{"id":3239,"date":"2018-02-12T05:07:04","date_gmt":"2018-02-12T09:07:04","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=3239"},"modified":"2018-11-02T14:17:49","modified_gmt":"2018-11-02T18:17:49","slug":"entretien-avec-lucie-dagenais-premiere-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2018\/02\/12\/entretien-avec-lucie-dagenais-premiere-partie\/","title":{"rendered":"Entretien avec Lucie Dagenais \u2014 premi\u00e8re partie"},"content":{"rendered":"<p><i>Cette entrevue en trois parties porte sur les luttes sociales des infirmi\u00e8res du Qu\u00e9bec des ann\u00e9es 1960. La premi\u00e8re partie traite des changements monumentaux apport\u00e9s au r\u00e9seau de la sant\u00e9 par l\u2019implantation du r\u00e9gime d\u2019assurance hospitalisation \u00e0 partir de 1961 et des premi\u00e8res actions collectives des infirmi\u00e8res \u2014 les n\u00e9gociations \u00e0 l\u2019H\u00f4tel-Dieu de Montr\u00e9al en 1962 et la gr\u00e8ve ill\u00e9gale \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Sainte-Justine pour enfants en 1963. Ces actions s\u2019inscrivent dans la lutte de la Conf\u00e9d\u00e9ration des syndicats nationaux (CSN) pour une harmonisation des conditions de travail, non seulement dans le secteur hospitalier, mais aussi, plus largement, dans la fonction publique. Elles permettront notamment une reconnaissance accrue de la valeur du travail f\u00e9minin. Pour les h\u00f4pitaux, il s\u2019agit d\u2019une \u00e9tape n\u00e9cessaire pour l\u2019organisation d\u2019un service v\u00e9ritablement universel dans l\u2019ensemble de la province.<\/i><\/p>\n<p><i>Lucie Dagenais a activement particip\u00e9 \u00e0 ces n\u00e9gociations et conflits de travail. Elle \u00e9tait infirmi\u00e8re \u00e0 l\u2019H\u00f4tel-Dieu de Montr\u00e9al en 1962, puis conseill\u00e8re syndicale aupr\u00e8s de l\u2019Alliance des infirmi\u00e8res de Montr\u00e9al (AIM-CSN) lors des gr\u00e8ves de 1963, 1964 et 1966.<\/i><\/p>\n<p>Entrevue par Cory Verbauwhede.<\/p>\n<p><b>Cory Verbauwhede : Parlez-nous un peu de votre parcours professionnel<\/b><b>,<\/b> <b>avant votre implication comme conseill\u00e8re syndicale.<\/b><\/p>\n<p><b>Lucie Dagenais :<\/b> Fille de marchand g\u00e9n\u00e9ral dans un petit village, deuxi\u00e8me enfant d\u2019une famille de neuf, \u00e9tudes classiques au Coll\u00e8ge J\u00e9sus-Marie d\u2019Outremont\u00a0: rien ne me pr\u00e9disposait \u00e0 l\u2019action syndicale. Apr\u00e8s quelque temps d\u2019h\u00e9sitation pour m\u2019orienter, j\u2019ai accept\u00e9 en 1955 un emploi temporaire d\u2019aide sociale au Service social dioc\u00e9sain de Saint-J\u00e9r\u00f4me. On m\u2019avait assign\u00e9e aux premi\u00e8res entrevues et aux visites \u00e0 domicile aupr\u00e8s des \u00ab\u00a0m\u00e8res n\u00e9cessiteuses\u00a0\u00bb et de certains \u00ab\u00a0indigents\u00a0\u00bb pour v\u00e9rifier qu\u2019ils \u00e9taient toujours \u00e9ligibles aux mesures d\u2019assistance publique et pour identifier d\u2019autres services dont ils pourraient avoir besoin. Il fallait aussi r\u00e9pondre aux demandes d\u2019information du Service f\u00e9d\u00e9ral du pardon sur l\u2019existence ou non de conditions propices \u00e0 la r\u00e9habilitation des prisonniers. C\u2019\u00e9tait une bonne \u00e9cole sur la condition des pauvres et sur les lois sociales. Je me suis ensuite orient\u00e9e vers les soins infirmiers.<\/p>\n<p><b>CV : Quel \u00e9tait le contexte g\u00e9n\u00e9ral dans lequel se d\u00e9roulaient les luttes des infirmi\u00e8res dans les ann\u00e9es 1960?<\/b><\/p>\n<p><b>LD : <\/b>C\u2019\u00e9tait une p\u00e9riode exaltante. Dans le domaine de la sant\u00e9, l\u2019assurance hospitalisation avait, le 1er janvier 1961, substitu\u00e9 \u00e0 la notion de charit\u00e9 celle du droit aux services et le r\u00e9seau devait en quelque sorte s\u2019adapter \u00e0 cette nouvelle donne. Auparavant, il y avait trois classes de malades : ceux et celles qui \u00e9taient en mesure de payer leur hospitalisation ou qui disposaient de bonnes assurances; ceux qui payaient difficilement, parfois sur quelques ann\u00e9es, ou s\u2019endettaient pour arriver \u00e0 payer; et enfin ceux qui \u00e9taient \u00e9ligibles \u00e0 l\u2019assistance publique et n\u2019avaient rien \u00e0 payer. La gratuit\u00e9 des soins hospitaliers et l\u2019avanc\u00e9e rapide des sciences m\u00e9dicales (dialyse, chirurgie cardiaque, soins intensifs, chimioth\u00e9rapie, etc.) ont rapidement fait augmenter le nombre d\u2019hospitalisations. C\u2019\u00e9tait particuli\u00e8rement marquant au d\u00e9but parce qu\u2019on recevait d\u2019un coup bien des malades qui avaient attendu trop longtemps pour se faire soigner!<\/p>\n<p>Celui qui a le mieux exprim\u00e9 le changement profond qui a d\u00fb s\u2019op\u00e9rer suite \u00e0 l\u2019adoption de l\u2019assurance hospitalisation est Jean Lesage, qui disait que l\u2019assistance \u00e9tait \u00ab\u00a0d\u00e9pass\u00e9e dans le monde de 1961\u00a0\u00bb et qu\u2019elle avait \u00ab\u00a0d\u00e9laiss\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0la classe moyenne et \u00ab\u00a0humili\u00e9\u00a0\u00bb les pauvres : \u00ab\u00a0<i>En \u00e9tendant l\u2019assurance-hospitalisation \u00e0 la population enti\u00e8re, nous adoucissons le sort d\u2019une grande quantit\u00e9 de ces pauvres que l\u2019on qualifie de honteux; et l\u2019on permet \u00e0 des familles \u00e0 revenus modestes qui, selon les normes de l\u2019assistance publique, n\u2019auraient pas droit \u00e0 celle-ci, de recevoir \u00e0 temps et d\u2019une fa\u00e7on compl\u00e8te tous les soins m\u00e9dicaux n\u00e9cessaires <\/i>\u00bb (<i>La Presse<\/i>, 20 avril 1961).<\/p>\n<p>Sous l\u2019assistance publique, les gens avaient l\u2019impression de devoir \u00e9taler leurs vies priv\u00e9es devant le conseil municipal, parce que c\u2019est lui qui, en premier lieu, approuvait la demande ou non. Cela faisait en sorte que certaines personnes n\u00e9cessiteuses ne se pr\u00e9sentaient pas pour l\u2019obtenir. Dans mes recherches sur l\u2019histoire de ma ville natale, Saint-Sauveur, je suis tomb\u00e9e sur une dame qui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 envoyer son enfant \u00e0 l\u2019orphelinat plut\u00f4t que de demander les prestations de l\u2019assistance publique pour les \u00ab m\u00e8res n\u00e9cessiteuses\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Non seulement les malades avaient-ils d\u00e9sormais acc\u00e8s \u00e0 l\u2019hospitalisation selon leurs besoins, mais les pratiques propres \u00e0 un syst\u00e8me de charit\u00e9 allaient devoir changer. C\u2019est ainsi que le Cardinal L\u00e9ger<i> \u2014 <\/i>qui n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9cis\u00e9ment de gauche<i> \u2014 <\/i>a d\u00e9clar\u00e9 que les \u00ab\u00a0h\u00f4pitaux semblent pratiquer une certaine s\u00e9gr\u00e9gation \u00e0 l&rsquo;endroit de certains malades, notamment des vieillards, des malades chroniques, des canc\u00e9reux\u00a0\u00bb (<i>L\u2019Action populaire<\/i>, 3 mai 1961). M\u00eame si, en faisant ce constat, il d\u00e9criait plus g\u00e9n\u00e9ralement les d\u00e9rives de la \u00ab\u00a0modernit\u00e9\u00a0\u00bb, il r\u00e9f\u00e9rait \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 bien palpable sur le terrain.<\/p>\n<p><b>CV : Il n\u2019y a pas eu de nationalisation des h\u00f4pitaux au Qu\u00e9bec en 1961; comment l\u2019\u00c9tat pouvait-il aspirer \u00e0 contr\u00f4ler un r\u00e9seau priv\u00e9 d\u00e9j\u00e0 existant par le seul fait de le financer?<\/b><\/p>\n<p><b>LD : <\/b>M\u00eame si l\u2019assurance hospitalisation \u00e9tait fonctionnelle depuis le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1961, la prestation des services \u00e9tait encore contr\u00f4l\u00e9e en grande partie par les congr\u00e9gations religieuses et d\u2019autres int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s. Par exemple, l\u2019allocation des ressources se discutait en vase clos, selon le rapport de forces des m\u00e9decins-chefs et des sp\u00e9cialit\u00e9s. Le r\u00e9gime d\u2019emploi aussi \u00e9tait d\u00e9suet, puisqu\u2019il d\u00e9coulait d\u2019une organisation priv\u00e9e qui \u00e9tait en partie bas\u00e9e sur le b\u00e9n\u00e9volat ou sur des salaires tr\u00e8s insuffisants. La l\u00e9gislation du travail interdisait le droit de gr\u00e8ve aux employ\u00e9s des h\u00f4pitaux, qui devaient s\u2019en remettre aux d\u00e9cisions d\u2019un tribunal d\u2019arbitrage, lesquelles \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement peu favorables aux revendications des salari\u00e9s. Les infirmi\u00e8res \u00e9taient \u00e0 l\u2019avant-garde du mouvement de professionnalisation d\u2019un service devenu nouvellement public. Elles voyaient au quotidien les manques criants de l\u2019ancien syst\u00e8me, qui n\u2019avait pas les obligations d\u2019un r\u00e9el service aux citoyens. La sant\u00e9 \u00e9tant devenue une affaire d\u2019\u00c9tat, elle \u00e9tait de ce fait l\u2019affaire de tout le monde, et la population avait d\u00e9sormais un droit de regard sur les op\u00e9rations des h\u00f4pitaux. Dans ce contexte, il y avait des choses qui devaient changer, mais les directions d\u2019h\u00f4pitaux r\u00e9sistaient.<\/p>\n<p>En parall\u00e8le, le remplacement d\u2019un syst\u00e8me philanthropique par un syst\u00e8me fond\u00e9 sur les droits sociaux a fait changer les mentalit\u00e9s des employ\u00e9\u00b7e\u00b7s. On n\u2019acceptait tout simplement plus de se faire dire qu\u2019on n\u2019avait pas d\u2019argent pour payer convenablement le personnel et pour donner les services qu\u2019il fallait. \u00ab On ne sera plus pay\u00e9s par des indulgences! \u00bb, disions-nous. Le manque de personnel et de mat\u00e9riel, les bas salaires, le partage des lits d\u2019h\u00f4pitaux en fonction des sp\u00e9cialit\u00e9s et non selon les besoins des patients, l\u2019attribution in\u00e9gale des ressources par service \u2026 tout cela \u00e9tait remis en question dans le nouveau contexte.<\/p>\n<p><b>CV : Vous attribuez donc l\u2019augmentation des tensions au sein du syst\u00e8me \u00e0 la socialisation partielle des h\u00f4pitaux?<\/b><\/p>\n<p><b>LD :<\/b> La socialisation n\u2019\u00e9tait pas la cause des tensions. C\u2019est plut\u00f4t la r\u00e9sistance au changement des directions hospitali\u00e8res qui \u00e9tait \u00e0 la source des nombreux conflits dans le secteur. Il faut se rappeler que l\u2019assurance hospitalisation ne r\u00e9glait que la question du paiement des frais hospitaliers et des services diagnostiques et que les seuls services m\u00e9dicaux assur\u00e9s \u00e9taient la radiologie, les analyses de laboratoire et la pathologie. C\u2019\u00e9tait une \u00e9tape importante, mais cela ne couvrait pas les importants frais m\u00e9dicaux factur\u00e9s par les autres m\u00e9decins, pour lesquels il a fallu attendre l\u2019assistance m\u00e9dicale pour les assist\u00e9s sociaux en 1966, puis l\u2019assurance maladie universelle en 1970. \u00c0 ce sujet, ces m\u00e9decins vivaient assez bien avec les tarifs recommand\u00e9s par le Coll\u00e8ge des m\u00e9decins pour les personnes qui \u00e9taient capables de payer, offrant leurs services souvent gratuitement ou \u00e0 prix r\u00e9duit aux autres. Issue d\u2019une famille nombreuse dont il y avait souvent un membre malade, j\u2019ai vu mon p\u00e8re n\u00e9gocier \u00e0 la baisse les honoraires m\u00e9dicaux \u00e0 plus d\u2019une reprise!<\/p>\n<p>Entre temps, les h\u00f4pitaux et les docteurs craignaient maladivement l\u2019\u00e9tatisation du r\u00e9seau hospitalier et d\u00e9non\u00e7aient les vis\u00e9es socialisantes du gouvernement, allant jusqu\u2019\u00e0 brandir la menace du communisme. Alors m\u00eame que le fonds g\u00e9n\u00e9ral de la province couvrait d\u00e9sormais enti\u00e8rement le budget d\u2019op\u00e9ration des h\u00f4pitaux, leur gestion relevait pour la grande majorit\u00e9 \u2014 du c\u00f4t\u00e9 francophone \u00e0 tout le moins \u2014 des communaut\u00e9s religieuses. Or, celles-ci, comme d\u2019ailleurs leurs coll\u00e8gues anglophones, tenaient absolument \u00e0 garder le contr\u00f4le de leurs \u00e9tablissements. Les m\u00e9decins, pour leur part, exer\u00e7aient un pouvoir r\u00e9el \u00e0 ce niveau, m\u00eame s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas formalis\u00e9, mais leur v\u00e9ritable combat se situait plut\u00f4t au niveau de leur participation \u00e0 l\u2019assurance maladie \u00e0 venir. Ils contestaient le mod\u00e8le universel propos\u00e9 en Saskatchewan et voulaient avant tout maintenir la possibilit\u00e9 d\u2019avoir des patients priv\u00e9s et de r\u00e9clamer aux patients du r\u00e9gime public un suppl\u00e9ment d\u2019honoraires. C\u2019est dans ce contexte qu\u2019ils se sont organis\u00e9s en f\u00e9d\u00e9rations\u00a0: l\u2019une, la plus combative, pour les sp\u00e9cialistes; l\u2019autre pour les g\u00e9n\u00e9ralistes. Ces nouveaux groupes de pression ont repris du Coll\u00e8ge des m\u00e9decins la n\u00e9gociation des conditions d\u2019implantation de l\u2019assurance maladie, que tout le monde attendait, mais dont les modalit\u00e9s \u00e9taient f\u00e9rocement d\u00e9battues.<\/p>\n<p><b>CV : Quelle influence les infirmi\u00e8res ont-elles eu sur la r\u00e9organisation du r\u00e9seau de la sant\u00e9?<\/b><\/p>\n<p><b>LD : <\/b>Fortes de leur nouveau r\u00f4le, les infirmi\u00e8res ont commenc\u00e9 \u00e0 prendre les choses en main. Elles ont tout d\u2019abord travaill\u00e9 \u00e0 d\u00e9montrer le manque de personnel, notamment en raison des tr\u00e8s bas salaires. Elles ont fait la d\u00e9monstration de la transformation du travail infirmier : l\u2019implantation de nouvelles technologies, l\u2019augmentation du nombre de patients, l\u2019arriv\u00e9e de nouveaux m\u00e9decins ayant compl\u00e9t\u00e9 leur formation aux \u00c9tats-Unis, l\u2019organisation de nouveaux services (par exemple les soins intensifs), etc. L\u2019enrichissement de leur travail avait aussi un aspect tr\u00e8s positif. Il y avait plus de travail, et celui-ci \u00e9tait davantage complexifi\u00e9, donc il fallait plus de personnel, qui devait en outre \u00eatre plus form\u00e9.<\/p>\n<p>Elles se sont aussi attaqu\u00e9es aux privil\u00e8ges des religieuses. Ces derni\u00e8res d\u00e9tenaient tous les postes de cadres infirmi\u00e8res, ind\u00e9pendamment de leur comp\u00e9tence et exp\u00e9rience. Il y avait une religieuse hospitali\u00e8re dans chaque unit\u00e9 de soins. Il s\u2019agissait d\u2019une fonction importante\u00a0: elles distribuaient le travail, faisaient les horaires, allouaient les ressources selon l\u2019\u00e9volution des malades, g\u00e9raient le personnel et l\u2019\u00e9quipement et les rapports avec les autres d\u00e9partements, etc. Une infirmi\u00e8re nous racontait qu\u2019\u00e0 chaque printemps une nouvelle \u00ab <i>batch\u00a0<\/i>\u00bb de religieuses arrivaient dans un h\u00f4pital des S\u0153urs de la Providence et acc\u00e9daient directement \u00e0 des postes d\u2019hospitali\u00e8res \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elles devenaient cheffes de d\u00e9partement. Une ann\u00e9e, nous avons voulu v\u00e9rifier s\u2019il s\u2019agissait m\u00eame d\u2019infirmi\u00e8res dipl\u00f4m\u00e9es. Apr\u00e8s v\u00e9rification aupr\u00e8s de l\u2019Association des infirmi\u00e8res de la province de Qu\u00e9bec, la corporation professionnelle r\u00e9gissant la pratique, il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 qu\u2019elles ne l\u2019\u00e9taient pas toutes!<\/p>\n<p>Les conflits entre les h\u00f4pitaux et les infirmi\u00e8res d\u00e9montraient que notre v\u00e9ritable patron \u00e9tait devenu l\u2019\u00c9tat, mais que les congr\u00e9gations n\u2019avaient pas encore int\u00e9gr\u00e9 cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9. Comme les m\u00e9decins, elles esp\u00e9raient que tout resterait comme avant, sauf pour ce qui \u00e9tait du paiement maintenant garanti par l\u2019\u00c9tat. Nous avons fait en sorte que ce ne soit pas le cas : l\u2019assurance hospitalisation n\u2019\u00e9tait en fait que le premier pas. Elle a \u00e9t\u00e9 rapidement suivie par l\u2019adoption de la Loi des h\u00f4pitaux en 1962, laquelle cr\u00e9ait un bureau m\u00e9dical ind\u00e9pendant, distinguait la comptabilit\u00e9 des h\u00f4pitaux de celle de la communaut\u00e9 religieuse, en plus de s\u2019assurer que les \u00e9tablissements n\u2019\u00e9taient utilis\u00e9s qu\u2019aux fins pr\u00e9vues par la loi et selon ses r\u00e8glements. La situation des h\u00f4pitaux ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9e tout au long de la gr\u00e8ve de 1966 a men\u00e9 \u00e0 la formation de la Commission d&rsquo;enqu\u00eate sur la sant\u00e9 et le bien-\u00eatre social, pr\u00e9curseure de la Loi sur les services de sant\u00e9 et les services sociaux de 1971, laquelle est \u00e0 la base de notre r\u00e9gime actuel.<\/p>\n<p><b>CV : Parlez-nous des premiers conflits de travail, \u00e0 l\u2019H\u00f4tel-Dieu et \u00e0 Sainte-Justine.<\/b><\/p>\n<p><b>LD : <\/b>J\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 la syndicalisation des infirmi\u00e8res de l\u2019H\u00f4tel-Dieu. Nous \u00e9tions loin d\u2019avoir une vue d\u2019ensemble sur le syst\u00e8me de sant\u00e9. Cela s\u2019est fait en r\u00e9action au comportement d\u2019un chirurgien qui avait lanc\u00e9 ses gants au visage d\u2019une infirmi\u00e8re. Nous nous sommes dit que si l\u2019on avait un syndicat, on ne tol\u00e9rerait pas cela. Le climat aidant, nous sommes all\u00e9es chercher l\u2019adh\u00e9sion de la majorit\u00e9 des membres en quelques jours. Nous avons pr\u00e9sent\u00e9 ensuite nos revendications, dont l\u2019ajustement aux conditions de travail des infirmi\u00e8res syndiqu\u00e9es et surtout un m\u00e9canisme d\u2019examen des plaintes des infirmi\u00e8res quant au fardeau et \u00e0 l\u2019organisation du travail.<\/p>\n<p>Nous avons rencontr\u00e9 une vive r\u00e9sistance de la partie patronale et envisagions alors de recourir \u00e0 la gr\u00e8ve ill\u00e9gale. La direction de la F\u00e9d\u00e9ration nationale des services (FNS, devenue la FSSS) nous a convoqu\u00e9es pour nous en dissuader, le droit de gr\u00e8ve n\u2019\u00e9tant pas reconnu. Avec l\u2019appui de la CSN, les n\u00e9gociations ont repris et se sont termin\u00e9es sans gr\u00e8ve. Nous avons rejoint le groupe des syndicats CSN d\u2019infirmi\u00e8res, qui \u00e9taient en arbitrage sur l\u2019ensemble de la convention, et avons obtenu la formation d\u2019une commission de coop\u00e9ration professionnelle bipartite pour discuter des probl\u00e8mes professionnels, un pr\u00e9c\u00e9dent dans le milieu. Faute de recours, cette disposition ne pouvait donner satisfaction en cas de d\u00e9saccord, mais nous avions ouvert une porte que les infirmi\u00e8res de Sainte-Justine allaient franchir.<\/p>\n<p>L\u2019Alliance des infirmi\u00e8res de Sainte-Justine faisait partie d\u2019une vingtaine de syndicats d\u2019infirmi\u00e8res CSN qui \u00e9taient en arbitrage de convention, o\u00f9 se discutaient les salaires et les conditions de travail. Un arbitre allait en disposer parce que le droit de gr\u00e8ve dans les h\u00f4pitaux ne serait accord\u00e9 qu\u2019en 1964. Mais les infirmi\u00e8res n\u2019ont pas voulu attendre la fin de l\u2019arbitrage,\u00a0puisque les plus importants diff\u00e9rends \u00e9taient ailleurs. Impatientes, les nouvelles syndiqu\u00e9es voulaient agir sans tarder, et ont vot\u00e9 la gr\u00e8ve. Sur le droit de regard quant \u00e0 l\u2019organisation de travail, il y avait une sorte d\u2019urgence, l\u2019h\u00f4pital ayant tellement de probl\u00e8mes que le ministre de la Sant\u00e9, apr\u00e8s l\u2019expos\u00e9 du syndicat, l\u2019a suppli\u00e9 de ne pas \u00ab rendre cela public \u00bb.<\/p>\n<p>Or le gouvernement ne voulait pas n\u00e9gocier avec un syndicat en gr\u00e8ve. Tout au plus d\u00e9l\u00e9guait-il un haut-fonctionnaire qui assistait aux rencontres avec la direction. Quand la n\u00e9gociation a progress\u00e9, nous avions imagin\u00e9 une astuce : on s\u2019entend, mais les infirmi\u00e8res retournent au travail avant de l\u2019annoncer. C\u2019\u00e9tait sans compter sur la r\u00e9sistance des infirmi\u00e8res \u00e0 \u00ab\u00a0sauver la face du gouvernement \u00bb. Apr\u00e8s des heures de d\u00e9lib\u00e9rations, les infirmi\u00e8res ont finalement accept\u00e9 de jouer le jeu, mais pas de bon c\u0153ur. Elles \u00e9taient cependant heureuses du r\u00e9sultat\u00a0: pour la premi\u00e8re fois, une importante br\u00e8che \u00e9tait ouverte dans les droits de g\u00e9rance. D\u00e9sormais, les plaintes des infirmi\u00e8res sur l\u2019organisation des soins allaient \u00eatre examin\u00e9es en comit\u00e9 paritaire de nursing, avec recours \u00e0 un arbitre si l\u2019on n\u2019arrivait pas \u00e0 s\u2019entendre. Le r\u00e8glement de la gr\u00e8ve a marqu\u00e9 un tournant, en ce sens qu\u2019il a permis aux infirmi\u00e8res de faire entendre collectivement leur point de vue sur l\u2019organisation des soins.<\/p>\n<p>Pour aller plus loin\u00a0: Madeleine Morgan,<i> La col\u00e8re des douces.<\/i> <i>La gr\u00e8ve des infirmi\u00e8res de l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Justine en 1963, <\/i>Montr\u00e9al, CSN, 2003 et Luc Desrochers, <i>Une histoire de dignit\u00e9. FAS (CSN) 1935-1973<\/i>, Beauport, Qc, MNH, 1997.<\/p>\n<p>\u00c0 suivre :\u00a0<em><span class=\"s1\">La deuxi\u00e8me partie s\u2019attardera plus particuli\u00e8rement au conflit de travail de 1964 entre l\u2019AIM-CSN et une vingtaine d\u2019h\u00f4pitaux francophones g\u00e9r\u00e9s par des communaut\u00e9s religieuses, pour conclure, dans la troisi\u00e8me partie,\u00a0avec la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale dans\u00a0les h\u00f4pitaux du Qu\u00e9bec en 1966.<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette entrevue en trois parties porte sur les luttes sociales des infirmi\u00e8res du Qu\u00e9bec des ann\u00e9es 1960. 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