{"id":2121,"date":"2016-06-23T18:56:25","date_gmt":"2016-06-23T17:56:25","guid":{"rendered":"http:\/\/chrs.cieq.ca\/?p=2121"},"modified":"2017-05-04T00:52:05","modified_gmt":"2017-05-04T04:52:05","slug":"david-niget","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2016\/06\/23\/david-niget\/","title":{"rendered":"Entretien avec David Niget"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><i><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-2130 size-large\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-1024x359.jpg\" width=\"740\" height=\"259\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau.jpg 1024w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-300x105.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-768x269.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 740px) 100vw, 740px\" \/>David Niget est ma\u00eetre de conf\u00e9rences en histoire \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Angers, affili\u00e9 au Centre de recherches historiques de l\u2019Ouest (CNRS, France) et au Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (UQAM, Qu\u00e9bec). Reconnu pour ses travaux sur la r\u00e9\u00e9ducation des mineurs au Qu\u00e9bec, en France et en Belgique, il place l\u2019agentivit\u00e9 historique de la jeunesse au c\u0153ur de ses recherches. Sa r\u00e9flexion actuelle sur l\u2019observation m\u00e9dico-p\u00e9dagogique, qui se d\u00e9veloppe en France, en Belgique et au Qu\u00e9bec entre 1945 et 1970, vise \u00e0 mettre en lumi\u00e8re l\u2019ascension des experts dans la d\u00e9finition et le traitement de la d\u00e9linquance juv\u00e9nile, r\u00e9v\u00e9lant ainsi le double mouvement instaur\u00e9 par ces nouvelles approches : incitation \u00e0 l\u2019autonomisation des jeunes en tant que citoyens en devenir, d\u2019une part, et subjectivation croissante de ces m\u00eames jeunes, cibl\u00e9s par des th\u00e9rapies nouvelles invasives de leur intimit\u00e9 psychique, de l\u2019autre. Il ne s\u2019agit ainsi pas uniquement de d\u00e9voiler les processus de prise en charge mais aussi d\u2019examiner la r\u00e9action des jeunes \u00e0 l\u2019endroit de ceux-ci.<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s2\">Entrevue par\u00a0Cory Verbauwhede, en\u00a0vue\u00a0de\u00a0la communication qui aura lieu le 1er septembre\u00a0\u00e0 11 h intitul\u00e9e \u00ab <a href=\"http:\/\/questionsociale.uqam.ca\/?p=234\"><span class=\"s3\">Sciences du psychisme et citoyennet\u00e9 dans les institutions de r\u00e9\u00e9ducation pour jeunes d\u00e9linquantes en France et en Belgique (1945-1970)<\/span><\/a>\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Cory Verbauwhede :<\/b> Parlez-nous de votre parcours.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>David Niget :<\/b> Ma recherche doctorale, sous la direction de Jean-Marie Fecteau, fondateur du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales dont je suis un chercheur affili\u00e9, a port\u00e9 sur la mise en place du Tribunal pour enfants en France et au Qu\u00e9bec. J\u2019ai voulu apporter une perspective non-institutionnelle et non-juridique \u00e0 une histoire qui demeure tr\u00e8s classique dans son ensemble, en centrant mon travail sur les jeunes et leur \u00ab\u00a0exp\u00e9rience sociale\u00a0\u00bb. Je me suis d\u2019abord int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re p\u00e9riode d\u2019existence du tribunal, de sa fondation en 1912 au sortir de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, puis un poste de recherche postdoctorale \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 catholique de Louvain (UCL) m\u2019a permis d\u2019\u00e9tendre la p\u00e9riode \u00e9tudi\u00e9e jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1950-1960, en me penchant sur le cas, passionnant, de la Belgique.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Comment distingueriez-vous votre approche d\u2019une historiographie plus \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Lorsque j\u2019\u00e9tais aux \u00e9tudes, l\u2019histoire sociale se concentrait de plus en plus sur les acteurs, en suivant les propositions \u00e9pist\u00e9mologiques de Boltanski par exemple. Dans mon domaine, cela impliquait de s\u2019int\u00e9resser au \u00ab\u00a0sujet juv\u00e9nile \u00bb qui fait face aux syst\u00e8mes de normes instaur\u00e9s par les institutions bien plus qu\u2019aux institutions elles-m\u00eames. Je suis donc un chercheur de mon \u00e9poque.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Pour le colloque Question sociale et citoyennet\u00e9, vous proposez une communication sur le point de vue des jeunes face \u00e0 l\u2019intervention des experts en mati\u00e8re de \u00ab\u00a0psychisme \u00bb dans le dispositif p\u00e9nal des jeunes en Belgique et en France. Comment en \u00eates-vous arriv\u00e9 \u00e0 vous int\u00e9resser \u00e0 ce sujet, et surtout, quelles sont vos sources, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une histoire qu\u2019on devine peu document\u00e9e?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Les choix de th\u00e8mes de recherche pr\u00e9cis d\u00e9coulent souvent d\u2019heureux hasards qui sont tributaires de d\u00e9couvertes faites lors de travaux dans les archives, de rencontres fortuites, d\u2019\u00e9v\u00e9nements impr\u00e9vus, etc. C\u2019est un aspect du m\u00e9tier d\u2019historien qui me pla\u00eet beaucoup, et qui devrait, me semble-t-il, faire partie de notre posture \u00e9pist\u00e9mologique de mani\u00e8re explicite. Dans mon cas, c\u2019est une belle petite histoire. Par l\u2019entremise de Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, une experte sur la question des droits des enfants, j\u2019ai su que les Institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) de Saint-Servais en Belgique voulaient se d\u00e9barrasser de leurs archives. Ils avaient en effet d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9truire des dossiers de jeunes filles qui y avaient \u00e9t\u00e9 en \u00ab\u00a0observation \u00bb dans les ann\u00e9es 1920-1940. Cette p\u00e9riode d\u2019observation \u00e9tait une sorte d\u2019enqu\u00eate par l\u2019institution aupr\u00e8s d\u2019adolescentes qu\u2019elle suspectait de d\u00e9linquance. L\u2019enqu\u00eate \u00e9tait men\u00e9e avant qu\u2019un jugement officiel n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ces personnes. Certaines sortaient de l\u2019institution sans avoir \u00e9t\u00e9 jug\u00e9es coupables de quoi que ce soit. Pour d\u2019autres, plus nombreuses, c\u2019\u00e9tait le d\u00e9but d\u2019une longue carri\u00e8re institutionnelle, d\u2019autant plus longue que l\u2019on estimait que les \u00ab\u00a0mauvaises filles\u00a0\u00bb \u00e9taient plus difficilement \u00ab\u00a0r\u00e9ins\u00e9rables\u00a0\u00bb\u2026 Nous sommes donc dans le domaine de l\u2019\u00ab infra-p\u00e9nal\u00a0\u00bb, et c\u2019est en partie pour cette raison que les IPPJ ne trouvaient pas preneur pour leurs vieux dossiers, que les Archives de l\u2019\u00c9tat de Belgique consid\u00e9raient comme \u00ab mineurs \u00bb et pour lesquels elles disaient ne pas avoir de place.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> On allait donc d\u2019une certaine mani\u00e8re effacer leur(s) histoire(s)?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Ce refus, qui m\u00e9rite effectivement qu\u2019on s\u2019y attarde \u2014 surtout dans le contexte d\u2019une r\u00e9flexion sur la citoyennet\u00e9 \u2014 trahit le d\u00e9dain, voire la pudeur ou la g\u00eane sociale qu\u2019on ressent par rapport \u00e0 ces jeunes filles \u00ab ali\u00e9n\u00e9es \u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9linquantes \u00bb et \u00ab\u00a0criminelles \u00bb. Peut-\u00eatre y avait-il aussi l\u00e0 une part de honte par rapport \u00e0 des pratiques qu\u2019on consid\u00e9rerait aujourd\u2019hui comme abusives. Toujours est-il que \u2014 de fa\u00e7on certes peu orthodoxe \u2014 nous sommes all\u00e9s chercher les archives qui n\u2019\u00e9taient pas encore d\u00e9truites, avec des coll\u00e8gues du Centre d\u2019histoire du droit et de la justice de l\u2019UCL. Nous les avons rapport\u00e9es \u00e0 mon bureau \u00e0 l\u2019universit\u00e9, o\u00f9 pendant les deux ans que je les ai gard\u00e9es, on ne pouvait y faire entrer quoi que ce soit de plus. De mon point de vue, c\u2019\u00e9tait bien pratique, mais les Archives de l\u2019\u00c9tat \u00e0 Namur se sont finalement int\u00e9ress\u00e9es \u00e0 ces dossiers et ont r\u00e9clam\u00e9 leur retour imm\u00e9diat, non sans un certain ton accusateur, m\u00eame si nous leur avons signal\u00e9 que sans nous ces archives auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites. Depuis, ce fonds a \u00e9t\u00e9 remarquablement mis en valeur, inventori\u00e9, et j\u2019ai pu travailler avec Julie Godinas, archiviste, \u00e0 la r\u00e9daction d\u2019un guide \u00e0 destination des chercheurs sur les usages possibles de ces documents. Comme quoi la t\u00e9nacit\u00e9 paye parfois\u2026<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Que ce genre de choses se soit pass\u00e9 avant la mise en place de l\u2019\u00c9tat et des moyens d\u2019archivage modernes peut \u00e0 la limite se comprendre, mais au XXIe si\u00e8cle, en Belgique, cela me para\u00eet inacceptable?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Outre le fait qu\u2019on donne en g\u00e9n\u00e9ral peu d\u2019importance aux archives judiciaires, il s\u2019agit d\u2019un bel exemple des angles morts de la recherche documentaire, qui est largement d\u00e9pendante des politiques d\u2019archivage, des biais des archivistes, et, plus largement, d\u2019une politique m\u00e9morielle discriminatoire. On a, dans ce cas, la confirmation que les \u00ab\u00a0filles incorrigibles\u00a0\u00bb sont des citoyennes de seconde zone, dont il n\u2019y a pas lieu de garder une trace. Symboliquement, on leur dit qu\u2019elles n\u2019ont m\u00eame pas le droit \u00e0 la m\u00e9moire, ni m\u00eame droit \u00e0 l\u2019histoire. Or la m\u00e9moire et l\u2019histoire sont des attributs fondamentaux de la citoyennet\u00e9. Cela rejoint un projet d\u2019enqu\u00eate orale que je compte mener aupr\u00e8s d\u2019anciennes d\u00e9tenues afin de comprendre quel impact ce passage en institution a eu dans leurs vies. Je cherche \u00e0 comprendre s\u2019il s\u2019agissait plut\u00f4t d\u2019une parenth\u00e8se dans leurs parcours ou alors si cela a particip\u00e9 de la construction psychologique de leurs personnalit\u00e9s, voire m\u00eame de la formation de leur identit\u00e9 politique. R\u00e9bellion ou soumission, ces exp\u00e9riences de la contrainte laissent des traces sur les trajectoires individuelles et sur les repr\u00e9sentations que l\u2019on se fait des normes sociales. Plus qu\u2019une d\u00e9marche patrimoniale, il s\u2019agit d\u2019un projet politique, puisqu\u2019il y a derri\u00e8re tout cela des revendications de reconnaissance qui sont encore bien actuelles. Nombreuses et nombreux sont encore les ancien.ne.s d\u00e9tenu.e.s qui n\u2019ont m\u00eame jamais r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 leurs proches le fait d\u2019\u00eatre\u00a0pass\u00e9s par de telles institutions.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Dans votre proposition de communication, vous \u00e9voquez aussi la congr\u00e9gation du Bon-Pasteur.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Oui\u00a0\u2014 j\u2019ai l\u00e0 aussi eu de la chance. En effet, cette congr\u00e9gation, dont la maison m\u00e8re se situe \u00e0 Angers, o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lu \u00e0 un poste d\u2019enseignement en 2013, \u00e9tait une sorte de multinationale de l\u2019enfermement des jeunes filles. Que ce soit \u00e0 Montr\u00e9al, aux \u00c9tats-Unis, en Australie ou en France, elle en avait quasiment le monopole. \u00c0 la veille de la Seconde Guerre mondiale, la congr\u00e9gation du Bon-Pasteur repr\u00e9sente 350 monast\u00e8res, o\u00f9 travaillent plus de 10.000 religieuses qui encadrent 52.000 \u00ab\u00a0p\u00e9nitentes\u00a0\u00bb, dans pr\u00e8s de 40 pays. Or, elle a fini par accepter d\u2019ouvrir ses archives en 2014. Officiellement, c\u2019\u00e9tait pour pouvoir faire sa propre histoire, mais c\u2019\u00e9tait aussi une r\u00e9ponse, d\u2019une part, \u00e0 une pression soutenue de la part d\u2019anciennes d\u00e9tenues et, de l\u2019autre, \u00e0 une attente sociale accrue de reconnaissance des souffrances pass\u00e9es et de clarification historique des zones sombres de notre histoire. Dans le cas du Bon-Pasteur, les anciennes se sont bien organis\u00e9es et ont mis sur pied un blogue, donn\u00e9 des conf\u00e9rences, etc. Elles sont notamment actives dans les r\u00e9seaux f\u00e9ministes de la gauche radicale. Au-del\u00e0 de demandes possibles de d\u00e9dommagement \u2014 qui contrairement au Qu\u00e9bec seraient ici plut\u00f4t vues comme affaiblissant la cause en y ajoutant un facteur d\u2019int\u00e9ressement \u2014 elles disent vouloir \u00e9changer avec la congr\u00e9gation du Bon-Pasteur et exigent des excuses de sa part et de la part de l\u2019\u00c9tat. En outre, la plupart affirment avec force ne jamais avoir commis de v\u00e9ritable faute justifiant le traitement qu\u2019elles ont subi. Elles se disent, avec raison me semble-t-il, victimes d\u2019un ordre moral violent \u00e0 l\u2019encontre des filles des classes populaires.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Au fond, vous vous int\u00e9ressez aux actes de r\u00e9bellion de ces jeunes, tant dans le pass\u00e9 que dans le pr\u00e9sent?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est la subversion des normes impos\u00e9es d\u2019en haut par diverses strat\u00e9gies de r\u00e9sistance. L\u2019intervention d\u2019institutions comme les IPPJ et le Bon-Pasteur se fondait sur un paradoxe que les filles ont su exploiter contre ces institutions. Ainsi, au nom des droits de l\u2019enfant et de la protection de l\u2019enfance, l\u2019\u00c9tat se permettait d\u2019enfreindre les r\u00e8gles qu\u2019il avait lui-m\u00eame instaur\u00e9es et qui exigeaient qu\u2019aucune punition ne soit inflig\u00e9e sans infraction \u00e0 une norme connue \u00e0 l\u2019avance. La nouvelle rationalit\u00e9, que j\u2019appellerais \u00ab m\u00e9dico-sociale \u00bb et qui consiste \u00e0 pr\u00e9voir les risques sociaux en les anticipant, vient en contradiction directe avec la rationalit\u00e9 des Lumi\u00e8res qui appelait \u00e0 neutraliser le pouvoir arbitraire des moralistes en jugeant des faits et non des individus. Or, dans les cas d\u2019enfermement de jeunes filles, on les privait de leur libert\u00e9 avant m\u00eame l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une quelconque infraction, au nom de la pr\u00e9vention des risques sociaux. M\u00eame si la justification de la mesure d\u2019enfermement \u00e9tait le plus souvent \u00ab protectionnelle \u00bb plut\u00f4t que p\u00e9nale, le caract\u00e8re punitif de cette surveillance tr\u00e8s contraignante et invasive n\u2019\u00e9chappait \u00e0 personne. Plusieurs filles ont d\u00e9tect\u00e9 ce manque de l\u00e9gitimit\u00e9 de la part des autorit\u00e9s et ont tent\u00e9 de l\u2019utiliser contre elles, parfois de fa\u00e7on tr\u00e8s cr\u00e9ative. Je pense par exemple \u00e0 une fille qui s\u2019est empar\u00e9e du fait qu\u2019on la disait \u00ab\u00a0fragile \u00bb\u00a0pour exiger qu\u2019on la laisse rentrer chez elle (ou sinon il y aurait un drame), ou \u00e0 une autre, qui argumentait qu\u2019elle avait d\u2019autant plus droit d\u2019\u00eatre respect\u00e9e (et donc qu\u2019on lui accorde plus de libert\u00e9) qu\u2019elle \u00e9tait jug\u00e9e \u00ab d\u00e9ficiente\u00a0\u00bb. L\u2019hypersexualisation des filles est \u00e9galement un bon exemple\u00a0: l\u00e0 o\u00f9 les expertises psychiques les stigmatisaient, certaines jeunes filles utilisaient cette assignation de mani\u00e8re subversive, subversion d\u2019autant plus explosive qu\u2019elle \u00e9tait\u00a0jet\u00e9e aux visages de chastes religieuses!\u00a0Ainsi, de mani\u00e8re paradoxale, les sciences du psychisme \u00ab\u00a0assujettissent\u00a0\u00bb les jeunes, mais contribuent \u00e9galement \u00e0 construire un sujet conscient de son individualit\u00e9, et ultimement, de ses droits.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Quel lien faites-vous entre cette r\u00e9sistance et le th\u00e8me de la citoyennet\u00e9?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Comprendre les institutions de gestion des masses juv\u00e9niles du point de vue de la jeunesse populaire qui y \u00e9tait assujettie, c\u2019est aller au c\u0153ur des nouvelles pratiques de r\u00e9gulation sociale qui se d\u00e9veloppent avec l\u2019apparition du sujet de droits et le mouvement pour la mise en place de chartes de droits universels \u00e0 destination de l\u2019enfance depuis les ann\u00e9es 1920 jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1980. La citoyennet\u00e9 repr\u00e9sente en effet bien plus que de simples \u00e9nonc\u00e9s abstraits et individualistes comme les droits de la personne et le droit de vote\u00a0: avant toute autre chose, c\u2019est une pratique tr\u00e8s concr\u00e8te, issue des revendications de souverainet\u00e9 collective port\u00e9es par les grands mouvements populaires. Or, on a tendance \u00e0 situer les droits des enfants dans la d\u00e9clinaison des droits individuels \u00e9nonc\u00e9s par le lib\u00e9ralisme, qui ne deviennent finalement que des instruments de normalisation et de disciplinarisation d\u2019autant plus pernicieux qu\u2019ils promettent de fa\u00e7on fallacieuse l\u2019\u00e9mancipation de celles m\u00eames qui sont contraintes en leur nom. L\u2019\u00e9tude de ces r\u00e9alit\u00e9s cach\u00e9es nous m\u00e8ne \u00e0 vouloir r\u00e9habiliter les dimensions collective et pratique de la citoyennet\u00e9, souvent pr\u00e9sent\u00e9es comme \u00ab\u00a0archa\u00efques\u00a0\u00bb depuis les suppos\u00e9s \u00e9checs historiques des projets socialistes au XXe si\u00e8cle. Pourtant, cette dimension collective de la citoyennet\u00e9 est fondamentale, elle renvoie au principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 qu\u2019elle rec\u00e8le. Comme le dit bien l\u2019anthropologue Catherine Neveu, la citoyennet\u00e9 devrait \u00eatre la \u00ab\u00a0v\u00e9rification permanente de l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Les chartes de droits universels existent au moins depuis les Lumi\u00e8res. Comment expliquez-vous l\u2019ascendance de ces questions au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> C\u2019est assur\u00e9ment la \u00ab question sociale \u00bb qui les a pouss\u00e9es sur l\u2019avant-sc\u00e8ne. La fondation du Tribunal pour enfants en 1912 \u00e9tait en effet un tour de force politique. Ses concepteurs pr\u00e9tendaient pouvoir r\u00e9gler les probl\u00e8mes de la pauvret\u00e9 et de la d\u00e9linquance du d\u00e9but du si\u00e8cle en s\u2019y attaquant \u00e0 leur \u00ab\u00a0source \u00bb ou \u00e0 leurs \u00ab\u00a0racines\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e8s l\u2019enfance. La gestion des risques sociaux par la justice p\u00e9nale et la m\u00e9dicalisation permettait aux autorit\u00e9s de s\u2019attaquer \u00e0 ces probl\u00e8mes sur le mode individuel, sans octroyer de droits aux classes populaires, dites \u00ab dangereuses \u00bb. Cette technique s\u2019oppose \u00e0 une gestion du risque plus collective, les assurances sociales par exemple, qui en \u00e9taient encore \u00e0 leurs balbutiements au d\u00e9but du si\u00e8cle. Elle cr\u00e9e beaucoup de ressentiment et ce que l\u2019on observe dans les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre, en autant que les archives nous le permettent, c\u2019est une v\u00e9ritable r\u00e9volte des jeunes contre cette soci\u00e9t\u00e9 d\u2019adultes qui voudrait \u00e0 tout prix les contr\u00f4ler.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Y a-t-il un lien avec 1968?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Oui! Mais pas celui que l\u2019on croit. En effet, les \u00e9v\u00e9nements de mai 1968 ne sont pas le d\u00e9but de la prise de parole des jeunes, bien au contraire. Ils marquent en fait l\u2019aboutissement et la g\u00e9n\u00e9ralisation de plusieurs d\u00e9cennies de r\u00e9sistances de la part de jeunes issus de milieux populaires. Les jeunes \u00e9tudiants, bourgeois pour beaucoup, ont en effet \u00e9t\u00e9 les derniers \u00e0 se joindre \u00e0 une r\u00e9volte qui a pris\u00a0de l\u2019ampleur d\u00e8s les ann\u00e9es 1940 et 1950. Malgr\u00e9 l\u2019absence relative d\u2019archives pour les raisons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9es, les exemples sont nombreux, et plus pr\u00e8s de chez vous je pense notamment aux r\u00e9voltes chez les s\u0153urs du Bon-Pasteur par des jeunes qui \u00e9taient d\u00e9tenues au nord de l\u2019\u00cele de Montr\u00e9al au milieu des ann\u00e9es 1940.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV :<\/b> Quelles lectures conseilleriez-vous pour aller plus loin?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>DN :<\/b> Il y a bien s\u00fbr l\u2019ouvrage collectif <i>Pour une histoire du risque<\/i> que j\u2019ai dirig\u00e9 avec Martin Petitclerc, qui revient notamment sur les diff\u00e9rents modes de gestion des risques sociaux, mais au-del\u00e0 de cela, la th\u00e8se de Tamara Myers sur l\u2019intersectionnalit\u00e9 des discriminations de classe et de genre me para\u00eet essentielle afin de d\u00e9coder les combinaisons complexes et contradictoires des rapports de force sociaux. Parmi les filles enferm\u00e9es, il y avait par exemple des cas o\u00f9 les jeunes avaient mis en danger la respectabilit\u00e9 de leur p\u00e8re, et le facteur expliquant leur enfermement d\u00e9coule plut\u00f4t dans ces cas du genre que de la classe sociale. Mary Douglas est une incontournable sur la question des liens entre la culture et la perception des risques, notamment autour du corps des femmes, et Michel Foucault reste le point de d\u00e9part pour penser la gouvernementalit\u00e9 des masses, m\u00eame si c\u2019est Mitchell Dean qui a pouss\u00e9 cette th\u00e9orie la plus loin. Contrairement \u00e0 Foucault, Dean n\u2019est pas optimiste quant aux perspectives d\u2019\u00e9mancipation ouvertes par la d\u00e9couverte du fait que le lib\u00e9ralisme fonctionne en partie \u00e0 travers le sujet lui-m\u00eame, qui aurait donc un certain pouvoir sur les normes qu\u2019il choisit de s\u2019imposer. Sur ce point, on pourra s\u2019inspirer des r\u00e9voltes des jeunes filles enferm\u00e9es au milieu du XXe si\u00e8cle : il y a de belles histoires, mais il faut faire attention de ne pas verser dans l\u2019h\u00e9ro\u00efsation, qui serait d\u2019ailleurs une autre forme d\u2019assignation faite aux \u00ab\u00a0mauvaises filles\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>*<\/b>\u00a0Cette entrevue sera\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/?p=5545\"><span class=\"s3\">publi\u00e9e simultan\u00e9ment sur le site d\u2019Histoire engag\u00e9e<\/span><\/a>\u00a0dans\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/?page_id=5388\"><span class=\"s3\">une section d\u00e9di\u00e9e au colloque<\/span><\/a>.\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/\"><span class=\"s3\">HistoireEngagee.ca<\/span><\/a>\u00a0est un site Internet soucieux de commenter l\u2019actualit\u00e9 dans une perspective historique. \u00c0 cet effet, il propose des blogues, de courts articles et du contenu multim\u00e9dia abordant des enjeux propres au Canada, au Qu\u00e9bec et \u00e0 la sc\u00e8ne internationale, inspir\u00e9s par une d\u00e9marche historienne rigoureuse dans un style accessible.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>David Niget est ma\u00eetre de conf\u00e9rences en histoire \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Angers, affili\u00e9 au Centre de recherches historiques de l\u2019Ouest (CNRS, France) et au Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (UQAM, Qu\u00e9bec)&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9,38],"tags":[30,6,37],"class_list":["post-2121","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-blogue","category-question-sociale-et-citoyennete","tag-cory-verbauwhede","tag-david-niget","tag-question-sociale-et-citoyennete"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2121","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2121"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2121\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2121"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2121"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2121"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}