{"id":6214,"date":"2019-10-28T12:30:39","date_gmt":"2019-10-28T16:30:39","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=6214"},"modified":"2019-10-29T18:34:07","modified_gmt":"2019-10-29T22:34:07","slug":"entrevue-avec-peter-gossage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2019\/10\/28\/entrevue-avec-peter-gossage\/","title":{"rendered":"Entrevue avec Peter Gossage"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Peter Gossage est professeur titulaire au D\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019Universit\u00e9 Concordia et sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire sociale du Qu\u00e9bec aux 19<sup>e<\/sup> et 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cles. Dipl\u00f4m\u00e9 du programme de doctorat en histoire de l\u2019UQAM, il est chercheur r\u00e9gulier au sein du CHRS depuis d\u00e9cembre 2016. Il est aussi codirecteur du site web p\u00e9dagogique <\/em><a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/canadianmysteries.ca\/fr\/index.php\" target=\"_blank\">Les grands myst\u00e8res de l\u2019histoire canadienne<\/a> <em>de<\/em>p<em>uis 2004.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p style=\"color:#62676b\" class=\"has-text-color\">Entretien r\u00e9alis\u00e9 par Cory Verbauwhede<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Gossage-photo-e1572278293126.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-6215\" width=\"231\" height=\"308\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Gossage-photo-e1572278293126.jpeg 480w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/Gossage-photo-e1572278293126-225x300.jpeg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 231px) 100vw, 231px\" \/><figcaption>Photo prise par Annmarie Adams au restaurant&nbsp;Tastee Diner, Bethesda, Maryland, octobre 2019.<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Cory Verbauwhede : Parlez-nous du d\u00e9but de votre parcours intellectuel.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Peter Gossage : Dans le cadre de ma th\u00e8se, j\u2019ai voulu approfondir certains aspects de la transition vers le capitalisme industriel, ce ph\u00e9nom\u00e8ne central du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle qu\u00e9b\u00e9cois. Mon approche privil\u00e9giait l\u2019\u00e9tude de l\u2019institution de la famille, en utilisant la d\u00e9mographie comme outil d\u2019analyse. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019appuyer sur la d\u00e9mographie dans mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise portant sur la Cr\u00e8che d\u2019Youville, supervis\u00e9 par Brian Young \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 McGill. Mes travaux \u00e9taient influenc\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque par des historiens comme David Levine, qui avait men\u00e9 des recherches sur des villages proto-industriels en Angleterre. Au doctorat, je voulais faire une \u00e9tude compar\u00e9e de deux ou trois localit\u00e9s au Qu\u00e9bec qui auraient v\u00e9cu diff\u00e9remment la transformation de l\u2019\u00e9conomie, la mont\u00e9e du salariat, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon comit\u00e9 de th\u00e8se \u00e0 l\u2019UQAM (Jean-Claude Robert, Jos\u00e9 Igartua et Louise Dech\u00eane) consid\u00e9rait, et avec raison, que le projet \u00e9tait trop ambitieux. Ils m\u2019ont propos\u00e9 plut\u00f4t l\u2019analyse approfondie d\u2019une seule ville industrielle de taille moyenne, et mon choix est tomb\u00e9 sur Saint-Hyacinthe. En adaptant la m\u00e9thode classique de l\u2019historien et d\u00e9mographe fran\u00e7ais Louis Henry au contexte qu\u00e9b\u00e9cois et urbain, j\u2019ai donc tent\u00e9 de reconstituer l\u2019histoire des familles maskoutaines qui ont v\u00e9cu ces bouleversements. J\u2019en suis arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion qu\u2019il y avait en effet, d\u00e8s la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, un certain nombre de nouveaux comportements, et surtout le d\u00e9but d\u2019un d\u00e9clin de la f\u00e9condit\u00e9, notamment dans les familles bourgeoises.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Par contre, je n\u2019ai pas pu expliquer d\u2019une fa\u00e7on enti\u00e8rement satisfaisante pourquoi on observait ce d\u00e9clin. Cela m\u2019a frustr\u00e9. Les calculs d\u00e9mographiques permettaient seulement de formuler des hypoth\u00e8ses. Les miennes \u00e9taient fermement situ\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 de la vie mat\u00e9rielle. Un peu plus tard, j\u2019ai revisit\u00e9 la question de la f\u00e9condit\u00e9 en collaboration avec deux coll\u00e8gues&nbsp;: la d\u00e9mographe Danielle Gauvreau et l\u2019ethnologue Diane Gervais. Avec ma formation en histoire sociale, cela nous donnait trois angles d\u2019approche sur la question. Ce travail interdisciplinaire a permis d\u2019aller au-del\u00e0 des statistiques afin d\u2019entendre davantage les voix des gens, ce qui permettait de mieux comprendre leurs d\u00e9cisions.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV : Vous avez fait d\u2019importantes recherches dans les archives judiciaires. Pourriez-vous nous parler des avantages et des \u00e9cueils de ce type de sources?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>PG : Je me suis tourn\u00e9 vers les archives judiciaires en raison des lacunes de la d\u00e9mographie historique. J\u2019avais d\u00e9couvert la richesse de ces archives lors de contrats d\u2019assistanat de recherche pour le <em>Montreal History Group<\/em>. Ces sources m\u2019int\u00e9ressaient parce qu\u2019elles me donnaient l\u2019occasion de creuser la question des rapports de pouvoir. Elles permettaient d\u2019\u00e9largir le regard sur l\u2019objet \u00ab&nbsp;famille&nbsp;\u00bb, qui repr\u00e9sente sans doute le fil conducteur de mon parcours dans son ensemble, au-del\u00e0 de la d\u00e9mographie et des seuls comportements objectifs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour donner un exemple, j\u2019ai approfondi mon regard sur les sources et les analyses sociojuridiques au cours de mon projet de recherche sur les familles recompos\u00e9es au tournant du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Je suis tomb\u00e9 sur ce ph\u00e9nom\u00e8ne en faisant ma th\u00e8se sur Saint-Hyacinthe, l\u00e0 o\u00f9 j\u2019avais jumel\u00e9 les actes de mariage (issus des registres paroissiaux) avec les recensements. Cette d\u00e9marche m\u2019a permis de constater \u00e0 quel point il \u00e9tait fr\u00e9quent pour les veufs et les veuves remari\u00e9.es de vivre au sein d\u2019une famille recompos\u00e9e. Il y a de nos jours un important discours sur la \u00ab&nbsp;nouveaut\u00e9 \u00bb de ce genre de famille. Or, j\u2019ai pu voir que c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s commun vers la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai aussi mis la main sur des sources permettant de rendre compte des points de vue plus personnels et subjectifs des acteurs de l\u2019\u00e9poque. Ainsi, dans le cadre de cette recherche sur les familles maskoutaines, j\u2019ai consult\u00e9 le journal intime que la future journaliste Henriette Dessaulles avait \u00e9crit durant son adolescence. Ce journal est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur de l\u2019angoisse \u00e9prouv\u00e9e par cette enfant d\u2019un premier lit vis-\u00e0-vis de sa belle-m\u00e8re, laquelle est d\u00e9peinte sous une lumi\u00e8re tr\u00e8s n\u00e9gative.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pour revenir aux aspects juridiques, l\u2019\u00e9tude des remariages m\u2019a fait d\u00e9couvrir l\u2019<em>\u00c9dit de secondes noces<\/em>. Il s\u2019agit d\u2019une loi fran\u00e7aise datant du 16<sup>e<\/sup> si\u00e8cle quis\u2019appliquait au Bas-Canada jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adoption en 1866 du <em>Code civil du Bas-Canada<\/em>, et ce malgr\u00e9 la libert\u00e9 de tester instaur\u00e9e au d\u00e9but du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019\u00e9dit interdisait \u00e0 tout individu qui se remariait de faire don d\u2019une portion de ses biens d\u00e9passant celle qui \u00e9tait destin\u00e9e \u00e0 un enfant du premier mariage. Or, les dons entre vivants s\u2019inscrivaient dans une strat\u00e9gie successorale r\u00e9pandue au Qu\u00e9bec. En lisant la jurisprudence et certaines causes retrouv\u00e9es dans les archives judiciaires, j\u2019ai mis au jour une pratique culturelle qui prot\u00e9geait l\u2019h\u00e9ritage des enfants du premier mariage contre un \u00e9ventuel accaparement par un beau-parent. Cette pratique reposait sur la pr\u00e9somption selon laquelle les veufs et veuves \u00e9taient vuln\u00e9rables et que les enfants du premier mariage avaient donc droit \u00e0 la protection de l\u2019\u00c9tat. Cette pr\u00e9somption culturelle \u00e9tait si profonde qu\u2019elle a continu\u00e9 d\u2019influencer la jurisprudence m\u00eame apr\u00e8s l\u2019abolition de l\u2019\u00e9dit en 1866.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait de pouvoir suivre l\u2019\u00e9volution de ce genre de pratiques successorales pr\u00e9sente un grand int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9tude de la transition au capitalisme au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Cela permet de discerner autant les valeurs du nouvel ordre lib\u00e9ral, avec les libert\u00e9s individuelles, que celles du mod\u00e8le capitaliste patriarcal du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, au sein duquel le \u00ab bon p\u00e8re de famille \u00bb a le dernier mot.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV : Parlez-nous un peu de votre recherche r\u00e9cente sur les p\u00e8res et la paternit\u00e9 au 20<\/strong><sup><strong>e<\/strong><\/sup><strong> si\u00e8cle.<\/strong>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>PG : Oui, ce projet-l\u00e0 prenait appui sur des sources vari\u00e9es : publicit\u00e9s; articles de journaux et de revues; r\u00e9cits de vie autobiographiques, etc. J\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 par exemple un article \u00e0 para\u00eetre sur les \u00ab&nbsp;<em>hockey-dads<\/em> \u00bb, pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 partir des \u00e9crits autobiographiques de certains athl\u00e8tes bien connus. Mais un aspect particuli\u00e8rement int\u00e9ressant provenait l\u00e0 aussi des sources judiciaires. Je me suis int\u00e9ress\u00e9 notamment aux causes de responsabilit\u00e9 civile des p\u00e8res de famille en cas de d\u00e9lit ou de \u00ab&nbsp;quasi-d\u00e9lit&nbsp;\u00bb de leurs enfants. Dans un m\u00e9moire de ma\u00eetrise pr\u00e9par\u00e9 dans le cadre de mon projet sur les p\u00e8res et codirig\u00e9 par Thierry Nootens, Guillaume Saudrais avait d\u00e9j\u00e0 identifi\u00e9 un certain nombre d\u2019enjeux juridiques autour de la paternit\u00e9, travaillant \u00e0 partir de la jurisprudence des ann\u00e9es 1900 \u00e0 1920. En voulant poursuivre ce travail pour la p\u00e9riode de 1920 \u00e0 1960, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de mettre l\u2019accent sur ces causes de \u00ab&nbsp;dommages-int\u00e9r\u00eats&nbsp;\u00bb seulement. J\u2019ai trouv\u00e9 un certain nombre de cas vraiment tristes, notamment en ce qui concerne les accidents d\u2019automobile menant \u00e0 des blessures graves. Dans les causes analys\u00e9es, par ailleurs, c\u2019\u00e9tait syst\u00e9matiquement des fils dont les torts menaient \u00e0 des actions au civil, jamais des filles; et, avant la transformation du droit civil, c\u2019\u00e9tait le p\u00e8re seul, plut\u00f4t que les deux parents, qui devait r\u00e9pondre de ces actes. La notion de puissance paternelle \u00e9tait telle que le mauvais caract\u00e8re du fils \u00e9tait pr\u00e9sum\u00e9 provenir des lacunes dans l\u2019\u00e9ducation donn\u00e9e par le p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce projet constituait pour moi un d\u00e9tour par le 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Je suis plut\u00f4t un dix-neuvi\u00e9miste et je suis en r\u00e9flexion actuellement quant \u00e0 la fa\u00e7on de transposer cet int\u00e9r\u00eat que j\u2019ai pour l\u2019histoire des p\u00e8res et de la paternit\u00e9 sur les sources judiciaires que nous avons recueillies en mati\u00e8res familiales au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. J\u2019entrevois quelques pistes, mais ce n\u2019est pas encore compl\u00e8tement clair o\u00f9 elles vont me mener.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV : Vous \u00eates actuellement de retour dans les archives familiales du 19<\/strong><sup><strong>e<\/strong><\/sup><strong> si\u00e8cle, et avez r\u00e9cemment organis\u00e9 l&rsquo;important colloque international \u00ab <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/familleetjustice.cieq.ca\/\" target=\"_blank\">Famille et justice dans les archives<\/a> \u00bb \u00e0 Concordia. Sur quels aspects travaillez-vous en ce moment?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>PG : Ce colloque fait partie de la programmation d\u2019un projet d\u2019\u00e9quipe auquel je participe depuis 2013. Apr\u00e8s avoir fait cette incursion au 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avec mes recherches sur la paternit\u00e9 ainsi qu\u2019un ouvrage de synth\u00e8se sur l\u2019histoire du Qu\u00e9bec, j\u2019ai voulu revisiter la question du capitalisme industriel et son impact sur les familles au 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Pour ce faire, j\u2019ai form\u00e9 une \u00e9quipe avec Donald Fyson, Thierry Nootens et Eric Reiter afin de d\u00e9pouiller les archives judiciaires en mati\u00e8res familiales, tant civiles que criminelles, dans trois districts judiciaires au Qu\u00e9bec. Nous avons obtenu une subvention du CRSH, sous le titre <em>Familles, droit et justice au Qu\u00e9bec, 1840-1920<\/em> (FDJQ), qui nous a permis de constituer un grand corpus de dossiers judiciaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce projet me tient particuli\u00e8rement \u00e0 c\u0153ur. C\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de travailler davantage en fran\u00e7ais et de nouveau en \u00e9quipe \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du Qu\u00e9bec. J\u2019en avais eu peu l\u2019occasion apr\u00e8s mon passage de l\u2019Universit\u00e9 de Sherbrooke \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Concordia en 2009. Le d\u00e9partement \u00e0 Sherbrooke est tr\u00e8s fort en histoire du Qu\u00e9bec, mais c\u2019est en quelque sorte pour bonifier ce champ que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 \u00e0 Concordia. J\u2019avais donc par la force des choses relativement peu de coll\u00e8gues dans mon domaine dans ma nouvelle universit\u00e9. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9 le Centre interuniversitaire d\u2019\u00e9tudes qu\u00e9b\u00e9coises (CIEQ) en 2007, mais cela a pris quelque temps avant de d\u00e9velopper un projet commun avec les chercheurs de ce centre.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec le projet FDJQ, j\u2019ai voulu revenir aux d\u00e9bats sur la fragmentation des familles au moment de l\u2019industrialisation. Les r\u00e9centes \u00e9tudes ont insist\u00e9 \u2013 et avec raison \u2013 sur la continuit\u00e9 avec le pass\u00e9, contre la th\u00e8se parsonienne de l\u2019\u00e9clatement. Bettina Bradbury a notamment mis l\u2019accent, dans son premier livre, sur les importants r\u00e9seaux d\u2019entraide des familles montr\u00e9alaises vivant l\u2019industrialisation. Sans vouloir remettre cela en question, je m\u2019int\u00e9resse aux in\u00e9vitables tensions familiales cr\u00e9\u00e9es par les changements fondamentaux li\u00e9s au passage au capitalisme (salariat, vie urbaine, nouvelles technologies de transports\u2026). Est-ce qu\u2019on en trouve des traces des conflits familiaux dans les archives judiciaires? Est-ce que le salariat engendre des tensions dans la ville qu\u2019on ne verrait pas n\u00e9cessairement \u00e0 la campagne? En nous int\u00e9ressant aux familles dans le syst\u00e8me judiciaire, nous esp\u00e9rons en apprendre davantage sur les m\u00e9canismes de l\u2019entraide familiale et ses tensions.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les cas de garde d\u2019enfant contest\u00e9s illustrent bien ces enjeux. Pour prendre un exemple observ\u00e9 dans les sources judiciaires&nbsp;: un jeune veuf choisit de placer ses enfants au sein de la parent\u00e9. Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es, il se remarie et demande que ses enfants lui soient retourn\u00e9s. Quel est le facteur qui va le pousser \u00e0 porter son conflit devant les tribunaux? Est-ce que ce type de cas ne repr\u00e9sente par ailleurs que la pointe de l\u2019iceberg? Que r\u00e9v\u00e8le-t-il au sujet de la vie familiale \u00e0 cette \u00e9poque? Nous tentons de r\u00e9pondre \u00e0 ce genre de questions dans le cadre du projet FDJQ. Ces cas extr\u00eames r\u00e9v\u00e8lent selon moi des tensions plus g\u00e9n\u00e9rales qui traversent la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est par la transgression des normes qu\u2019on en apprend plus sur leur nature et leur port\u00e9e. L\u2019\u00e9tude de la norme se fait souvent par celle de la d\u00e9viance, n\u2019est-ce pas?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV : Pour faire l\u2019\u00e9tude des normes, surtout dans le domaine juridique, n\u2019est-on pas en terrain min\u00e9, souvent monopolis\u00e9 par des sp\u00e9cialistes qui ne sont pas des historiens?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>PG : C\u2019est une question complexe. Je peux y r\u00e9pondre de deux fa\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8rement, il y a une analogie entre l\u2019histoire du droit et l\u2019histoire de la m\u00e9decine. Ma conjointe, Annmarie Adams, est historienne de l\u2019architecture \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 McGill, avec une sp\u00e9cialit\u00e9 en histoire de la sant\u00e9 et de la m\u00e9decine. Elle dirige le \u00ab&nbsp;<em>Department of Social Studies of Medicine<\/em>&nbsp;\u00bb. Elle me parle souvent de la diff\u00e9rence, en histoire de la m\u00e9decine, entre les travaux des sp\u00e9cialistes des sciences humaines et ceux des m\u00e9decins eux-m\u00eames. Ces derniers, souvent \u00e0 la retraite, font l\u2019histoire d\u2019un aspect ou d\u2019un autre de leur profession. C\u2019est un peu comme si je me mettais \u00e0 faire de la chirurgie \u00e0 ma retraite! Blague \u00e0 part, une grande partie de l\u2019histoire des professions faite \u00ab&nbsp;de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb accorde peu d\u2019importance \u00e0 la m\u00e9thodologie historienne, et notamment \u00e0 la contextualisation et aux diff\u00e9rentes \u00e9coles de pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8mement, la jurisprudence et les archives judiciaires peuvent ouvrir une fen\u00eatre pour observer l\u2019histoire fascinante des conflits familiaux. Donald Fyson a toutefois reproch\u00e9 aux historiens, avec raison, de ne pas mettre leurs \u00ab\u00a0lunettes de juristes\u00a0\u00bb lorsqu\u2019ils s\u2019int\u00e9ressent au droit. Le langage du droit n\u2019est pas transparent et on ne peut pas simplement, dans un esprit \u00ab\u00a0utilitariste\u00a0\u00bb, s\u2019en saisir pour appr\u00e9hender d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes, comme les conflits familiaux. Dans le cas de la jurisprudence, on se trouve ainsi devant un document technique qui contient des causes choisies par des avocats pour des raisons juridiques pr\u00e9cises, en fonction de crit\u00e8res qui ne sont pas ceux de l\u2019historien. Cela dit, les archives judiciaires ne se limitent pas aux \u00e9crits d\u2019avocats et de juges. Sans vouloir parler d\u2019une repr\u00e9sentativit\u00e9 quelconque (ce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait suffisamment dans mes \u00e9tudes d\u00e9mographiques!), et en reconnaissant le langage d\u00e9formant du droit, elles pr\u00e9sentent tout-de-m\u00eame un point de vue unique sur les enjeux personnels et familiaux.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV : Parlez-nous un peu du programme \u00ab&nbsp;Droit et soci\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 Concordia.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>PG : Le <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/www.concordia.ca\/fr\/etudes\/programmes-de-1er-cycle\/Droit-societe-mineure.html\" target=\"_blank\">programme<\/a> est construit autour des enjeux complexes de la justice, de la soci\u00e9t\u00e9 et de la diversit\u00e9 dans une perspective interdisciplinaire. Il s\u2019agit pour l\u2019instant d\u2019une \u00ab mineure \u00bb (concentration compl\u00e9mentaire de 30 cr\u00e9dits au premier cycle) qui rel\u00e8ve du D\u00e9partement d\u2019histoire. Ce programme est dirig\u00e9 par Eric Reiter. Nous aimerions en faire une \u00ab&nbsp;majeure \u00bb (sp\u00e9cialisation principale de 42 cr\u00e9dits, toujours au premier cycle).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>CV : Pour finir, pourriez-vous dire quelques mots sur votre implication au Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>PG : Je suis ravi de faire partie du centre! L\u2019approche des r\u00e9gulations sociales est tr\u00e8s f\u00e9conde, \u00e0 mon sens, et relativement peu pr\u00e9sente dans le monde acad\u00e9mique anglo-canadien. Contrairement \u00e0 l\u2019approche du \u00ab&nbsp;contr\u00f4le social \u00bb (tr\u00e8s \u00e0 la mode durant mes \u00e9tudes aux cycles sup\u00e9rieurs \u00e0 la fin des ann\u00e9es quatre-vingt et au d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt-dix), les \u00ab r\u00e9gulations sociales \u00bb permettent de reconna\u00eetre une certaine agentivit\u00e9 aux acteurs tout en gardant la notion de \u00ab&nbsp;pouvoir \u00bb au centre de l\u2019analyse. J\u2019aime aussi le fait que le centre s\u2019enracine dans le marxisme, mais qu\u2019il se soit diversifi\u00e9 en incluant d\u2019autres approches au fil des ann\u00e9es. Mes travaux sur les archives judiciaires et les institutions s\u2019inspirent beaucoup de cette \u00e9cole, qu\u2019on pourrait d\u00e9crire comme \u00ab&nbsp;socio-politique&nbsp;\u00bb, et le pluriel dans \u00ab&nbsp;r\u00e9gulations sociales \u00bb&nbsp;me para\u00eet tr\u00e8s important. Mon adh\u00e9sion au centre est donc toute naturelle, d\u2019autant plus que j\u2019ai toujours admir\u00e9 Jean-Marie Fecteau et ses recherches. Le travail d\u2019\u00e9quipe y est pr\u00e9cieux et plusieurs de mes amis et amies y sont affili\u00e9.e.s. Alors, lorsqu\u2019on m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 me joindre \u00e0 l\u2019\u00e9quipe et \u00e0 participer au d\u00e9veloppement du nouveau programme de recherche intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;R\u00e9gulations sociales et familiales dans l\u2019histoire des probl\u00e8mes sociaux au Qu\u00e9bec \u00bb, l\u2019alliance s\u2019est faite tr\u00e8s naturellement. Le travail d\u2019\u00e9quipe est, de fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, l\u2019une des grandes forces du monde universitaire francophone. Les historiens du monde anglophone tendent \u00e0 \u00eatre plus solitaires dans leurs entreprises acad\u00e9miques. C\u2019est un \u00e9l\u00e9ment du milieu historien qu\u00e9b\u00e9cois que j\u2019appr\u00e9cie beaucoup et que je n\u2019ai pas voulu perdre en faisant le saut de l\u2019Universit\u00e9 de Sherbrooke \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Concordia.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour aller plus loin&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Peter Gossage a publi\u00e9 r\u00e9cemment, avec J.I. Little, <em>Une histoire du Qu\u00e9bec. Entre tradition et modernit\u00e9<\/em> (trad. H\u00e9l\u00e8ne Par\u00e9, Hurtubise, 2015). Il a codirig\u00e9, avec Robert Rutherdale, l\u2019ouvrage collectif <em>Making Men, Making History : Canadian Masculinities across Time and Place<\/em> (UBC Press, 2018). Et il a pr\u00e9par\u00e9 une s\u00e9rie d\u2019articles sur l\u2019histoire des p\u00e8res et de la paternit\u00e9 au Qu\u00e9bec entre 1900 et 1960 (dont \u00ab&nbsp;Visages de la paternit\u00e9 au Qu\u00e9bec, 1900-1960&nbsp;\u00bb, <em>Revue d\u2019histoire de l\u2019Am\u00e9rique fran\u00e7aise<\/em>, 2016).<\/p>\n\n\n\n<p>Voir aussi&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Gauvreau, Danielle, Diane Gervais et Peter Gossage,&nbsp;<em>La F\u00e9condit\u00e9 des Qu\u00e9b\u00e9coises 1870-1970&nbsp;: d\u2019une exception \u00e0 l\u2019autre<\/em>, Montr\u00e9al, Bor\u00e9al, 2007.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Peter Gossage est professeur titulaire au D\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019Universit\u00e9 Concordia et sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire sociale du Qu\u00e9bec aux 19e et 20e si\u00e8cles. Dipl\u00f4m\u00e9 du programme de doctorat en histoire&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":6215,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9,56],"tags":[30,12],"class_list":["post-6214","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-blogue","category-chercheures","tag-cory-verbauwhede","tag-peter-gossage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6214","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6214"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6214\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6215"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6214"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6214"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6214"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}