{"id":3524,"date":"2018-04-16T14:38:03","date_gmt":"2018-04-16T18:38:03","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=3524"},"modified":"2018-04-16T15:02:58","modified_gmt":"2018-04-16T19:02:58","slug":"entretien-avec-jacques-rouillard-sur-lhistoire-du-regroupement-des-chercheurs-chercheures-en-histoire-des-travailleurs-et-travailleuses-du-quebec-rchtq-et-de-son-bulletin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2018\/04\/16\/entretien-avec-jacques-rouillard-sur-lhistoire-du-regroupement-des-chercheurs-chercheures-en-histoire-des-travailleurs-et-travailleuses-du-quebec-rchtq-et-de-son-bulletin\/","title":{"rendered":"Entretien avec Jacques Rouillard sur l&rsquo;histoire du RCHTQ et de son bulletin"},"content":{"rendered":"<p><em>Les <a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/articles_rchtq\/\">104 num\u00e9ros du Bulletin du Regroupement des chercheurs-chercheures en histoire des travailleurs et travailleuses du Qu\u00e9bec (RCHTQ)* sont maintenant disponibles sur le site internet du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (CHRS)<\/a>. Fond\u00e9 en 1972, le RCHTQ a pris la d\u00e9cision en mai 2017 de mettre un terme \u00e0 ses activit\u00e9s. C\u2019est n\u00e9anmoins quatre d\u00e9cennies de recherche en histoire ouvri\u00e8re qu\u00e9b\u00e9coise que le regroupement laisse en h\u00e9ritage. Dans le but de pr\u00e9server ces travaux, le CHRS a donc pris l\u2019initiative de les rendre disponibles. Pour l\u2019occasion, l\u2019historien Jacques Rouillard, un des principaux acteurs du RCHTQ au cours des ann\u00e9es, nous a accord\u00e9 une entrevue afin de rappeler l\u2019histoire du Regroupement et de son Bulletin. Nous avons aussi profit\u00e9 de l\u2019occasion pour faire \u00e9tat de la recherche en histoire ouvri\u00e8re et du travail au Qu\u00e9bec.<\/em><\/p>\n<p><em>Jacques Rouillard est professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 la retraite du d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al (1978-2015). Il est sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire des travailleuses et des travailleurs au Qu\u00e9bec, particuli\u00e8rement de l\u2019histoire syndicale. Au cours de sa carri\u00e8re, il a dirig\u00e9 31 m\u00e9moires de ma\u00eetrise dont 21 ont port\u00e9 sur l\u2019histoire syndicale et quatre des cinq th\u00e8ses de doctorat qu\u2019il a supervis\u00e9es sont consacr\u00e9es \u00e0 ce champ de l\u2019histoire. Il est aussi l\u2019auteur de nombreuses publications sur l\u2019histoire du mouvement syndical et ouvrier au Qu\u00e9bec. Il travaille pr\u00e9sentement \u00e0 la r\u00e9daction avec un \u00e9conomiste d\u2019un article sur l\u2019\u00e9volution des salaires au Qu\u00e9bec de 1940 \u00e0 nos jours\u00a0 et \u00e0 la publication d\u2019une histoire du Conseil des m\u00e9tiers et du travail de Montr\u00e9al de 1897 \u00e0 1930.<\/em><\/p>\n<p>Propos recueillis\u00a0par Benoit Marsan<\/p>\n<p><strong>Benoit Marsan\u00a0: Pouvez-vous nous pr\u00e9senter le contexte de fondation du RCHTQ ?<\/strong><\/p>\n<p>Jacques Rouillard\u00a0: \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, il y a un soudain int\u00e9r\u00eat pour l\u2019histoire du Qu\u00e9bec contemporain. Dans la foul\u00e9e, on d\u00e9note chez les \u00e9tudiantes et les \u00e9tudiants universitaires et au sein du corps professoral un engouement pour l\u2019histoire des travailleuses et des travailleurs. Ce champ de recherche a alors le vent dans les voiles. C\u2019est li\u00e9 au contexte de l\u2019\u00e9poque, notamment \u00e0 celui de la R\u00e9volution tranquille et au d\u00e9veloppement du nationalisme qu\u00e9b\u00e9cois qui va amener les historiens et les historiennes \u00e0 se sp\u00e9cialiser en histoire du Qu\u00e9bec. Il s\u2019agit d\u2019une p\u00e9riode d\u2019effervescence sur le plan social qui est marqu\u00e9e par la contestation.\u00a0 On assiste alors \u00e0 la radicalisation et \u00e0 la politisation du mouvement syndical qui se manifeste par de nombreuses gr\u00e8ves, notamment dans le secteur public et parapublic. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, pour plusieurs, la classe ouvri\u00e8re repr\u00e9sente la principale force de changement social. L\u2019actualit\u00e9 des ann\u00e9es 1960 et 1970 influence grandement le champ de la recherche historique sur le Qu\u00e9bec pendant cette p\u00e9riode.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1960, il y a tr\u00e8s peu de professeurs sp\u00e9cialis\u00e9s en histoire canadienne dans les deux grands d\u00e9partements d\u2019histoire au Qu\u00e9bec, celui de l\u2019Universit\u00e9 Laval et de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. Les professeurs en histoire canadienne s\u2019int\u00e9ressent plut\u00f4t \u00e0 l\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale du Canada avec l\u2019accent mis sur \u00a0l\u2019histoire du Canada fran\u00e7ais. Bien entendu, des professeurs offrent aussi des cours sur l\u2019histoire de la Nouvelle-France et du R\u00e9gime britannique, mais pas vraiment encore sur l\u2019histoire du Qu\u00e9bec. Il faut dire aussi que les historiens d\u2019alors pensaient qu\u2019on ne poss\u00e9dait pas assez de recul pour pouvoir \u00e9tudier l\u2019histoire r\u00e9cente. On laisse donc ce champ aux sociologues et aux politologues qui \u00e9laborent alors une interpr\u00e9tation de l\u2019histoire du Qu\u00e9bec au 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Sur le plan intellectuel, il y a aussi l\u2019influence du marxisme dans les universit\u00e9s et plus particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al (UQAM) \u2013 qui est fond\u00e9e en 1969\u00a0\u2013 et o\u00f9 se d\u00e9veloppe un int\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 chez de jeunes professeurs pour l\u2019\u00e9tude de la classe ouvri\u00e8re qu\u00e9b\u00e9coise. \u00c0 l\u2019Universit\u00e9 Laval et \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, ce n\u2019est pas l\u2019attrait du marxisme, mais plut\u00f4t l\u2019\u00e9mergence de l\u2019histoire sociale et \u00e9conomique qui va d\u00e9boucher sur l\u2019histoire ouvri\u00e8re. On cherche alors \u00e0 comprendre comment les facteurs \u00e9conomiques servent de d\u00e9terminants dans l\u2019\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s et m\u00e8nent \u00e0 la pr\u00e9sence de groupes sociaux. Des historiens du Qu\u00e9bec comme Ren\u00e9 Durocher \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al et Jean Hamelin \u00e0 Laval s\u2019attelent \u00e0 cette t\u00e2che \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<p>Lors de mes \u00e9tudes \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Laval, je faisais partie comme \u00e9tudiant de l\u2019\u00e9quipe de recherche qui d\u00e9pouillait les journaux pour le professeur Jean Hamelin. Par cette recherche, il se rend compte des nombreuses gr\u00e8ves et de l\u2019importance des syndicats comme acteurs de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise \u00e0 la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et au d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Il va ainsi constater qu\u2019au Qu\u00e9bec, il y a un mouvement ouvrier important qui exerce une influence significative, au m\u00eame titre que dans les autres soci\u00e9t\u00e9s nord-am\u00e9ricaines. Ceci va contribuer, chez moi et d\u2019autres, \u00e0 remettre en question le concept de la Grande Noirceur, car on se rend compte que les travailleuses et les travailleurs canadiens-fran\u00e7ais s\u2019organisent et luttent bien avant la gr\u00e8ve de l\u2019amiante en 1949.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte que le RCHTQ est fond\u00e9 le 10 juin 1972 \u00e0 Montr\u00e9al lors d\u2019une rencontre \u00e0 l\u2019UQAM. Sont alors pr\u00e9sents les professeurs Stanley B. Ryerson, Jacques Desrosiers et Robert Comeau, du d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019UQAM, et le professeur Jean Hamelin du d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019Universit\u00e9 Laval. Il est accompagn\u00e9 de plusieurs de ses \u00e9tudiants inscrits \u00e0 la ma\u00eetrise. J\u2019en faisais partie.<\/p>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9part, le Regroupement se dote d\u2019objectifs ambitieux. Bien entendu, le premier est de promouvoir la recherche en histoire des travailleuses et des travailleurs du Qu\u00e9bec. S\u2019ajoutent aussi \u00e0 sa mission, le travail de conservation des archives, la publication d\u2019un bulletin, l\u2019organisation de s\u00e9minaires et la cr\u00e9ation d\u2019une collection aux Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec. Le premier comit\u00e9 de direction du Regroupement est form\u00e9 de Richard Desrosiers, Jean-Pierre Hardy et Stanley B. Ryerson. Quelques mois apr\u00e8s sa fondation, le RCHTQ compte 33 membres. Il devient ainsi un des premiers groupes de recherche portant sur un domaine sp\u00e9cifique de l\u2019histoire qu\u00e9b\u00e9coise.<\/p>\n<p><strong>BM : Pouvez-vous nous pr\u00e9senter les principaux jalons de l\u2019histoire du RCHTQ ?<\/strong><\/p>\n<p>JR : Le <em>Bulletin du RCHTQ<\/em> para\u00eet pour la premi\u00e8re fois en 1974. Le premier num\u00e9ro est coordonn\u00e9 par James D. Thwaites, professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Rimouski. Il va jouer un r\u00f4le important au sein du Regroupement, dont il est le pr\u00e9sident de 1973 \u00e0 1980. \u00c0 l\u2019origine, le <em>Bulletin<\/em> est publi\u00e9 trois fois par ann\u00e9e. \u00c0 partir de 1996, sa parution est ramen\u00e9e \u00e0 deux num\u00e9ros. En 1987 s\u2019ajoute la publication d\u2019une collection intitul\u00e9e \u00ab \u00c9tudes et documents \u00bb qui est sous la responsabilit\u00e9 de Jean-Fran\u00e7ois Cardin, alors \u00e9tudiant au d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019U de M. Le Regroupement publie 13 volumes, surtout tir\u00e9s de m\u00e9moires de ma\u00eetrise d\u2019\u00e9tudiantes et d\u2019\u00e9tudiants. Le dernier volume est publi\u00e9 en 2001.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de 1984, le RCHTQ organise un colloque annuel. Cet \u00e9v\u00e9nement permet aux chercheuses et chercheurs, ainsi qu\u2019aux \u00e9tudiantes et aux \u00e9tudiants de cycles sup\u00e9rieurs de pr\u00e9senter leurs travaux de recherche. Ces rencontres servent aussi \u00e0 alimenter les num\u00e9ros du Bulletin. On peut dire que les ann\u00e9es 1970 et 1980 repr\u00e9sentent l\u2019\u00e2ge d\u2019or de notre \u00e9quipe. Beaucoup d\u2019\u00e9tudiantes et d\u2019\u00e9tudiants s\u2019int\u00e9ressent alors \u00e0 consacrer leur m\u00e9moire de ma\u00eetrise et leur th\u00e8se de doctorat \u00e0 l\u2019histoire du monde ouvrier qu\u00e9b\u00e9cois.<\/p>\n<p>Par contre, un changement va survenir durant les ann\u00e9es 1990 alors que le champ de recherche suscite moins d\u2019enthousiasme. On peut constater le ph\u00e9nom\u00e8ne autant au sein du corps professoral que chez les nouvelles cohortes \u00e9tudiantes. Ceci co\u00efncide avec une diversification des int\u00e9r\u00eats de recherche, histoire des femmes, histoire de la famille, histoire urbaine, etc. et avec le d\u00e9clin de l\u2019histoire sociale, qui fait place \u00e0 l\u2019histoire culturelle et \u00e0 l\u2019histoire des id\u00e9es. Au m\u00eame moment, le mouvement syndical est sur la d\u00e9fensive et ne repr\u00e9sente plus l\u2019image de changement qu\u2019il projetait au cours des ann\u00e9es 1960 et 1970. Bien entendu, ce contexte exerce une influence sur le RCHTQ. Il devient alors de plus en plus difficile de trouver des articles pour le <em>Bulletin<\/em>. Les abonnements diminuent, ce qui occasionne un manque de ressources financi\u00e8res. De plus, plusieurs professeurs qui ont anim\u00e9 le Regroupement prennent \u00e9ventuellement leur retraite et la rel\u00e8ve est trop peu nombreuse pour assurer la p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019entreprise. Malgr\u00e9 tout, le RCHTQ r\u00e9ussi \u00e0 publier deux num\u00e9ros du <em>Bulletin<\/em> par ann\u00e9e jusqu\u2019en 2016.<\/p>\n<p><strong>BM : Quelle est l\u2019importance de la contribution \u00e0 la recherche du <em>Bulletin<\/em> du RCHTQ ?<\/strong><\/p>\n<p>JR : Il s\u2019agit d\u2019une \u00e9norme contribution pour l\u2019histoire des travailleuses et des travailleurs au Qu\u00e9bec. Dans les 104 num\u00e9ros publi\u00e9s au cours des ann\u00e9es, on retrouve une somme impressionnante de connaissances et d\u2019informations. Quiconque s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019histoire ouvri\u00e8re au Qu\u00e9bec devrait consulter l\u2019index du <em>Bulletin<\/em> (1974-2004). On esp\u00e8re que l\u2019index puisse \u00eatre mis \u00e0 jour jusqu\u2019en 2016. Qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019histoire d\u2019une organisation syndicale en particulier, des questions sociales, des partis ouvriers, des mouvements de gauche ou encore des fonds d\u2019archives en histoire ouvri\u00e8re, on retrouve des textes sur une vari\u00e9t\u00e9 \u00e9tonnante de sujets. Les articles vont beaucoup plus loin que de vagues travaux g\u00e9n\u00e9raux bas\u00e9s sur des consid\u00e9rations id\u00e9ologiques, comme on pouvait en retrouver dans les ann\u00e9es 1960 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. Ces articles sont le fruit de recherches effectu\u00e9es par des historiennes et des historiens \u00e0 partir des sources primaires contenues dans les journaux d\u2019\u00e9poque et les fonds d\u2019archives. Appuy\u00e9 sur des faits et des \u00e9v\u00e9nements, il s\u2019agit d\u2019un travail produit par des personnes form\u00e9es \u00e0 la rigueur de la recherche historique.<\/p>\n<p>Pour conclure, les recherches publi\u00e9es dans ses pages taillent en pi\u00e8ce l\u2019id\u00e9e de la Grande noirceur, c\u2019est-\u00e0-dire que le Qu\u00e9bec se modernise seulement \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950 et 1960. Cette id\u00e9e \u00e9tait compl\u00e8tement fausse. Le dynamisme du mouvement ouvrier et du mouvement syndical qu\u00e9b\u00e9cois n\u2019a rien \u00e0 envier \u00e0 ses voisins nord-am\u00e9ricains. Les effectifs syndicaux \u00e9voluent \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame rythme et le mouvement syndical est influenc\u00e9 par ce qui se passe au Canada anglais et aux \u00c9tats-Unis via l\u2019expansion des syndicats internationaux qui dominent le mouvement le mouvement ouvrier jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970. Tout comme chez nos voisins, les centrales syndicales participent au d\u00e9bat social et influencent les politiques de l\u2019\u00c9tat, et ce, bien avant les ann\u00e9es 1950.<\/p>\n<p><strong>BM : En tant que chercheur et enseignant en histoire ouvri\u00e8re et du travail, je constate que le champ semble \u00eatre en perte de vitesse et de reconnaissance. C\u2019est \u00e9vident dans les universit\u00e9s qu\u00e9b\u00e9coises, tout comme dans l\u2019espace public, si on pense aux comm\u00e9morations \u2013 le 150<sup>e<\/sup> anniversaire du Canada ou encore le 375<sup>e<\/sup> anniversaire de Montr\u00e9al, par exemple \u2013 et dans l\u2019actualit\u00e9. Quel constat faites-vous de la situation et comment l\u2019expliquez-vous ?<\/strong><\/p>\n<p>JR : Dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, par son dynamisme, le mouvement syndical est beaucoup plus pr\u00e9sent dans les m\u00e9dias. La soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise se situe alors beaucoup plus \u00e0 gauche sur l\u2019\u00e9chiquier politique. Les nombreuses gr\u00e8ves, notamment dans les secteurs publics et parapublics, ont pour effet de donner une plus grande visibilit\u00e9 au mouvement syndical. Avec la r\u00e9cession des ann\u00e9es 1980 et la mont\u00e9e du n\u00e9olib\u00e9ralisme, le mouvement syndical est plac\u00e9 sur la d\u00e9fensive. Depuis, il consacre beaucoup de temps \u00e0 la pr\u00e9servation de ses acquis au niveau de la n\u00e9gociation collective et sur le plan des politiques sociales. Bien qu\u2019elles sont toujours tr\u00e8s actives, et repr\u00e9sentent un nombre important de travailleuses et de travailleurs, les organisations syndicales ont plus de mal \u00e0 influencer l\u2019orientation de la soci\u00e9t\u00e9 vers une plus grande justice sociale.<\/p>\n<p>Ce qui est tr\u00e8s significatif de ce recul, c\u2019est la disparition de l\u2019id\u00e9e de classe ouvri\u00e8re, comme cat\u00e9gorie sociale et comme source d\u2019analyse de la soci\u00e9t\u00e9. Cette notion est remplac\u00e9e par le concept tr\u00e8s vague de classe moyenne. C\u2019est une cat\u00e9gorie impr\u00e9cise qui comprend beaucoup de gens\u00a0: autant des cadres que des personnes qui vivent du travail autonome, du petit commerce ou du travail salari\u00e9. Ce concept n\u2019est pas bas\u00e9 sur un rapport social, mais strictement sur une \u00e9chelle de revenus, ce qui, en fait, masque bien des diff\u00e9rences sur le plan social. Pour preuve, tant le Parti qu\u00e9b\u00e9cois, le Parti lib\u00e9ral ou la Coalition avenir Qu\u00e9bec peuvent se revendiquer d\u2019\u00eatre les d\u00e9fenseurs de la classe moyenne. M\u00eame les syndicats de nos jours utilisent cette expression pour repr\u00e9senter leurs membres alors qu\u2019historiquement, ils ont toujours dit \u00eatre les d\u00e9fenseurs de la classe ouvri\u00e8re ou des travailleuses et des travailleurs salari\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire des gens qui doivent vendre leur force de travail en \u00e9change d\u2019un salaire.<\/p>\n<p>Bien entendu, la classe ouvri\u00e8re a chang\u00e9 de composition \u00e0 travers le temps, mais il n\u2019en demeure pas moins que le mouvement syndical repr\u00e9sente de nos jours pr\u00e8s d\u2019un million de salari\u00e9s au Qu\u00e9bec. Il porte des revendications qui vont bien au-del\u00e0 de la stricte d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats des personnes syndiqu\u00e9es. Cependant, du point de vue de l\u2019analyse sociale, l\u2019emploi du concept de classe moyenne fait en sorte que les travailleuses et les travailleurs salari\u00e9s n\u2019arrivent plus \u00e0 se d\u00e9marquer socialement. Il devient donc tr\u00e8s difficile de distinguer leurs int\u00e9r\u00eats propres et leurs aspirations. C\u2019est un reflet du d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour les personnes salari\u00e9es, pour le syndicalisme et pour les mouvements de gauche.<\/p>\n<p><strong>BM : \u00c0 partir d\u2019un tel constat, est-ce que l\u2019\u00e9tude de l\u2019histoire du travail et de la classe ouvri\u00e8re a un avenir ? Si oui, quels d\u00e9fis entrevoyez-vous pour ce champ de recherche ?<\/strong><\/p>\n<p>JR : Dans les universit\u00e9s francophones qu\u00e9b\u00e9coises, l\u2019histoire ouvri\u00e8re est plut\u00f4t moribonde \u00e0 l\u2019heure actuelle. Il reste toujours Martin Petitclerc, professeur au d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019UQAM et directeur du CHRS, qui m\u00e8ne des recherches et encadre des \u00e9tudiantes et des \u00e9tudiants de ma\u00eetrise et de doctorat sur le sujet. Avec Martin Robert, il va d\u2019ailleurs publier prochainement un ouvrage sur l\u2019histoire des lois sp\u00e9ciales au Qu\u00e9bec. Il y a donc des \u00e9tudiantes et des \u00e9tudiants qui semblent toujours int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire ouvri\u00e8re \u00e0 l\u2019UQAM. Mais, il y a tr\u00e8s peu de professeures et de professeurs qui s\u2019en soucient ailleurs. S\u2019il n\u2019y a plus de cours et de recherches dans ce champ, et qu\u2019en plus, les questions reli\u00e9es au travail salari\u00e9 se trouvent effac\u00e9es de l\u2019actualit\u00e9, il devient difficile de piquer la curiosit\u00e9 des nouvelles cohortes \u00e9tudiantes pour ce domaine de l\u2019histoire. C\u2019est un cercle vicieux\u00a0: car s\u2019il n\u2019y a pas de pr\u00e9occupations pour l\u2019histoire des travailleuses et des travailleurs du c\u00f4t\u00e9 \u00e9tudiant, les universit\u00e9s n\u2019engageront pas de sp\u00e9cialistes sur ce sujet. Bien entendu, je ne connais pas l\u2019avenir, mais en ce moment, le constat est plut\u00f4t sombre.<\/p>\n<p>Il faut quand m\u00eame garder \u00e0 l\u2019esprit que l\u2019\u00e9volution de la discipline historique est tr\u00e8s li\u00e9e \u00e0 l\u2019actualit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire aux forces sociales qui se manifestent. Donc, les questions d\u2019actualit\u00e9 d\u00e9terminent dans une certaine mesure les questions de recherche que des choix de sujets aux \u00e9tudes sup\u00e9rieures. Les orientations de recherche ont un caract\u00e8re cyclique; il y a certains effets de mode. Par exemple, suite \u00e0 la gr\u00e8ve \u00e9tudiante de 2012, il y a eu un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019histoire du mouvement \u00e9tudiant. En ce moment, on parle beaucoup d\u2019immigration, alors les \u00e9tudiantes et les \u00e9tudiants s\u2019int\u00e9ressent beaucoup plus \u00e0 ce champ de l\u2019histoire. Ou encore, un mouvement comme #MeToo donne un nouveau souffle \u00e0 l\u2019histoire des femmes comme le constate ma coll\u00e8gue Denyse Baillargeon au d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>J\u2019esp\u00e8re toujours que, face au n\u00e9olib\u00e9ralisme, il y ait une r\u00e9action d\u2019opposition des salari\u00e9s. Les salaires et le pouvoir d\u2019achat des travailleuses et des travailleurs stagnent depuis environ 40 ans au Qu\u00e9bec. Par exemple, si on compare le salaire minimum, en termes de pouvoir d\u2019achat, il n\u2019est pas plus \u00e9lev\u00e9 pr\u00e9sentement qu\u2019en 1980. Les salaires r\u00e9els des syndiqu\u00e9s, m\u00eame en tenant compte des avantages sociaux, n\u2019ont pas augment\u00e9 depuis 1980. Si l\u2019on observe son \u00e9volution depuis le d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les donn\u00e9es sont assez significatives. Pour la p\u00e9riode allant de 1900 \u00e0 1940, le pouvoir d\u2019achat de la classe ouvri\u00e8re connait une augmentation de 60 \u00e0 70 %. Entre 1940 et 1980, il triple. Des ann\u00e9es 1980 \u00e0 nos jours, il est presque rest\u00e9 stagnant. Ceci prouve que les travailleuses et les travailleurs ne profitent plus de la croissance de l\u2019\u00e9conomie et de la productivit\u00e9. La richesse se concentre donc de plus en plus au sommet de la pyramide sociale. Les facteurs explicatifs sont multiples, mais c\u2019est principalement la cons\u00e9quence de l\u2019abolition des barri\u00e8res tarifaires et de la tertiarisation de l\u2019\u00e9conomie dans le secteur priv\u00e9, ce qui m\u00e8ne \u00e0 des bas salaires et \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019emplois pr\u00e9caires. La syndicalisation est tr\u00e8s difficile pour les travailleuses et les travailleurs pr\u00e9caires et le <em>Code du travail<\/em> n\u2019est pas adapt\u00e9 \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>En 2008, avec la r\u00e9cession \u00e9conomique, j\u2019esp\u00e9rais un d\u00e9placement \u00e0 gauche de l\u2019\u00e9chiquier politique qui permettrait de ramener les questions ouvri\u00e8res dans l\u2019actualit\u00e9 et de donner un nouveau souffle \u00e0 leur \u00e9tude. Malheureusement, ce n\u2019est pas ce qui s\u2019est produit et le courant n\u00e9olib\u00e9ral est toujours aussi dominant. Ce climat affecte grandement le mouvement syndical. Le militantisme est beaucoup moins pr\u00e9sent. Le recrutement pour occuper des postes dans les instances syndicales est difficile et la participation des jeunes syndiqu\u00e9s n\u2019est pas acquise. Les syndicats repr\u00e9sentent toujours une force sociale importante au Qu\u00e9bec, mais le militantisme des syndiqu\u00e9s doit s\u2019affirmer pour redevenir une force de changement.<\/p>\n<p>Cependant, quand on \u00e9tudie l\u2019histoire, il y a toujours des p\u00e9riodes d\u2019accalmie sociale et d\u2019autres moments de changements rapides. Par exemple, les organisations syndicales sont sur la d\u00e9fensive au cours des ann\u00e9es 1920 et 1930. Puis, dans les ann\u00e9es 1950, 1960 et 1970, elles passent \u00e0 l\u2019offensive. Par la suite, les ann\u00e9es 1980 sont t\u00e9moins d\u2019une p\u00e9riode d\u2019accalmie au moment o\u00f9 l\u2019\u00e9chiquier politique se d\u00e9place \u00e0 droite. C\u2019est dire que tout peut \u00e9ventuellement changer quoique, je ne vois pas un grand bouleversement se profiler \u00e0 court terme.<\/p>\n<p>En ce qui a trait \u00e0 l\u2019histoire ouvri\u00e8re, tout n\u2019est pas perdu. Le Centre d\u2019histoire et d\u2019archives du travail (CHAT) a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 il y a trois ans. Il r\u00e9unit des militants syndicaux \u00e0 la retraite, des archivistes du mouvement syndical et quelques profs universitaires retrait\u00e9s. Un de ses objectifs est de r\u00e9unir des archives syndicales afin de les conserver et de rendre possible leur consultation pour la production de travaux historiques. Un autre but est d\u2019effectuer un travail d\u2019\u00e9ducation aupr\u00e8s des syndicats sur l\u2019importance de leurs archives et de leur histoire comme outils de conscientisation et de mobilisation des membres. Dans une certaine mesure, on peut dire que le CHAT poursuit le travail amorc\u00e9 par le RCHTQ au cours de ses 45 ans d\u2019histoire.<\/p>\n<p>* Pour plus d\u2019informations sur l\u2019origine et l\u2019histoire du RCHTQ, consultez le texte de Jacques Rouillard dans le dernier num\u00e9ro du <em>Bulletin<\/em>\u00a0: <a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/Bulletin_RCHTQ_42-2.pdf#page=4\">\u00ab Plus de quarante ans d\u2019histoire du RCHTQ et du <em>Bulletin du RCHTQ <\/em>(1972-2017) \u00bb, vol. 42, 2, automne 2016, p. 4-11.<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les 104 num\u00e9ros du Bulletin du Regroupement des chercheurs-chercheures en histoire des travailleurs et travailleuses du Qu\u00e9bec (RCHTQ)* sont maintenant disponibles sur le site internet du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":2746,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[32],"class_list":["post-3524","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-blogue","tag-benoit-marsan"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3524","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3524"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3524\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2746"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3524"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3524"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3524"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}