfois m\u00eame dans la cinquantaine), un peu plus masculine et aux origines sociales plus diversifi\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, les services offerts dans les \u00e9tablissements pour personnes \u00e2g\u00e9es se sont aussi grandement diversifi\u00e9s : on y retrouve autant des r\u00e9sidences luxueuses aux services tr\u00e8s personnalis\u00e9s que des \u00e9tablissements carr\u00e9ment ex\u00e9crables o\u00f9 les besoins les plus \u00e9l\u00e9mentaires des \u00abb\u00e9n\u00e9ficiaires\u00bb ne sont pas respect\u00e9s. Avec, bien s\u00fbr, toutes les situations interm\u00e9diaires entre ces deux extr\u00eames. Finalement, nous trouvions tr\u00e8s int\u00e9ressant le fait que la formule institutionnelle a longtemps sembl\u00e9, tout particuli\u00e8rement dans le Qu\u00e9bec des ann\u00e9es 1920 aux ann\u00e9es 1970, constituer la meilleure solution au \u00abprobl\u00e8me\u00bb de la vieillesse. Bien que mes recherches au sein d\u2019archives hors-Qu\u00e9bec soient encore pr\u00e9liminaires, j\u2019ai n\u00e9anmoins pu constater que cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait particuli\u00e8rement marqu\u00e9e ici, les taux d\u2019institutionnalisation \u00e9tant presque deux fois plus importants qu\u2019en Angleterre ou aux \u00c9tats-Unis, par exemple. Il s\u2019agit par ailleurs d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 qui a contribu\u00e9 \u00e0 cristalliser au Qu\u00e9bec certaines repr\u00e9sentations de la vieillesse comme une phase de d\u00e9pendance, et ainsi particip\u00e9 \u00e0 la mise en place de politiques sociales en ce sens .<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Le point focal de ce projet de recherche est l\u2019\u00e9mergence d\u2019un nouveau concept du \u00abbien-vieillir\u00bb au sein du discours sur la vieillesse au Qu\u00e9bec, et son r\u00f4le dans la vaste transformation de ses repr\u00e9sentations et de sa prise en charge au cours du XX<\/strong><strong><sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;si\u00e8cle, notamment. Dites-nous en plus sur ce concept, la mani\u00e8re dont vous l\u2019abordez dans le cadre de vos recherches et les raisons de son apparition au cours de la p\u00e9riode.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Le \u00abbien-vieillir\u00bb est une expression \u00e0 consonance tr\u00e8s sociologique et tr\u00e8s contemporaine. Toutefois, au XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle notamment, plusieurs conceptions de ce qu\u2019est une \u00abbonne vieillesse\u00bb circulent d\u00e9j\u00e0. Il s\u2019agit alors d\u2019un concept qui a, on s\u2019en doute, une importante dimension religieuse. \u00c0 compter des ann\u00e9es 1920, la notion du \u00abbien-vieillir\u00bb prend un tout autre sens lorsque la vieillesse devient progressivement une phase de vie qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement p\u00e9nible, ou marqu\u00e9e par une s\u00e9rie de pertes successives (de son entourage, de ses facult\u00e9s, etc.). \u00c0 partir des ann\u00e9es 1920 environ, elle commence \u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une p\u00e9riode durant laquelle l\u2019individu peut aspirer au confort, voire au bonheur, et dont les \u00abmaux\u00bb ne sont plus une fatalit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Du coup, l\u2019image des institutions pour personnes \u00e2g\u00e9es se diversifie : elles deviennent, aussi, des lieux o\u00f9 l\u2019on \u00absoulage\u00bb les maux de la vieillesse et o\u00f9 l\u2019on favorise l\u2019autonomie et l\u2019\u00e9panouissement, deux principes qui apparaissent comme les nouveaux fondements du \u00abbien-vieillir\u00bb. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas \u00e9tranger au d\u00e9veloppement de nouvelles sp\u00e9cialisations dans le secteur de la sant\u00e9. En effet, on assiste \u00e0 l\u2019apparition timide dans les ann\u00e9es 1920, puis plus prononc\u00e9e dans les ann\u00e9es 1950, de ce que l\u2019on pourrait appeler les \u00ab expert.e.s de la vieillesse \u00bb. Des travailleurs sociaux (qui sont surtout des travailleuses sociales), mais \u00e9galement des infirmi\u00e8res, des m\u00e9decins, des physioth\u00e9rapeutes, des ergoth\u00e9rapeutes, des psychiatres, des di\u00e9t\u00e9tistes, des psychologues, des g\u00e9rontologues ainsi que quelques statisticiens (d\u00e9mographes) voient de plus en plus la vieillesse comme un champ d\u2019expertise et, donc, comme un domaine o\u00f9 il est possible d\u2019am\u00e9liorer les conditions de vie. Des sp\u00e9cialisations se d\u00e9veloppent progressivement au sein m\u00eame de plusieurs professions, telles que la g\u00e9riatrie, la g\u00e9rontologie, le \u00ab service social g\u00e9riatrique \u00bb, la \u00ab psychiatrie g\u00e9rontologique \u00bb, le \u00ab nursing g\u00e9riatrique \u00bb, etc. Ces sp\u00e9cialistes sont encore peu nombreux avant 1960, mais ils participent au changement de paradigme. Il faut dire que l\u2019augmentation de la proportion de personnes \u00e2g\u00e9es dans la population et l\u2019essor de la retraite les rendent aussi plus \u00abvisibles\u00bb, donc plus dignes d\u2019attention, et donc de mesures.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les \u00e9tablissements cr\u00e9\u00e9s \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950, ces transformations ont plusieurs r\u00e9percussions. D\u2019abord, la mani\u00e8re de les d\u00e9signer privil\u00e9gie d\u00e9sormais les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 un environnement familial&nbsp;: \u00abfoyers\u00bb, \u00abmaisons\u00bb et \u00abr\u00e9sidences\u00bb en tous genres remplacent les anciens \u00ab&nbsp;hospices&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;asiles&nbsp;\u00bb. Ces appellations v\u00e9hiculent l\u2019id\u00e9e qu\u2019il est possible de vieillir en collectivit\u00e9 sans renoncer \u00e0 son intimit\u00e9, \u00e0 son confort ou au besoin d\u2019\u00eatre \u00abchez-soi\u00bb. Ensuite, l\u2019organisation spatiale des \u00e9tablissements se modifie : une plus grande attention est accord\u00e9e \u00e0 l\u2019agencement des espaces communs et \u00ab&nbsp;priv\u00e9s&nbsp;\u00bb.&nbsp; Les services offerts se diversifient \u00e9galement, \u00e0 des degr\u00e9s divers selon la \u00ab&nbsp;client\u00e8le&nbsp;\u00bb vis\u00e9e. Certains \u00e9tablissements prennent des airs d\u2019h\u00f4tels luxueux avec service aux chambres, soins personnalis\u00e9s, loisirs vari\u00e9s, et autres. Enfin, plusieurs privil\u00e9gient davantage un environnement urbain, qui facilite les contacts avec \u00ab&nbsp;l\u2019ext\u00e9rieur&nbsp;\u00bb, les sorties culturelles, le magasinage, etc. Bien entendu, une partie de ces \u00e9tablissements demeurent rudimentaires, voire carr\u00e9ment insalubres, ce qui fait bien ressortir toute la diversification des formules d\u2019h\u00e9bergement collectif pour personnes \u00e2g\u00e9es et des repr\u00e9sentations de la vieillesse qui s\u2019op\u00e8re au cours du demi-si\u00e8cle que nous \u00e9tudions.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, il importe de rappeler que les populations h\u00e9berg\u00e9es se diversifient, elles aussi. Plus h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, leurs attentes diff\u00e8rent et varient, ce qui contribue \u00e0 la transformation des perceptions des personnes \u00e2g\u00e9es, en g\u00e9n\u00e9ral. Celles-ci deviennent peu \u00e0 peu un groupe ayant des besoins sp\u00e9cifiques, mais aussi des droits et un certain \u00ab&nbsp;poids social&nbsp;\u00bb notamment comme \u00e9lectrices et comme consommatrices,<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Et pourquoi avoir choisi pr\u00e9cis\u00e9ment 1971 comme limite temporelle \u00e0 ce projet ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Parce qu\u2019on assiste alors \u00e0 une remise en question de la prise en charge institutionnelle de la vieillesse, du moins dans les discours. Ce qui est particuli\u00e8rement contest\u00e9, c\u2019est cette id\u00e9e que l\u2019h\u00e9bergement collectif est la meilleure solution : on pr\u00e9conise de plus en plus le vieillir chez soi, dans un environnement familier. Ce qui exige la mise en place de services de soins \u00e0 domicile. Plusieurs auteur.e.s s\u2019accordent pour dire qu\u2019au-del\u00e0 des discours, la situation changera&nbsp; finalement assez peu: encore aujourd\u2019hui, le taux d\u2019institutionnalisation est toujours \u00e9lev\u00e9 au Qu\u00e9bec, et relativement peu d\u2019efforts sont d\u00e9ploy\u00e9s pour mettre en place des services publics de maintien \u00e0 domicile. \u00c0 partir du dernier quart du XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle pourtant, la solution institutionnelle perd en popularit\u00e9: c\u2019est la fin de l\u2019\u00ab\u00e2ge d\u2019or\u00bb des institutions de la vieillesse au Qu\u00e9bec.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Dans un tel contexte, alors que les fondements du \u00abbien-vieillir\u00bb prennent des connotations de moins en moins spirituelles, que se transforme le discours sur l\u2019\u00e2ge avanc\u00e9 et sur sa prise en charge et que, finalement, on reconna\u00eet davantage le poids politique, social et \u00e9conomique des personnes \u00e2g\u00e9es, vous \u00e9voquez l\u2019apparition d\u2019une \u00abmarchandisation de la vieillesse\u00bb au XX<\/strong><strong><sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;si\u00e8cle. J\u2019aimerais vous entendre nous parler de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, autant sur le plan conceptuel que sur celui de ses retomb\u00e9es concr\u00e8tes sur la soci\u00e9t\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Dans tous les domaines, la prise en charge de la vieillesse comprise, le capitalisme fait son \u0153uvre ! La marchandisation de la vieillesse est effectivement tr\u00e8s li\u00e9e avec la g\u00e9n\u00e9ralisation d\u2019un mod\u00e8le du \u00abbien-vieillir\u00bb. De plus en plus, au cours de la p\u00e9riode 1920-1970, et jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, l\u2019image d\u2019une vieillesse dont on peut all\u00e9ger les al\u00e9as et qui peut m\u00eame \u00eatre agr\u00e9able se renforce, notamment par l\u2019entremise de la consommation.&nbsp; Les \u00e9tudes sur le sujet sont encore tr\u00e8s rares, mais on peut avancer qu\u2019un v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;march\u00e9&nbsp;\u00bb se d\u00e9veloppe, proposant aux a\u00een\u00e9.e.s mille et une fa\u00e7ons d\u2019am\u00e9liorer leur condition physique et mentale, leur autonomie, leur \u00ab&nbsp;utilit\u00e9&nbsp;\u00bb sociale&nbsp;: exercices physiques adapt\u00e9s, cours pour le \u00ab&nbsp;3<sup>e<\/sup>&nbsp;\u00e2ge&nbsp;\u00bb, loisirs divers, r\u00e9gimes d\u2019assurance compl\u00e9mentaires, tourisme, tours d\u2019habitation et \u00ab&nbsp;r\u00e9sidences&nbsp;\u00bb plus ou moins luxueuses, services \u00e0 domicile, etc. Dans cette perspective, les personnes \u00e2g\u00e9es sont incit\u00e9es \u00e0 rester actives, en sant\u00e9 et autonomes pour leur propre bien, certes, mais \u00e9galement pour celui de la collectivit\u00e9. En cela, ce \u00abbien-vieillir\u00bb, avec ses dimensions commerciales, prend la force d\u2019une injonction. Or cette injonction commence \u00e0 r\u00e9sonner dans les \u00e9tablissements d\u00e8s la p\u00e9riode que j\u2019\u00e9tudie et s\u2019intensifie jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;<strong>MB : J\u2019aimerais revenir sur un point que vous avez soulev\u00e9 plus t\u00f4t. Vous nous avez parl\u00e9 de l\u2019av\u00e8nement, tout particuli\u00e8rement depuis les ann\u00e9es 1970, d\u2019un discours remettant en question le mod\u00e8le institutionnel de prise en charge de la vieillesse au profit d\u2019un mod\u00e8le ax\u00e9 sur le maintien \u00e0 domicile des personnes \u00e2g\u00e9es. Or, vous nous avez \u00e9galement mentionn\u00e9 le peu d\u2019efforts concrets d\u00e9ploy\u00e9s par l\u2019\u00c9tat qu\u00e9b\u00e9cois pour assurer la r\u00e9alisation de ce nouveau \u00abmod\u00e8le\u00bb, notamment par la mise en place de services publics facilitant le maintien au foyer. Pourrait-on alors parler d\u2019une forme de d\u00e9responsabilisation \u00e9tatique face \u00e0 la question de la vieillesse en tant que forme de vuln\u00e9rabilit\u00e9 sociale, et cons\u00e9quemment d\u2019un retour \u00e0 la famille comme premi\u00e8re institution de soutien au vieillissement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 fait. Ce mod\u00e8le du \u00abbien-vieillir\u00bb qui fait appel \u00e0 l\u2019autonomie des personnes \u00e2g\u00e9es l\u00e9gitime une certaine d\u00e9responsabilisation \u00e9tatique ! Tout particuli\u00e8rement avec le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. \u00c0 cette \u00e9poque, l\u2019\u00c9tat qu\u00e9b\u00e9cois ralentit fortement le rythme de ses investissements dans le secteur de l\u2019h\u00e9bergement institutionnel, sans d\u00e9velopper suffisamment les services et les soins \u00e0 domicile. C\u2019est \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019il fait appel aux familles et aux \u00ab&nbsp;aidants naturels&nbsp;\u00bb \u2013 des femmes pour l\u2019essentiel \u2013 pour s\u2019occuper des individus en perte d\u2019autonomie, qui vieillissent \u00ab&nbsp;moins bien&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;mal&nbsp;\u00bb. Et le tout s\u2019inscrit dans le d\u00e9clin plus g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019\u00c9tat-providence, caract\u00e9ristique des derni\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp; .<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Penchons-nous maintenant sur la question des sources. Au sein de vos travaux, vous abordez l\u2019histoire des institutions de soins et d\u2019assistance sous un angle tr\u00e8s \u00abhumain\u00bb, et semblez soucieuse de mettre en valeur l\u2019agentivit\u00e9 des individus qui y \u00e9voluent, qu\u2019il s\u2019agisse du personnel soignant ou des b\u00e9n\u00e9ficiaires. Or, donner une \u00abvoix\u00bb \u00e0 ces individus souvent marginalis\u00e9s peut repr\u00e9senter un v\u00e9ritable d\u00e9fi archivistique, surtout face \u00e0 des sources institutionnelles qui sont avares sur ce point. Parlez-nous un peu de votre travail d\u2019historienne face \u00e0 ces sources, que ce soit pour arriver \u00e0 \u00e9tudier la vie en institution selon la perspective des individus qui la fr\u00e9quentent, ou encore les moyens pris pour d\u00e9nicher des sources qui permettent d\u2019acc\u00e9der \u00e0 cette \u00abvoix\u00bb trop souvent occult\u00e9e des \u00e9tudes portant sur la question.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Pour moi, il s\u2019agit d\u2019un d\u00e9fi presque\u2026 perp\u00e9tuel. Au doctorat, je me souviens avoir pass\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment de temps \u00e0 chercher des sources qui, effectivement, permettaient de saisir la \u00abparole\u00bb des femmes \u00e2g\u00e9es que j\u2019\u00e9tudiais, ou du moins d\u2019aborder les ph\u00e9nom\u00e8nes qui m\u2019int\u00e9ressais selon&nbsp;<em>leur&nbsp;<\/em>perspective. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019ai trouv\u00e9 mon compte dans les dossiers des employ\u00e9es, des religieuses et des b\u00e9n\u00e9voles qui travaillaient dans les h\u00f4pitaux apr\u00e8s 1940. Ils me permettaient de retracer des trajectoires individuelles, des rapports sociaux et, dans certains cas, une v\u00e9ritable \u00abparole\u00bb, notamment dans les lettres \u00e9chang\u00e9es avec les directions hpspitali\u00e8res. Beaucoup plus tard, j\u2019ai eu la chance de trouver une s\u00e9rie de lettres envoy\u00e9es durant la Crise des ann\u00e9es 1930 par des personnes \u00e2g\u00e9es au Premier ministre qu\u00e9b\u00e9cois de l\u2019\u00e9poque (Taschereau) pour r\u00e9clamer l\u2019adoption de la loi des pensions de vieillesse destin\u00e9es aux d\u00e9muni.e.s de 70 ans et plus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tout r\u00e9cemment, dans le cadre du projet actuel avec Yvan Rousseau et Fran\u00e7ois Gu\u00e9rard, j\u2019ai mis la main sur des s\u00e9ries d\u2019actes datant du XVIII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970 par lesquels des femmes \u00e2g\u00e9es (et dans certains cas des hommes, voire des couples) confient \u00e0 des institutions religieuses leur vieillesse et leur mort en \u00e9change de leurs biens. De tels documents sont pr\u00e9cieux&nbsp;: ils laissent entrevoir des bouts de vie, des contraintes que l\u2019avance en \u00e2ge impose \u00e0 certaines femmes, des marges de man\u0153uvre que d\u2019autres arrivent \u00e0 se m\u00e9nager. Ce qui est fascinant est que ces \u00ab&nbsp;dames pensionnaires&nbsp;\u00bb, sans \u00eatre nombreuses, semblent n\u00e9anmoins marquer l\u2019histoire des communaut\u00e9s religieuses et de leurs hospices. Dans les plans des \u00e9tablissements, on peut identifier les espaces qui leur \u00e9taient sp\u00e9cifiquement r\u00e9serv\u00e9s. Dans les r\u00e8glements institutionnels, on trouve plusieurs clauses qui les concernent exclusivement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>MB : Face au ph\u00e9nom\u00e8ne, souvent mis de l\u2019avant sur la sc\u00e8ne politique, du \u00abvieillissement de la population\u00bb, et plus encore dans le contexte r\u00e9cent de la crise sanitaire qui exacerbe la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des personnes \u00e2g\u00e9es, la question de la prise en charge de la vieillesse est on ne peut plus d\u2019actualit\u00e9. Que pouvons-nous conclure de l\u2019exp\u00e9rience du XX<\/strong><strong><sup>e<\/sup><\/strong><strong>&nbsp;si\u00e8cle en termes de prise en charge des personnes \u00e2g\u00e9es au Qu\u00e9bec ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : Le XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, au Qu\u00e9bec comme ailleurs, a constitu\u00e9 une \u00e9poque durant laquelle les modalit\u00e9s de prise en charge de la vieillesse se sont grandement diversifi\u00e9es. Le bilan d\u2019une telle diversification est-il n\u00e9cessairement positif ? Peut-\u00eatre pas. N\u00e9anmoins, il est certain qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 les personnes \u00e2g\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues comme un v\u00e9ritable groupe social, \u00ab&nbsp;visible&nbsp;\u00bb d\u00e9mographiquement, la vieillesse est devenue un enjeu beaucoup plus important. On assiste donc \u00e0 une v\u00e9ritable construction sociale du vieillissement comme enjeu collectif, ph\u00e9nom\u00e8ne qui s\u2019apparente \u00e0 celui de la \u00abcr\u00e9ation\u00bb de l\u2019enfance telle qu\u2019\u00e9tudi\u00e9e par l\u2019historien fran\u00e7ais Philippe Ari\u00e8s (voir&nbsp;<em>L\u2019Enfant et la vie familiale sous l\u2019Ancien R\u00e9gime<\/em>, Paris, Librairie Plon, 1960), mais qui survient plus t\u00f4t dans l\u2019histoire occidentale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part, nous avons \u00e9galement assist\u00e9 \u00e0 une certaine stigmatisation de ce \u00abnouveau\u00bb groupe d\u2019\u00e2ge: alors que la retraite s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e et s\u2019est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, les \u00ab\u00a0vieux\u00a0\u00bb apparaissent progressivement comme un groupe moins productif, moins utile et plus co\u00fbteux \u00e0 la collectivit\u00e9. La naissance, vers la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, d\u2019une vision alarmiste du vieillissement de la population est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9latrice de cette stigmatisation qui refl\u00e8te une conception productiviste de la vie en soci\u00e9t\u00e9, laquelle perdure jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Or, si l\u2019on se tourne vers le XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, par exemple, on constate que le vieillissement d\u00e9mographique de la population \u00e9tait per\u00e7u positivement, comme une preuve de l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie. Cette observation nous rappelle que les \u00e2ges de vie, leurs repr\u00e9sentations, les enjeux qu\u2019ils soul\u00e8vent et les moyens envisag\u00e9s pour y r\u00e9pondre sont avant tout des construits sociaux, et par le fait m\u00eame constituent des terrains tr\u00e8s f\u00e9conds pour \u00e9tudier les soci\u00e9t\u00e9s au sein desquels ils se d\u00e9veloppent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MB : Pour terminer, pouvez-vous nous en dire plus sur vos projets futurs en tant que chercheuse ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>AC : J\u2019ai \u00e9norm\u00e9ment de projets sur la table ! D\u2019abord, il est certain que la question des \u00e2ges de vie demeurera centrale \u00e0 mes int\u00e9r\u00eats de recherche. Apr\u00e8s avoir longtemps \u00e9tudi\u00e9 la vieillesse, j\u2019envisage d\u2019explorer une phase de vie qui la pr\u00e9c\u00e8de l\u00e9g\u00e8rement et qui y est donc intimement li\u00e9e, soit celle de la m\u00e9nopause et de l\u2019andropause. Il faut se souvenir que j\u2019aime que mes sujets d\u2019\u00e9tude fassent d\u00e9bat et entrent en r\u00e9sonnance avec le pr\u00e9sent, ce sera donc une autre ligne directrice que je continuerai \u00e0 suivre ! (Rires) D\u2019autre part, j\u2019envisage \u00e9galement me lancer dans une toute nouvelle direction et monter un cours sur l\u2019histoire de l\u2019environnement, car c\u2019est un enjeu qui devient de plus en plus pressant\u2026 Cependant, j\u2019h\u00e9site \u00e0 abandonner les analyses de genre qui n\u2019ont, selon moi, rien perdu de leur caract\u00e8re indispensable, bien au contraire. Je r\u00e9fl\u00e9chis donc au moyen d\u2019arrimer tout cela Ensuite, je reste fascin\u00e9e par cette \u00abAtlantide\u00bb qui est en train de dispara\u00eetre, soit l\u2019univers des communaut\u00e9s religieuses catholiques f\u00e9minines. Finalement, j\u2019aimerais \u00e9galement retourner \u00e0 l\u2019histoire du travail f\u00e9minin, dans ses diverses formes. J\u2019ai r\u00e9cemment examin\u00e9 comment les conventions adopt\u00e9es par l\u2019Organisation internationale du Travail ont tenu compte de l\u2019\u00e2ge et du genre au fil du XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Il s\u2019agit d\u2019un projet que j\u2019aimerais possiblement approfondir au cours des prochaines ann\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premi\u00e8re entrevue du&nbsp;Dossier sp\u00e9cial : Vieillesse, sant\u00e9, et travail des femmes Aline Charles, membre du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (CHRS) depuis 2017, est professeure titulaire au d\u00e9partement des sciences&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":6646,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[62,575],"class_list":["post-7186","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-blogue","tag-aline-charles","tag-milan-busic"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7186","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7186"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7186\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6646"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7186"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7186"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7186"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}