{"id":4966,"date":"2018-12-18T14:10:28","date_gmt":"2018-12-18T18:10:28","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=4966"},"modified":"2018-12-19T17:57:24","modified_gmt":"2018-12-19T21:57:24","slug":"entretien-avec-louise-toupin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2018\/12\/18\/entretien-avec-louise-toupin\/","title":{"rendered":"Entretien avec Louise Toupin"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Louise Toupin est politologue, enseignante retrait\u00e9e de l\u2019UQAM et chercheuse ind\u00e9pendante. Elle s\u2019est engag\u00e9e dans le Front de lib\u00e9ration des femmes du Qu\u00e9bec (1969-1971) et a cofond\u00e9 les \u00c9ditions du remue-m\u00e9nage <\/span><span class=\"s2\">en 1976<\/span><span class=\"s1\">. Son ouvrage <i>Le salaire au travail m\u00e9nager : chronique d\u2019une lutte f\u00e9ministe internationale, 1972-1977<\/i> (Remue-m\u00e9nage, 2014) a r\u00e9cemment \u00e9t\u00e9 traduit en anglais chez UBC Press et Pluto Press. Elle est en outre coauteure de trois anthologies de textes de militantes f\u00e9ministes : <i>Qu\u00e9b\u00e9coises Deboutte!<\/i> (1982-1983, avec V\u00e9ronique O\u2019Leary), <i>La pens\u00e9e f\u00e9ministe au Qu\u00e9bec. Anthologie 1900-1985<\/i> (2003, avec Micheline Dumont), et de <i>Luttes XXX<\/i> (2011, avec Maria Nengeh Mensah et Claire Thiboutot). En octobre dernier, elle a publi\u00e9 <i>Travail invisible. Portraits d\u2019une lutte f\u00e9ministe inachev\u00e9e<\/i> (2018), ouvrage qu\u2019elle a codirig\u00e9 avec Camille Robert.<\/span><\/p>\n<figure id=\"attachment_4968\" aria-describedby=\"caption-attachment-4968\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/louise-camille.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4968 size-medium\" title=\"Louise Toupin et Camille Robert au lancement de l'ouvrage Travail invisible photo: Chlo\u00e9 Charbo\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/louise-camille-300x203.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"203\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/louise-camille-300x203.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/louise-camille.jpg 729w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-4968\" class=\"wp-caption-text\">Louise Toupin et Camille Robert au lancement de l&rsquo;ouvrage Travail invisible photo: Chlo\u00e9 Charbo<\/figcaption><\/figure>\n<p><b><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/a-propos\/equipe\/membres-etudiants\/camille-robert\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Camille Robert<\/a>\u00a0: J\u2019aimerais tout d\u2019abord que vous nous parliez un peu de votre engagement dans le mouvement f\u00e9ministe des ann\u00e9es 1970. Comment avez-vous rejoint le Front de lib\u00e9ration des femmes, et quel \u00e9tait le contexte politique de l\u2019\u00e9poque? Quelles actions ont \u00e9t\u00e9 les plus marquantes pour vous?<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Louise Toupin\u00a0: <\/b>Tout d\u2019abord, il faut dire que le mouvement portant l\u2019\u00e9pith\u00e8te \u00ab\u00a0f\u00e9ministe\u00a0\u00bb n\u2019existait pas en 1969-1970 au Qu\u00e9bec. D\u2019ailleurs, personne ne se disait f\u00e9ministe. Il y avait des associations de femmes, mais aucune ne se qualifiait de \u00ab\u00a0f\u00e9ministe\u00a0\u00bb (ni la F\u00e9d\u00e9ration des femmes du Qu\u00e9bec, ni l\u2019Association f\u00e9minine d\u2019\u00e9ducation et d\u2019action sociale, l\u2019Afeas, fond\u00e9es en 1966). C\u2019\u00e9tait un mot-repoussoir. C\u2019est le FLF, le Front de lib\u00e9ration des femmes, qui a le premier je crois invers\u00e9 le sens de ce mot, et l\u2019a revendiqu\u00e9 haut et fort. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Le FLF est n\u00e9 \u00e0 la fin de l\u2019automne 1969, \u00e0 la suite d\u2019une manifestation du Front commun des Qu\u00e9b\u00e9coises, mouvement spontan\u00e9 de quelque 200 femmes form\u00e9 en 48 heures pour d\u00e9fier un arr\u00eat\u00e9 municipal interdisant toute manifestation, le r\u00e8glement 3926. Montr\u00e9al connaissait alors une agitation sociale sans pr\u00e9c\u00e9dent : des dizaines de gr\u00e8ves, un nombre important de manifestations dont plusieurs s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9es, gr\u00e8ves de pompiers, de policiers, de chauffeurs de taxi, lois sp\u00e9ciales de retour au travail, manifestations en faveur de la lib\u00e9ration de prisonniers politiques qui tournent \u00e0 la violence. C\u2019est dans ce climat surchauff\u00e9 que l\u2019administration municipale montr\u00e9alaise, prise de panique, \u00e9dicte un r\u00e8glement interdisant toute manifestation, toute tenue d\u2019assembl\u00e9e publique, de d\u00e9fil\u00e9 ou d\u2019attroupement (sauf le d\u00e9fil\u00e9 de la Coupe Grey\u2026). Aucun mouvement n\u2019avait os\u00e9, dans le climat de terreur qui r\u00e9gnait alors \u00e0 Montr\u00e9al, d\u00e9fier l\u2019arr\u00eat\u00e9 municipal. Aucun, sauf\u2026 le Front commun des Qu\u00e9b\u00e9coises qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9 spontan\u00e9ment \u00e0 cette occasion. Il disait vouloir \u00ab\u00a0exprimer pour une fois le point de vue de la plus grande majorit\u00e9 silencieuse qui puisse exister au monde, celle des femmes\u00a0\u00bb, et donc remettre en question leur r\u00f4le inexistant dans la vie politique. Les femmes disaient aussi vouloir tester le pr\u00e9jug\u00e9 voulant que les policiers prot\u00e8gent les femmes. Et le pr\u00e9jug\u00e9 fut mis en pi\u00e8ces : 165 femmes encha\u00een\u00e9es les unes aux autres furent arr\u00eat\u00e9es sur-le-champ. La manifestation eut un impact retentissant et, la glace \u00e9tant cass\u00e9e, permit peu apr\u00e8s \u00e0 d\u2019autres groupes sociaux d\u2019embo\u00eeter le pas et de d\u00e9fier ledit r\u00e8glement. La force de frappe des femmes \u00e9tant ainsi d\u00e9montr\u00e9e, le FLF naissait quelques semaines plus tard, form\u00e9 d\u2019un certain nombre de ces manifestantes. C\u2019est une des organisatrices du Front commun des Qu\u00e9b\u00e9coises, Nicole Th\u00e9rien, une amie d\u2019alors qui \u00e9tait documentaliste \u00e0 la CSN, qui m\u2019a press\u00e9e de me joindre aux rangs. Ce que je fis en janvier 1970.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Les actions les plus marquantes du FLF? Il y en e\u00fbt plusieurs, eu \u00e9gard \u00e0 la dur\u00e9e d\u2019existence du groupe (1969-1971). Entre autres, des appuis \u00e0 des ouvri\u00e8res en gr\u00e8ve, une manifestation pour l\u2019avortement le jour de la F\u00eate des m\u00e8res, ou encore des actes de d\u00e9sob\u00e9issance civile (appel\u00e9s alors \u00ab\u00a0gestes d\u2019\u00e9clat\u00a0\u00bb), comme des intrusions spectaculaires au Salon de la femme en 1970 et 1971, l\u2019occupation du banc des jur\u00e9s en plein proc\u00e8s (dans ce cas avec emprisonnement de sept militantes) et des occupations de tavernes, deux institutions unisexes m\u00e2les. Le FLF a aussi assur\u00e9 un service (ill\u00e9gal) de r\u00e9f\u00e9rence pour les avortements, organis\u00e9 une grande marche et un colloque sur le sujet et initi\u00e9 l\u2019implantation d\u2019une premi\u00e8re garderie contr\u00f4l\u00e9e par des femmes.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 \u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Mais par-del\u00e0 ces gestes, je crois qu\u2019on peut retenir que le FLF a port\u00e9 de fa\u00e7on radicale la question des femmes sur la place publique et l\u2019a sortie de la sph\u00e8re priv\u00e9e o\u00f9 elle \u00e9tait soigneusement cantonn\u00e9e. Il faut dire que nous partions de loin, comme l\u2019exprimait l\u2019une d\u2019entre nous : \u00ab\u00a0juste le fait de dire qu\u2019il y avait une oppression des femmes, le monde riait de toi!\u00a0\u00bb. En effet, \u00e0 cette \u00e9poque, les r\u00e9criminations que pouvaient exprimer les femmes sur leur situation \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme des probl\u00e8mes personnels, relevant du complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, ou encore du fait d\u2019\u00eatre soit \u00ab\u00a0mal-bais\u00e9es\u00a0\u00bb, soit lesbiennes, ou frustr\u00e9es tout simplement\u2026 Le FLF pour sa part reliait ces r\u00e9criminations au syst\u00e8me patriarcal, capitaliste, imp\u00e9rialiste et colonial qu\u00e9b\u00e9cois, ce qui le diff\u00e9renciait des associations de femmes existantes. Il d\u00e9finissait d\u2019ailleurs son f\u00e9minisme comme anti-patriarcal, anti-capitaliste, et anti-colonial.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">On peut dire, comme l\u2019exprimait l\u2019une d\u2019entre nous, que le FLF a vraiment \u00ab\u00a0mis le f\u00e9minisme sur la mappe\u00bb qu\u00e9b\u00e9coise, et a donn\u00e9 \u00e0 plusieurs femmes la \u00ab\u00a0piq\u00fbre\u00a0\u00bb de la lib\u00e9ration : les femmes pouvaient lutter de fa\u00e7on autonome pour elles-m\u00eames (et non pour ou en fonction des autres). Il leur appartenait, et \u00e0 elles seules, de \u00ab\u00a0d\u00e9cider de leurs conditions d\u2019existence, de leur corps et de leur vie\u00a0\u00bb, comme il \u00e9tait \u00e9crit dans un de nos manifestes. Le FLF a en r\u00e9alit\u00e9 l\u00e9gitim\u00e9 l\u2019action autonome des femmes, hors de la gauche, hors syndicats, hors partis politiques. Il a de ce fait accord\u00e9 droit de cit\u00e9 aux groupes <i>autonomes<\/i> de femmes militants qui se formeront par la suite, et pos\u00e9 les pierres d\u2019assise de l\u2019analyse de la \u00ab\u00a0lutte des femmes par les femmes\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CR\u00a0: Durant ces ann\u00e9es, vous avez pris part aux d\u00e9bats sur le salaire au travail m\u00e9nager, qui ont eu une importance significative dans les milieux progressistes. Quels \u00e9taient les fondements et le potentiel de cette revendication? Pourquoi avez-vous ensuite d\u00e9cid\u00e9 d\u2019y consacrer vos recherches postdoctorales?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>LT\u00a0: <\/b>La d\u00e9cennie 1970 a \u00e9t\u00e9 comme on sait le th\u00e9\u00e2tre de l\u2019irruption de la \u00ab\u00a0question des femmes\u00a0\u00bb. Plus cette question \u00e9mergeait sur la place publique, plus nous assistions \u00e0 un immense concert de voix de femmes d\u00e9clinant chacune un \u00e0 un les aspects multiples de l\u2019oppression v\u00e9cue : discriminations salariale, juridique, \u00e9conomique et politique, violence domestique, harc\u00e8lement sexuel, viol, maternit\u00e9s non d\u00e9sir\u00e9es ou, si d\u00e9sir\u00e9es, enfantements dans la violence obst\u00e9tricale, machisme ambiant, contrainte \u00e0 l\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9, travail invisible des femmes dans les familles, etc. Des groupes de femmes se mobilisaient ici et l\u00e0 autour de chacun de ces enjeux afin de d\u00e9noncer la situation et de la changer. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Puis, au milieu des ann\u00e9es 1970, un courant d\u2019id\u00e9es, qui \u00e9tait aussi un mouvement plurinational, le mouvement <i>Wages for Housework<\/i> (Salaire au travail m\u00e9nager) nous arriva avec son message\u00a0rassembleur : toutes les femmes sont d\u2019abord m\u00e9nag\u00e8res! Ce slogan fournissait un fil conducteur qui reliait et pouvait expliquer plusieurs aspects autrement incompr\u00e9hensibles de la situation discriminatoire v\u00e9cue par une majorit\u00e9 de femmes tant dans la famille que dans le march\u00e9 du travail. Le slogan r\u00e9v\u00e9lait \u00ab\u00a0le plus petit d\u00e9nominateur commun\u00a0\u00bb des femmes en soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, m\u00eame si le travail m\u00e9nager se d\u00e9clinait et s\u2019exer\u00e7ait fort diff\u00e9remment selon les classes sociales et l\u2019appartenance g\u00e9ographique, ethnique ou \u00ab\u00a0raciale\u00a0\u00bb des femmes. Comme l\u2019a dit \u00e0 ce propos une militante du collectif de Gen\u00e8ve du salaire au travail m\u00e9nager, L\u2019Insoumise\u00a0: \u00ab\u00a0 On voyait pour la premi\u00e8re fois la vie fragment\u00e9e des femmes \u2013 avec ses compartiments s\u00e9par\u00e9s \u2013 comme une totalit\u00e9\u00a0\u00bb. Parler salaire au travail m\u00e9nager mettait en lumi\u00e8re sa face cach\u00e9e, le \u00ab\u00a0non-salaire\u00a0\u00bb, et nous ouvrait ainsi les yeux sur d\u2019autres activit\u00e9s non-salari\u00e9es des femmes, lesquelles s\u2019\u00e9tendaient bien au-del\u00e0 du strict \u00ab\u00a0m\u00e9nage\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019\u00e9ducation et la socialisation des enfants et des adolescents, les soins et services de tout ordre dispens\u00e9s \u00e0 la maisonn\u00e9e enti\u00e8re et m\u00eame \u00e0 la famille \u00e9largie, la \u00ab\u00a0charge mentale\u00a0\u00bb de l\u2019organisation familiale, les soins psychologiques, le travail des femmes dans l\u2019agriculture, le travail sexuel, etc. Nous comprenions alors que le travail non-salari\u00e9 et invisible des femmes \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 un travail de reproduction sociale, le ciment des soci\u00e9t\u00e9s, permettant \u00e0 toute personne de fonctionner jour apr\u00e8s jour. Qu\u2019il consistait \u00e0 produire, reproduire, renouveler et restaurer la force de travail des individus. Or ce travail, qui ne faisait l\u2019objet d\u2019aucune reconnaissance mon\u00e9taire ou sociale, \u00e9tait dans les faits une subvention gratuite au syst\u00e8me capitaliste, tout en d\u00e9savantageant les femmes aux plans \u00e9conomique, juridique, salarial, politique, etc. La revendication d\u2019un salaire au travail m\u00e9nager contribuait \u00e0 politiser toute cette question en donnant un fondement aux diverses revendications f\u00e9ministes dans le monde.\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s2\">C\u2019\u00e9tait l\u00e0 le sens de la revendication du \u00ab\u00a0salaire au travail m\u00e9nager\u00a0\u00bb, ou sa variante plus r\u00e9v\u00e9latrice de l\u2019esprit de sa campagne\u00a0: \u00ab\u00a0un salaire <i>contre<\/i> le travail m\u00e9nager\u00a0\u00bb. Il s\u2019agissait de subvertir ce r\u00f4le impos\u00e9 aux femmes, et non de le consolider. La revendication se voulait un r\u00e9v\u00e9lateur du travail invisible des femmes, un outil de mobilisation et de conscientisation qui lib\u00e8re une strat\u00e9gie de lutte. Son potentiel \u00e9tait immense dans l\u2019esprit des militantes\u00a0: celui d\u2019unir les femmes par-del\u00e0 les multiples divisions qui les s\u00e9parent, en offrant un terrain unique de recomposition politique entre elles. C\u2019\u00e9tait une force rassembleuse, offrant des possibilit\u00e9s d\u2019alliances au-del\u00e0 des diff\u00e9rences. <\/span><span class=\"s1\">Ce mouvement mettait en relation diverses composantes de la vie des femmes en en faisant voir les continuit\u00e9s, et en en proposant une compr\u00e9hension globale. La m\u00eame perspective offrait des outils pour lier luttes f\u00e9ministes et luttes anticapitalistes, car elle se situait dans un cadre marxien de lutte\u00a0: les femmes produisent et reproduisent la force de travail. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Ce que je savais de tout cela au milieu de la d\u00e9cennie 1970 \u00e9tait tr\u00e8s limit\u00e9. En 1977, le collectif L\u2019Insoumise de Gen\u00e8ve avait traduit et publi\u00e9 des textes du mouvement, jusque-l\u00e0 en italien et en anglais uniquement, dans une anthologie intitul\u00e9e <i>Le foyer de l\u2019insurrection<\/i>. Cette traduction aida quelque peu \u00e0 publiciser au Qu\u00e9bec des textes-cl\u00e9s de la perspective du salaire au travail m\u00e9nager, dans un cercle restreint toutefois car il s\u2019agissait d\u2019une publication militante. Les \u00e9ditions Remue-m\u00e9nage en assuraient la distribution au Qu\u00e9bec. Au total, la revendication suscita un tel toll\u00e9 un peu partout au Qu\u00e9bec, comme ailleurs, que toute la pens\u00e9e qui soutenait la revendication fut mise de c\u00f4t\u00e9 et rel\u00e9gu\u00e9e aux oubliettes. Craignant que la revendication n\u2019ait pour effet de \u00ab\u00a0clouer les femmes \u00e0 la maison\u00a0\u00bb, le mouvement des femmes opta pour la lutte f\u00e9ministe sur le front du march\u00e9 du travail et non sur celui de la cuisine. Ce fut pour moi une grande frustration d\u2019avoir ainsi manqu\u00e9 le bateau de cette \u00ab\u00a0Internationale\u00a0\u00bb f\u00e9ministe qui avait une grande port\u00e9e politique et philosophique. Aucun courant de pens\u00e9e n\u2019offrait, en ce milieu de d\u00e9cennie 1970, une telle perspective anti-patriarcale <b>et<\/b> anti-capitaliste, accompagn\u00e9e d\u2019une strat\u00e9gie d\u2019action. Il s\u2019agissait en effet d\u2019une pens\u00e9e marxiste, ou plut\u00f4t marxienne, c\u2019est-\u00e0-dire revisit\u00e9e \u00e0 partir d\u2019un point de vue f\u00e9ministe, celui du travail des femmes, invisible et gratuit.<\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">C\u2019est pourquoi, d\u00e8s qu\u2019il m\u2019en fut possible, je suis retourn\u00e9e \u00e0 ce \u00ab\u00a0tr\u00e9sor perdu\u00a0\u00bb\u00a0des id\u00e9es f\u00e9ministes : ce fut au moment d\u2019un postdoctorat que j\u2019ai pu me consacrer \u00e0 retracer le b.a.-ba de l\u2019histoire de ce mouvement, sa pens\u00e9e et ses mobilisations dans six pays (Italie, Angleterre, \u00c9tats-Unis, Canada anglais, Allemagne et Suisse), histoire qui n\u2019avait jamais encore \u00e9t\u00e9 reconstitu\u00e9e. Les bourses offertes dans ce cadre m\u2019ont permis d\u2019aller rencontrer sur place les militantes de l\u2019\u00e9poque et de d\u00e9marrer la recherche \u00e0 partir de leurs archives personnelles.\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CR\u00a0: En 2014, vous avez publi\u00e9 \u00e0 Remue-m\u00e9nage <i>Le salaire au travail m\u00e9nager : chronique d\u2019une lutte f\u00e9ministe internationale, 1972-1977<\/i> qui pr\u00e9sente une synth\u00e8se de ces recherches. \u00c0 l\u2019automne dernier, la traduction en anglais de cet ouvrage est parue chez UBC Press et Pluto Press (<i>Wages for Housework\u00a0: A History of an International Feminist Movement, 1972-77<\/i>) . Avez-vous l\u2019impression qu\u2019il y a un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour le th\u00e8me du travail m\u00e9nager, compris dans son sens large? Comment l\u2019expliquez-vous?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>LT\u00a0: <\/b>Tr\u00e8s certainement. On le remarque au Qu\u00e9bec chez de jeunes militantes f\u00e9ministes, beaucoup plus il faut le dire qu\u2019au niveau des instances du f\u00e9minisme institutionnel. Je prends comme exemple le discours et les mobilisations des Comit\u00e9s unitaires sur le travail \u00e9tudiant (CUTE) qui luttent actuellement pour la r\u00e9mun\u00e9ration des stages de formation en milieu de travail. Ces stages touchent en majorit\u00e9 les domaines de travail traditionnellement f\u00e9minins (sant\u00e9, \u00e9ducation, travail social, etc.), qui constituent tous des externalisations du travail invisible et non pay\u00e9<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>des femmes \u00e0 la maison. \u00c0 lire l\u2019analyse qui soutient leur lutte, on voit que les militant.e.s se sont inspir\u00e9.e.s des analyses du mouvement du salaire au travail m\u00e9nager pour articuler l\u2019argumentaire de leur revendication d\u2019un salaire \u00e9tudiant. D\u2019autres \u00e9tudiantes aussi ont trouv\u00e9 dans la perspective du salaire au travail m\u00e9nager une inspiration pertinente \u00e0 leurs recherches ou \u00e0 leurs mobilisations. D\u2019ailleurs, je crois avoir lu quelque part que vous-m\u00eame avez \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e par ce courant dans le choix de votre th\u00e8me de m\u00e9moire de ma\u00eetrise. Et j\u2019ajouterais que votre propre initiative de m\u2019inviter \u00e0 la coordination d\u2019un ouvrage collectif sur le travail invisible aujourd\u2019hui au Qu\u00e9bec se situe dans la lign\u00e9e de ce regain d\u2019int\u00e9r\u00eat! <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Si l\u2019on regarde en dehors du Qu\u00e9bec francophone, on constate que le th\u00e8me de la reproduction sociale suscite un engouement bien plus consid\u00e9rable aux plans des recherches et des publications. On n\u2019a d\u2019ailleurs qu\u2019\u00e0 \u00ab\u00a0googler\u00a0\u00bb ce th\u00e8me pour le constater. Comment expliquer cela? Eh bien, je crois qu\u2019un peu partout, on se rend compte que non seulement le travail invisible traditionnellement ex\u00e9cut\u00e9 par des femmes dans le vaste domaine de la reproduction sociale ne diminue pas, mais qu\u2019au contraire, on assiste \u00e0 son extension. Parall\u00e8lement \u00e0 cela, les ressources publiques affect\u00e9es \u00e0 la reproduction sociale sont graduellement mises \u00e0 mal par nos gouvernements n\u00e9olib\u00e9raux et, dans les pays du Sud, par les politiques des institutions \u00e9conomiques internationales en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, de sant\u00e9 et d\u2019agriculture, notamment.\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Le corpus th\u00e9orique du courant du salaire au travail m\u00e9nager, qui se situe dans un univers marxien de pens\u00e9e, fournit des outils d\u2019analyse et de mobilisation permettant d\u2019appr\u00e9hender les nouveaux volets de l\u2019invisibilit\u00e9 du travail reproductif dans leurs relations avec le capital. Cette perspective peut en effet s\u2019appliquer \u00e0 chaque lutte en mati\u00e8re de reproduction sociale et en fournir une compr\u00e9hension renouvel\u00e9e. Elle peut aussi offrir un tremplin pour relancer la question de la reproduction \u00e0 un autre niveau, en s\u2019associant par exemple \u00e0 une pens\u00e9e de l\u2019\u00e9cologie et \u00e0 des r\u00e9flexions sur l\u2019appropriation et le bouleversement des pouvoirs reproductifs de la Terre et de la nature. C\u2019est \u00e0 mon avis une vision heuristique et mobilisatrice qui nous est propos\u00e9e par le syst\u00e8me de pens\u00e9e du courant du salaire au travail m\u00e9nager, et qui peut expliquer qu\u2019on y revienne quelque 40 ann\u00e9es apr\u00e8s sa formulation initiale.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CR\u00a0: Bien que vous soyez politologue, vos recherches doctorales et postdoctorales ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019histoire et aux discours sur l\u2019histoire de mouvements f\u00e9ministes. Plusieurs des ouvrages que vous avez publi\u00e9s visent \u00e9galement \u00e0 transmettre l\u2019histoire de militantes, de courants et de collectifs f\u00e9ministes. Quelle est, pour vous, l\u2019importance de cette transmission?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s2\"><b>LT\u00a0<\/b>: En effet, <\/span><span class=\"s1\">je crois que le fil rouge qui relie bon nombre de mes publications est celui de la transmission de l\u2019histoire militante f\u00e9ministe. On retrouve cette pr\u00e9occupation dans trois anthologies, autant celle des <i>Qu\u00e9b\u00e9coises Deboutte<\/i> (avec V\u00e9ronique O\u2019Leary), que <i>L<\/i>a <i>pens\u00e9e f\u00e9ministe au Qu\u00e9bec 1900-1985<\/i> (avec Micheline Dumont) et que <i>Luttes XXX<\/i> (avec M-N Mensah et Claire Thiboutot). C\u2019est aussi la pr\u00e9occupation du texte <i>Les courants de pens\u00e9e f\u00e9ministe<\/i>, \u00e9crit en 1997-98, qui a beaucoup circul\u00e9 sur Internet (notamment sur le site <i>Les classiques des sciences sociales<\/i>). Et c\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr l\u2019objectif ultime de <i>Le salaire au travail m\u00e9nager. Chronique d\u2019une lutte f\u00e9ministe internationale, 1972-1977<\/i>, une histoire qui n\u2019avait encore jamais \u00e9t\u00e9 reconstitu\u00e9e avant sa publication en 2014. Et c\u2019\u00e9tait enfin l\u2019objectif de quelques autres textes. <\/span><\/p>\n<figure id=\"attachment_4967\" aria-describedby=\"caption-attachment-4967\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Louise-LuttesXXX-1.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4967 size-medium\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Louise-LuttesXXX-1-300x225.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Louise-LuttesXXX-1-300x225.png 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Louise-LuttesXXX-1-768x576.png 768w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/Louise-LuttesXXX-1.png 892w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-4967\" class=\"wp-caption-text\">Louise Toupin au lancement de Luttes XXX photo: Carol Leigh Scarlot Harlot<\/figcaption><\/figure>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">La motivation sous-jacente \u00e9tait donc de transmettre ces \u00e9l\u00e9ments d\u2019histoire du f\u00e9minisme militant. La connaissance de l\u2019histoire du f\u00e9minisme est tellement importante selon moi, notamment parce qu\u2019elle peut \u00e9viter aux jeunes militantes, comme l\u2019\u00e9crivait Christine Delphy, de croire qu\u2019avec elles la lutte repart de z\u00e9ro. C\u2019\u00e9tait le sentiment qui animait toutes les militantes des d\u00e9buts de la \u00ab seconde vague \u00bb f\u00e9ministe : avant elles, le d\u00e9luge!&#8230; sentiment qui trahissait comment l\u2019histoire du f\u00e9minisme s\u2019\u00e9tait mal transmise. Le peu qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e9tait si affreusement n\u00e9gatif (par exemple, l\u2019histoire des \u00ab\u00a0suffragettes\u00a0\u00bb) qu\u2019il leur \u00e9tait fort difficile de s\u2019identifier aux pionni\u00e8res. Nous avons perdu un temps fou \u00e0 retrouver trace de la r\u00e9volte des femmes du pass\u00e9 qui aurait pu nous inspirer dans l\u2019orientation \u00e0 donner \u00e0 notre propre r\u00e9volte. J\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par ce temps perdu au moment de nos balbutiements f\u00e9ministes et j\u2019ai voulu \u00e0 partir de l\u00e0 transmettre ce que j\u2019ai pu d\u00e9couvrir moi-m\u00eame au fil des ans dans divers travaux et dans mon enseignement. Il faut dire que le champ d\u2019\u00e9tude \u00ab Histoire des femmes \u00bb a depuis ouvert consid\u00e9rablement l\u2019horizon de nos connaissances. <\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s1\">Il demeure cependant que le sous-champ \u00ab Histoire du f\u00e9minisme \u00bb, lui, demeure toujours sous-\u00e9tudi\u00e9 et sous-enseign\u00e9. En 2003, lorsque Micheline Dumont et moi avons rassembl\u00e9 et pr\u00e9sent\u00e9 quelque 185 textes de militantes f\u00e9ministes qu\u00e9b\u00e9coises au XXe si\u00e8cle, nous avions not\u00e9 que l\u2019histoire du f\u00e9minisme constituait une cat\u00e9gorie de recherche introuvable et inclassable dans les formulaires des organismes subventionnaires, ou m\u00eame les r\u00e9pertoires de chercheuses f\u00e9ministes. Et l\u2019histoire du f\u00e9minisme, lorsqu\u2019elle \u00e9tait enseign\u00e9e, l\u2019\u00e9tait dans le cadre de cours en histoire des femmes uniquement. Le domaine \u00e9tait toujours consid\u00e9r\u00e9 comme un \u00e9l\u00e9ment marginal de l\u2019histoire sociale. Je ne sais pas si les choses ont vraiment \u00e9volu\u00e9 depuis\u2026\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CR\u00a0: Est-il juste d\u2019affirmer que vous avez toujours conserv\u00e9 une certaine posture critique dans vos recherches, en appelant \u00e0 \u00e9largir les cadres d\u2019analyse f\u00e9ministes notamment pour y inclure des femmes marginalis\u00e9es et des sujets moins consensuels?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>LT\u00a0<\/b>: Vous avez probablement en t\u00eate mes recherches sur le mouvement des travailleuses du sexe, qui m\u2019ont occup\u00e9e en fait pendant toute la premi\u00e8re d\u00e9cennie des ann\u00e9es 2000. Au d\u00e9but de ce nouveau mill\u00e9naire, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement estomaqu\u00e9e<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>d\u2019assister, dans le monde du f\u00e9minisme universitaire et du mouvement des femmes, \u00e0 une v\u00e9ritable volont\u00e9 d\u2019exclusion de certaines d\u2019entre elles, et cela de la part d\u2019une cat\u00e9gorie de f\u00e9ministes. Cela posait une question de logique\u00a0pourtant simple : comment penser le f\u00e9minisme et le mouvement des femmes si l\u2019on exclut d\u2019embl\u00e9e une partie de ces derni\u00e8res, qui plus est sans tenir compte ni de leurs discours, ni de leurs revendications? Ou, pour \u00eatre plus exacte, en discr\u00e9ditant leurs discours pour mieux faire barrage \u00e0 leurs revendications. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Je parle ici du traitement r\u00e9serv\u00e9 au mouvement des travailleuses du sexe par une frange du f\u00e9minisme, dit abolitionniste, un courant universitaire et militant qui lutte pour l\u2019abolition totale de la prostitution, quelles qu\u2019en soient les conditions d\u2019exercice et quoi qu\u2019en disent les int\u00e9ress\u00e9es elles-m\u00eames. Les revendications de droits pour les travailleuses du sexe sont tax\u00e9es d\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9, et les revendicatrices, consid\u00e9r\u00e9es comme manipulables ou malades, incapables de comprendre et de g\u00e9rer leurs vies. <\/span><span class=\"s2\">C\u2019est pour offrir un autre son de cloche que Maria Nengeh Mensah, Claire Thiboutot et moi avons publi\u00e9, chez Remue-M\u00e9nage en 2011, <i>Luttes XXX<\/i>. Il s\u2019agit d\u2019une anthologie historique de quelque 80 textes provenant du mouvement international des travailleuses du sexe, dont bon nombre \u00e9tait traduit en fran\u00e7ais pour la premi\u00e8re fois. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Pour moi, il s\u2019agit d\u2019un enjeu universel et d\u2019un enjeu f\u00e9ministe. Une anecdote\u00a0: l\u2019une des rares critiques n\u00e9gatives \u00e0 l\u2019endroit de notre anthologie <i>La pens\u00e9e f\u00e9ministe au Qu\u00e9bec <\/i>est venue de cette frange. Selon elle, nous n\u2019aurions pas d\u00fb inclure, parmi les quelques 185 textes choisis, le tout premier texte du tout premier groupe de travailleuses du sexe du Qu\u00e9bec, l\u2019Alliance pour la s\u00e9curit\u00e9 des prostitu\u00e9es. Ce texte, publi\u00e9 en 1986 dans un bulletin de liaison f\u00e9ministe, lan\u00e7ait un appel au mouvement des femmes \u00e0 appuyer leurs revendications. Nous n\u2019aurions pas d\u00fb, selon cette critique, inclure une demande de solidarit\u00e9 de la part de \u00ab\u00a0prostitu\u00e9es\u00a0\u00bb dans une histoire de la pens\u00e9e de militantes f\u00e9ministes\u2026 <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">J\u2019ai \u00e9t\u00e9 membre du conseil d\u2019administration de Stella [une ressource communautaire dirig\u00e9e par et pour des travailleuses du sexe dispensant services et conseils en mati\u00e8re de sant\u00e9 et de d\u00e9fense de droits] de 2003 \u00e0 2007. J\u2019ai \u00e9crit une dizaine d\u2019articles ou chapitres de livres critiquant certains cadres d\u2019analyse f\u00e9ministes utilis\u00e9s pour \u00e9tudier la \u00ab\u00a0prostitution\u00a0\u00bb et la traite des femmes, qui appelaient au changement de paradigme.\u00a0<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">L\u2019un des crit\u00e8res fondamentaux d\u2019inclusion des personnes marginalis\u00e9es dans nos analyses f\u00e9ministes exige en premier lieu, selon moi, de se placer en \u00ab\u00a0mode \u00e9coute\u00a0\u00bb. \u00c9couter d\u2019abord ce que ces personnes ont \u00e0 dire, se mettre \u00e0 leur place, tenter de comprendre leur parole et surtout le sens que ces personnes donnent \u00e0 leur exp\u00e9rience. Essayer d\u2019appr\u00e9hender pourquoi ces personnes, elles aussi, \u00ab\u00a0ont raison de se r\u00e9volter\u00a0\u00bb. Donc \u00e9viter de se situer en surplomb et du point de vue de la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0id\u00e9ale\u00a0\u00bb que la chercheuse ou la militante a en t\u00eate. Et se rappeler toujours de la mise en garde qu\u2019\u00e9mettait une f\u00e9ministe fran\u00e7aise, Monique Crinon,\u00a0lors d\u2019une journ\u00e9e de formation sur les f\u00e9minismes : il faut toujours faire attention au syst\u00e8me de domination qu\u2019on v\u00e9hicule lorsqu\u2019on en combat un autre. Ou cette autre r\u00e9partie que j\u2019aime bien, que Bertholt Brecht fait dire \u00e0 un personnage de <i>L\u2019Op\u00e9ra de quat\u2019sous<\/i>, Jenny, la prostitu\u00e9e\u00a0:<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00ab\u00a0Avant de servir la morale, on sert la soupe!\u00a0\u00bb.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><b>CR\u00a0: Pour terminer, quels sont vos prochains projets?<\/b><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>LT\u00a0<\/b>: L\u2019ann\u00e9e 2019 sera l\u2019ann\u00e9e du 50<\/span><span class=\"s2\"><sup>e<\/sup><\/span><span class=\"s1\"> anniversaire de la naissance du Front de lib\u00e9ration des femmes du Qu\u00e9bec, le FLF. Ce sera aussi l\u2019ann\u00e9e de la r\u00e9\u00e9dition par les \u00e9ditions Remue-m\u00e9nage de l\u2019anthologie <i>Qu\u00e9b\u00e9coises Deboutte!<\/i> que j\u2019ai coproduite avec ma camarade V\u00e9ronique O\u2019Leary au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 et qui est \u00e9puis\u00e9e. Il s\u2019agit, dans le premier tome, d\u2019une collection de textes du FLF (1969-1971) et du Centre des femmes qui l\u2019a suivi (1972-1975). Dans le second tome, on trouve une autre collection de textes du journal \u00e9ponyme <i>Qu\u00e9b\u00e9coises Deboutte!<\/i>, qui est le premier journal ouvertement f\u00e9ministe, de cette nouvelle mouvance initi\u00e9e par le FLF, ayant eu une parution relativement continue. Voici comment nous le pr\u00e9sentions dans l\u2019introduction de sa collection compl\u00e8te :<\/span><\/p>\n<figure id=\"attachment_4970\" aria-describedby=\"caption-attachment-4970\" style=\"width: 242px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/affiche_quebecoises_deboutte.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4970 size-medium\" title=\"Illustration : Francine Jean\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/affiche_quebecoises_deboutte-242x300.png\" alt=\"\" width=\"242\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/affiche_quebecoises_deboutte-242x300.png 242w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/affiche_quebecoises_deboutte.png 588w\" sizes=\"auto, (max-width: 242px) 100vw, 242px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-4970\" class=\"wp-caption-text\">Illustration : Francine Jean<\/figcaption><\/figure>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><i>Qu\u00e9b\u00e9coises Deboutte!<\/i> c\u2019est non seulement l\u2019accession \u00e0 l\u2019\u00e9criture de ce f\u00e9minisme qu\u00e9b\u00e9cois \u00ab\u00a0organis\u00e9\u00a0\u00bb sur la base du groupe autonome de femmes militant, mais c\u2019est aussi la premi\u00e8re revue d\u2019analyse th\u00e9orique de l\u2019exploitation des femmes, avec ses questionnements, ses recherches, ses t\u00e2tonnements, ses avenues de r\u00e9ponses et ses vis\u00e9es strat\u00e9giques f\u00e9ministes, avec son lot normal d\u2019\u00ab\u00a0erreurs\u00a0\u00bb, mais aussi ses acquis importants. D\u2019o\u00f9 provient notre exploitation? Comment s\u2019organiser pour l\u2019abolir? Comment s\u2019y prendre pour r\u00e9pandre le mouvement? <i>Qu\u00e9b\u00e9coises Deboutte!<\/i> a lanc\u00e9, dans la foul\u00e9e des questionnements explor\u00e9s par le Front de lib\u00e9ration des femmes (FLF), des pistes de r\u00e9ponses \u00e0 cet \u00e9gard.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><span class=\"s1\">Il y a donc un int\u00e9r\u00eat certain \u00e0 relire ce journal au r\u00e9troviseur de l\u2019histoire. \u00c0 cette r\u00e9\u00e9dition s\u2019ajoutera une introduction g\u00e9n\u00e9rale revue et augment\u00e9e. L\u2019id\u00e9e de nos \u00e9ditrices est d\u2019en faire une sorte de \u00ab\u00a0<i>Best of<\/i>\u00a0\u00bb, donc une \u00e9dition enti\u00e8rement nouvelle. 2019 sera donc l\u2019occasion de lire en r\u00e9trospective ces documents premiers du f\u00e9minisme d\u2019ici, et d\u2019appr\u00e9cier le chemin parcouru depuis. Personnellement, avec cette r\u00e9\u00e9dition, je boucle une boucle dans mon propre parcours, puisque le FLF marque mon \u00e9veil au f\u00e9minisme. Et une page se tourne aussi. Peut-\u00eatre pas la derni\u00e8re. Je laisse l\u2019horizon ouvert\u2026<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Louise Toupin est politologue, enseignante retrait\u00e9e de l\u2019UQAM et chercheuse ind\u00e9pendante. Elle s\u2019est engag\u00e9e dans le Front de lib\u00e9ration des femmes du Qu\u00e9bec (1969-1971) et a cofond\u00e9 les \u00c9ditions du&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":4967,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[57,9],"tags":[28,573],"class_list":["post-4966","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-acteurs-et-actrices","category-blogue","tag-camille-robert","tag-louise-toupin"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4966","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4966"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4966\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4967"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4966"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4966"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4966"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}