{"id":3103,"date":"2017-11-29T07:46:58","date_gmt":"2017-11-29T11:46:58","guid":{"rendered":"https:\/\/chrs.dev.uqam.ca\/?p=3103"},"modified":"2017-11-30T23:48:07","modified_gmt":"2017-12-01T03:48:07","slug":"entretien-avec-louise-bienvenue-a-loccasion-du-lancement-du-site-memoires-de-boscoville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2017\/11\/29\/entretien-avec-louise-bienvenue-a-loccasion-du-lancement-du-site-memoires-de-boscoville\/","title":{"rendered":"Entretien avec Louise Bienvenue \u00e0 l\u2019occasion du lancement du site M\u00e9moires de Boscoville"},"content":{"rendered":"<p><i>Cette entrevue porte sur le<\/i> <i>projet de recherche dirig\u00e9 par l\u2019historienne Louise Bienvenue sur l\u2019histoire de Boscoville, un centre de r\u00e9\u00e9ducation pour jeunes d\u00e9linquants. Le nouveau site, <\/i>M\u00e9moires de Boscoville<i>,<\/i> <i>met en valeur une trentaine de t\u00e9moignages r\u00e9colt\u00e9s dans le cadre d\u2019une enqu\u00eate orale men\u00e9e entre 2012 et 2015. Formul\u00e9s plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s la fermeture de l\u2019internat, ces r\u00e9cits nous \u00e9clairent sur l\u2019exp\u00e9rience de Boscoville et sur les traces m\u00e9morielles qu\u2019elle a laiss\u00e9es. En plus de soupeser les effets \u00e0 long terme des innovations th\u00e9rapeutiques mises de l\u2019avant au sein du centre de la Rivi\u00e8re des Prairies, l\u2019enqu\u00eate vise \u00e0 consigner pour les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir la m\u00e9moire d\u2019une institution qu\u00e9b\u00e9coise unique de la seconde moiti\u00e9 du XX<\/i><i>e<\/i><i> si\u00e8cle.<\/i><\/p>\n<p>Propos recueillis par Cory Verbauwhede.<\/p>\n<p><b>Cory Verbauwhede : Parlez-nous du projet derri\u00e8re le site.<\/b><\/p>\n<p><b>Louise Bienvenue : <\/b>L\u2019enqu\u00eate orale qui a donn\u00e9 jour au site Web <i>M\u00e9moires de Boscoville<\/i> fait partie d\u2019une plus vaste recherche sur cette institution qui a marqu\u00e9 l\u2019histoire de la justice des mineurs au Qu\u00e9bec. En lisant les travaux historiques sur les premi\u00e8res institutions sociojudiciaires pour jeunes qu\u2019\u00e9taient les \u00e9coles de r\u00e9forme et la Cour des jeunes d\u00e9linquants, dont plusieurs ont \u00e9t\u00e9 sign\u00e9s par des membres du CHRS (V\u00e9ronique Strimelle, Sylvie M\u00e9nard, Jean Tr\u00e9panier, David Niget, Lucie Quevillon, Jean-Marie Fecteau, etc.), j\u2019ai voulu savoir comment les choses avaient \u00e9volu\u00e9 dans l\u2019apr\u00e8s-guerre. J\u2019avais crois\u00e9 le nom de Boscoville dans un ouvrage dirig\u00e9 par Marie-Paule Malouin, <i>L\u2019univers des enfants en difficult\u00e9, <\/i>et \u00e7a m\u2019avait beaucoup intrigu\u00e9e. Cette institution avait bouscul\u00e9 de bord en bord les mani\u00e8res de faire. Elle avait mis\u00e9 sur les sciences du psychisme et de la p\u00e9dagogie pour r\u00e9inventer la r\u00e9\u00e9ducation des adolescents d\u00e9linquants. Dans les ann\u00e9es 1950, mais surtout dans les trois d\u00e9cennies qui ont suivi, Boscoville s\u2019est impos\u00e9 comme un espace th\u00e9rapeutique moderne. Ce fut un important chantier d\u2019interpr\u00e9tation du ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9linquant en Am\u00e9rique du Nord. Plusieurs visiteurs et stagiaires de l\u2019\u00e9tranger y \u00e9taient re\u00e7us, alors que les nouveaux th\u00e9oriciens canadiens de la psycho\u00e9ducation \u00e9taient accueillis dans les congr\u00e8s sp\u00e9cialis\u00e9s \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_3107\" aria-describedby=\"caption-attachment-3107\" style=\"width: 740px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3107 size-large\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville-1024x701.jpg\" width=\"740\" height=\"507\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville-1024x701.jpg 1024w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville-300x206.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville-768x526.jpg 768w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville.jpg 1400w\" sizes=\"auto, (max-width: 740px) 100vw, 740px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-3107\" class=\"wp-caption-text\">Capture d&rsquo;\u00e9cran du site <i>M\u00e9moires de Boscoville<\/i><\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>CV :<\/b> <b>Quelle \u00e9tait l\u2019innovation de Boscoville au niveau du traitement de la d\u00e9linquance juv\u00e9nile?<\/b><\/p>\n<p><b>LB : <\/b>Boscoville est reconnu comme l\u2019un des berceaux de la psycho\u00e9ducation au Qu\u00e9bec. Les fondateurs partaient de la pr\u00e9misse qui nous semble \u00e9vidente aujourd\u2019hui, mais qui l\u2019\u00e9tait moins dans les ann\u00e9es 1940, selon laquelle les actes antisociaux sont la manifestation d\u2019un probl\u00e8me int\u00e9rieur. Pour l\u2019\u00e9quipe pionni\u00e8re de Boscoville, les facteurs qu\u2019on avait jusqu\u2019alors associ\u00e9s \u00e0 la d\u00e9linquance \u2014 pauvret\u00e9, alcoolisme, tares h\u00e9r\u00e9ditaires, probl\u00e8mes neurologiques, culture urbaine, etc. \u2014 avaient peut-\u00eatre une importance, mais ils n\u2019expliquaient pas tout. La gravit\u00e9 du crime lui-m\u00eame, \u00e0 la limite, \u00e9tait peu signifiante. \u00c0 leurs yeux, l\u2019origine d\u2019une \u00ab carri\u00e8re d\u00e9linquante typique \u00bb \u00e9tait un traumatisme interne qui compromettait le d\u00e9veloppement psychoaffectif d\u2019un individu. C\u2019est \u00e0 cela qu\u2019on devait prioritairement s\u2019attaquer, en orientant le traitement sur la personnalit\u00e9 du jeune et sur son potentiel \u00e0 d\u00e9velopper. Le r\u00f4le de l\u2019\u00e9ducateur consistait \u00e0 aider la personne \u00e0 actualiser \u00ab les forces de son Moi \u00bb, comme on le disait dans le jargon de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Adeptes du mod\u00e8le de l\u2019internat, les pionniers de Boscoville concevaient le centre comme une sorte d\u2019incubateur bien temp\u00e9r\u00e9, adapt\u00e9 aux besoins des jeunes. La vie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur \u00e9tait tout enti\u00e8re d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la th\u00e9rapie. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s intensif. On misait sur la dynamique de groupe pour favoriser des transformations con\u00e7ues comme autant d\u2019\u00e9tapes vers l\u2019autonomie.<\/p>\n<p><b>CV : Vous vous appuyez beaucoup sur l\u2019histoire orale dans ce projet. Qu\u2019est-ce qu\u2019une telle approche vous a apport\u00e9? Y avait-il des \u00e9cueils?<\/b><\/p>\n<p><b>LB : <\/b>Comment ce projet r\u00e9\u00e9ducatif novateur fut-il per\u00e7u par les principaux int\u00e9ress\u00e9s, soit les jeunes pensionnaires de Boscoville et leurs \u00e9ducateurs? Cette question s\u2019est rapidement impos\u00e9e. Notre important corpus documentaire assembl\u00e9 au fil des ans \u00e9tait tr\u00e8s riche mais ne donnait qu\u2019indirectement acc\u00e8s \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience qui avait \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue. C\u2019est en constatant cette lacune que nous avons con\u00e7u le projet de rencontrer les anciens. N\u2019a-t-on pas maintes fois soulign\u00e9 combien les sources orales repr\u00e9sentent un outil pertinent pour rendre compte de l\u2019exp\u00e9rience de populations fragilis\u00e9es et sans voix, absentes des documents \u00e9crits? L\u2019enqu\u00eate que nous avons entreprise a rejoint d\u2019anciens \u00e9ducateurs ainsi que d\u2019anciens r\u00e9sidents de Boscoville \u2014 ceux que l\u2019on appelait \u00ab citoyens \u00bb dans le jargon institutionnel \u2014 avec le souci de dresser un portrait global de la relation d\u2019aide. Ainsi, entre 2012 et 2015, principalement, nous avons men\u00e9 29 entretiens, soit 13 avec des pionniers et des psycho\u00e9ducateurs du centre, et 16 avec d\u2019anciens pensionnaires.<\/p>\n<p>R\u00e9colter a posteriori \u2014 et sur une base volontaire \u2014 des t\u00e9moignages d\u2019anciens d\u00e9linquants institutionnalis\u00e9s soul\u00e8ve \u00e0 coup s\u00fbr des questions de m\u00e9thode. Il y a danger d\u2019user na\u00efvement de telles archives parl\u00e9es, constitu\u00e9es pour la circonstance. Il faut prendre l\u2019entretien pour ce qu\u2019il est : un rapport biographique \u00e0 soi. En effet, ce n\u2019est pas tant sur le plan factuel que les r\u00e9cits furent les plus utiles. Car on doit composer avec les vacillements de la m\u00e9moire et les facteurs psychologiques li\u00e9s au fait de raconter son histoire. Bien qu\u2019imparfaite, cette m\u00e9moire du pass\u00e9 est int\u00e9ressante en soi : avec \u00ab ses lumi\u00e8res et ses ombres \u00bb\u2026 Pourquoi se rappelle-t-on de telle chose et oublie-t-on telle autre chose?<\/p>\n<p>Le mat\u00e9riel r\u00e9colt\u00e9, on s\u2019en doute, comporte des biais, malgr\u00e9 nos efforts pour favoriser sa diversification. Ainsi, une forte proportion de nos r\u00e9pondants a conserv\u00e9 un souvenir assez positif de leur passage par Boscoville, ce qui n\u2019exclut pas que certains aient eu des d\u00e9m\u00eal\u00e9s ult\u00e9rieurs avec la justice et que quatre d\u2019entre eux aient fait des s\u00e9jours en maisons de r\u00e9\u00e9ducation ou de d\u00e9tention par la suite. La recherche comporte donc son angle mort qui est en partie att\u00e9nu\u00e9 par le fait qu\u2019en entrevue, l\u2019exp\u00e9rience de camarades ayant fui le centre ou ayant par la suite \u00ab mal tourn\u00e9 \u00bb fut \u00e0 l\u2019occasion \u00e9voqu\u00e9e. Au total, si nous ne pouvons affirmer que les t\u00e9moignages r\u00e9colt\u00e9s sont repr\u00e9sentatifs en tous points de l\u2019exp\u00e9rience des anciens, ils s\u2019av\u00e8rent n\u00e9anmoins hautement significatifs et permettent de raconter une histoire de Boscoville que l\u2019on peut croiser avec ce que r\u00e9v\u00e8lent les sources \u00e9crites.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_3111\" aria-describedby=\"caption-attachment-3111\" style=\"width: 740px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-large wp-image-3111\" src=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville2-1024x697.jpg\" alt=\"\" width=\"740\" height=\"504\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville2-1024x697.jpg 1024w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville2-300x204.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville2-768x523.jpg 768w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/captureboscoville2.jpg 1403w\" sizes=\"auto, (max-width: 740px) 100vw, 740px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-3111\" class=\"wp-caption-text\">Capture d\u2019\u00e9cran du site M\u00e9moires de Boscoville<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>CV : Au sujet de ces entrevues orales, parlez-nous de vos techniques concr\u00e8tes de pr\u00e9sentation et de diffusion de la recherche.<\/b><\/p>\n<p><b>LB : <\/b>D\u00e8s le d\u00e9part, j\u2019ai voulu que la trentaine d\u2019entretiens r\u00e9alis\u00e9s soient le plus souvent possible film\u00e9s. Pour nous, ces t\u00e9moignages n\u2019\u00e9taient pas qu\u2019une source d\u2019information; ils devenaient en eux-m\u00eames des archives, permettant de consigner \u00e0 long terme la m\u00e9moire de Boscoville. Le t\u00e9moignage film\u00e9 ajoute beaucoup \u00e0 ces r\u00e9cits qui abordent des sujets d\u00e9licats, des souvenirs douloureux. La vid\u00e9o donne acc\u00e8s \u00e0 toute une information \u00ab m\u00e9tanarrative \u00bb : le langage du corps, l\u2019expression du visage\u2026 Le versant sensible du r\u00e9cit est ainsi plus manifeste. J\u2019ai eu la chance d\u2019\u00eatre appuy\u00e9e dans cette d\u00e9marche par St\u00e9phanie Lanthier, qui a r\u00e9alis\u00e9 des films pour l\u2019ONF et qui a une formation d\u2019historienne. Avec notre riche mat\u00e9riel, nous avons pu produire des capsules documentaires accessibles sur Youtube et concevoir le site Web <i>M\u00e9moires de Boscoville<\/i>. Nous rejoignons ainsi un plus vaste public que ce que permettent nos publications savantes. Dans la conception du site Web, j\u2019aimerais souligner l\u2019impressionnant travail de Camille Robert, la conceptrice principale, et de Ch\u00e9rine Pascaud, qui a \u0153uvr\u00e9 au rep\u00e9rage de t\u00e9moignages. Kim Petit, la coordonnatrice du CHRS, nous a aussi donn\u00e9 un indispensable coup de main!<\/p>\n<p><b>CV : Boscoville existe encore aujourd\u2019hui. Est-ce que l\u2019organisme actuel ressemble \u00e0 celui que vous d\u00e9crivez?<\/b><\/p>\n<p><b>LB : <\/b>Depuis 1997, Boscoville n\u2019est plus un Centre jeunesse. Il a ferm\u00e9 ses portes dans la controverse, entre autres pour des raisons budg\u00e9taires (c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de la qu\u00eate du \u201cd\u00e9ficit z\u00e9ro\u201d). D\u2019autres facteurs ont jou\u00e9 \u00e9galement, plus strictement li\u00e9s aux enjeux th\u00e9rapeutiques. La mission de Boscoville se poursuit sous une autre forme, aujourd\u2019hui. L\u2019organisme offre, entre autres, de la formation continue \u00e0 des intervenants qui travaillent aupr\u00e8s de client\u00e8les de jeunes en difficult\u00e9s, dont des mineurs h\u00e9berg\u00e9s en milieu autochtone. Les membres de l\u2019\u00e9quipe actuelle sont bien ancr\u00e9s dans le pr\u00e9sent, mais plusieurs demeurent attach\u00e9s \u00e0 l\u2019esprit de Boscoville, aux valeurs fondatrices de l\u2019institution.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b><i>Pour aller plus loin :<\/i><\/b><a href=\"https:\/\/boscoville.cieq.ca\/\"> <i>M\u00e9moire de Boscoville<\/i><\/a>, en particulier l\u2019onglet : \u00ab pour en savoir plus \u00bb. Boscoville a aussi<a href=\"http:\/\/www.boscoville.ca\/\"> son propre site Web<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette entrevue porte sur le projet de recherche dirig\u00e9 par l\u2019historienne Louise Bienvenue sur l\u2019histoire de Boscoville, un centre de r\u00e9\u00e9ducation pour jeunes d\u00e9linquants. 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