{"id":2113,"date":"2016-07-21T18:48:25","date_gmt":"2016-07-21T17:48:25","guid":{"rendered":"http:\/\/chrs.cieq.ca\/?p=2113"},"modified":"2017-05-04T12:40:48","modified_gmt":"2017-05-04T16:40:48","slug":"cory-verbauwhede","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2016\/07\/21\/cory-verbauwhede\/","title":{"rendered":"Entretien avec Cory Verbauwhede"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-2130 size-large\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-1024x359.jpg\" width=\"740\" height=\"259\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau.jpg 1024w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-300x105.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-768x269.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 740px) 100vw, 740px\" \/>Cory<i> Verbauwhede est avocat et candidat au doctorat en histoire \u00e0 l\u2019UQAM sous la direction de Martin Petitclerc (CHRS, UQAM) et Marie-Claude Pr\u00e9mont (ENAP). Ses principaux int\u00e9r\u00eats de recherche sont le droit social, l\u2019histoire du droit et l\u2019\u00c9tat providence. Dans le cadre du colloque Question sociale et citoyennet\u00e9, il propose une communication intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Claude Castonguay, champion du social malgr\u00e9 lui\u00a0: r\u00e9flexions sur le \u201cwelfare state moment\u201d qu\u00e9b\u00e9cois\u00a0\u00bb. Dans cette pr\u00e9sentation, il cherche \u00e0 questionner les fondements de l\u2019\u00c9tat providence en probl\u00e9matisant le mythe du h\u00e9ros fondateur de l\u2019assurance maladie qu\u00e9b\u00e9coise.<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Entrevue par\u00a0Benoit Marsan, en\u00a0vue\u00a0de\u00a0la communication qui aura lieu le 1er\u00a0septembre\u00a0\u00e0 15 h intitul\u00e9e \u00ab <a href=\"http:\/\/questionsociale.uqam.ca\/?p=252\"><span class=\"s2\">Claude Castonguay, champion du social malgr\u00e9 lui : R\u00e9flexions sur le \u2018Welfare State moment\u2019 qu\u00e9b\u00e9cois<\/span><\/a>\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Benoit Marsan\u00a0: <\/b>Pourquoi \u00e9tudier un personnage comme Claude Castonguay?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Cory Verbauwhede\u00a0: <\/b>Claude Castonguay, le mal-nomm\u00e9 \u00ab\u00a0p\u00e8re\u00a0\u00bb de l\u2019assurance maladie qui a inspir\u00e9 le nom, \u00e0 une \u00e9poque tr\u00e8s r\u00e9pandu, de la carte donnant droit \u00e0 des services m\u00e9dicaux et hospitaliers universels et gratuits, la \u00ab\u00a0castonguette\u00a0\u00bb, est un acteur tout \u00e0 fait fascinant pour qui veut comprendre les complexit\u00e9s et ambigu\u00eft\u00e9s de l\u2019\u00c9tat providence, et ce pour plusieurs raisons. \u00c9tant un immigrant au Qu\u00e9bec, je ne l\u2019ai \u00ab\u00a0rencontr\u00e9\u00a0\u00bb qu\u2019au sortir de mes \u00e9tudes de droit, alors que mon int\u00e9r\u00eat pour le droit social m\u2019avait amen\u00e9 \u00e0 voir le syst\u00e8me public de sant\u00e9 comme le programme le plus abouti de l\u2019\u00c9tat providence qu\u00e9b\u00e9cois et canadien. L\u2019arr\u00eat <i>Chaoulli c. Qu\u00e9bec<\/i> de la Cour supr\u00eame du Canada, publi\u00e9 en 2005 pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 de ma derni\u00e8re ann\u00e9e d\u2019\u00e9tudes, a remis en question ce programme en ouvrant l\u2019assurance maladie \u00e0 une concurrence potentiellement fatale de la part des assureurs priv\u00e9s, une d\u00e9cision que les trois juges dissidents (sur sept!) ont compar\u00e9 aux d\u00e9cisions r\u00e9actionnaires de la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis cent ans plus t\u00f4t qui avaient notamment invalid\u00e9 des lois \u00e9tablissant un nombre quotidien maximal d\u2019heures de travail au nom de la libert\u00e9 contractuelle. C\u2019est cet arr\u00eat tout \u00e0 fait absurde en termes de droits humains qui a lanc\u00e9 ma croisade pour tenter de sauver l\u2019assurance maladie universelle des puissantes forces qui le mena\u00e7aient, et en premier plan \u2026 de Claude Castonguay lui-m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>BM\u00a0: <\/b>En quoi est-ce que le revirement de Castonguay permet-il de mieux comprendre l\u2019\u00c9tat providence?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV\u00a0: <\/b>En fait, plus j\u2019avance dans mes recherches sur la question, plus je me rends compte qu\u2019il ne s\u2019agit pas du tout d\u2019un revirement! En effet, contrairement \u00e0 la l\u00e9gende entourant Castonguay \u2013 v\u00e9hicul\u00e9e notamment par lui-m\u00eame dans plusieurs ouvrages autobiographiques r\u00e9cents \u2013 ses interventions depuis le tout d\u00e9but ont souvent cherch\u00e9 \u00e0 mettre en \u00e9chec la logique universaliste qui animait l\u2019extension de l\u2019assurance maladie, une extension qui \u00e9tait d\u2019ailleurs tout \u00e0 fait ind\u00e9pendante de lui. C\u2019est de l\u00e0 que vient l\u2019expression \u00ab\u00a0malgr\u00e9 lui\u00a0\u00bb dans le titre de ma pr\u00e9sentation. Mon hypoth\u00e8se de travail actuelle est qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, pour comprendre le r\u00f4le de personnages comme Castonguay, et donc des \u00ab\u00a0technocrates\u00a0\u00bb de la providence et plus largement de l\u2019\u00c9tat qu\u2019ils ont contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner, il vaut mieux partir de la pr\u00e9somption que ce sont les conditions sociales qui changent, et non eux \u2013 quitte \u00e0 nuancer par la suite.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ce qui m\u2019a mis la puce \u00e0 l\u2019oreille c\u2019est un discours de 1906 de William Beveridge, sur lequel je suis tomb\u00e9 au hasard de mes lectures, o\u00f9 celui-ci appelait \u00e0 ce que toute personne qui n\u2019arrive pas \u00e0 trouver d\u2019emploi soit priv\u00e9e de ses droits civils et, en gros, enferm\u00e9e. Venant de <i>la<\/i> figure mythique de l\u2019\u00c9tat providence, c\u2019est une d\u00e9claration proprement choquante qui appelle une explication. Le \u00ab\u00a0grand-p\u00e8re\u00a0\u00bb des \u00c9tats providence modernes et l\u2019initiateur du National Health Service \u2013 le premier syst\u00e8me universel de sant\u00e9 \u2013 avait-il r\u00e9ellement pu affirmer une id\u00e9e aussi anath\u00e8me au projet qui a fait sa renomm\u00e9e mondiale? En fait, une bonne fa\u00e7on d\u2019expliquer ce \u00ab\u00a0revirement\u00a0\u00bb apparent ne vient pas de lui, mais bien de l\u2019\u00e9volution g\u00e9n\u00e9rale d\u2019approche sur la politique de l\u2019emploi suite aux crises \u00e9conomiques qui ont suivi la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Dans ses \u00e9crits des ann\u00e9es 1940 et plus particuli\u00e8rement dans son rapport l\u00e9gendaire de 1942, il arrive \u00e0 contourner le probl\u00e8me de l\u2019enfermement des sans-emploi en appelant \u00e0 la mise en \u0153uvre d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 de plein emploi.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Dans le cas de Castonguay, plusieurs \u00e9pisodes permettent de remettre en doute son d\u00e9vouement \u00e0 l\u2019universalit\u00e9 tout au long de sa carri\u00e8re. L\u2019exemple le plus notable arrive au d\u00e9but de son mandat comme ministre de la Sant\u00e9. Quoique se disant \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00ab\u00a0radicalement oppos\u00e9\u00a0\u00bb au principe de la surfacturation \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire le fait, pour un m\u00e9decin, de facturer des honoraires non d\u00e9finis aux patients, en plus des montants n\u00e9goci\u00e9s avec l\u2019assurance maladie publique \u2013 il a tout de m\u00eame tent\u00e9 de changer le projet de loi de l\u2019assurance maladie, qui avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 par le gouvernement de l\u2019Union nationale avant les \u00e9lections du printemps 1970 qui ont fait entrer les Lib\u00e9raux, afin de permettre cette pratique \u00e0 un certain nombre de m\u00e9decins. Les syndicats sont tout de suite partis en guerre contre Castonguay et les m\u00e9decins sp\u00e9cialistes au sujet de cette br\u00e8che importante au principe d\u2019universalit\u00e9, qui requiert des services uniformes en fonction des besoins de la population et non en fonction de leurs moyens financiers. La question n\u2019a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue qu\u2019au moment de la Crise d\u2019octobre, alors qu\u2019un grand nombre de m\u00e9decins sp\u00e9cialistes \u00e9taient partis en Ontario pour mettre de la pression sur le gouvernement qu\u00e9b\u00e9cois afin d\u2019avoir le droit de pratiquer la surfacturation. Face \u00e0 la proclamation de la <i>Loi sur les mesures de guerre<\/i>, la gr\u00e8ve des sp\u00e9cialistes paraissait d\u00e9plac\u00e9e et les m\u00e9decins ont perdu sur ce point\u00a0: la possibilit\u00e9 de surfacturation n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 inclue dans la loi finale. Mais on voit bien l\u00e0 que Castonguay est tout au plus un acteur ambigu, d\u00e9j\u00e0 en 1970. Par la suite, son rapport de 1996 menant \u00e0 la mise en place d\u2019un r\u00e9gime d\u2019assurance m\u00e9dicaments o\u00f9 le monopole sur les bons risques a \u00e9t\u00e9 octroy\u00e9 aux assureurs priv\u00e9s, ou encore celui de 2008 qui appelle \u00e0 ce qu\u2019un tel mod\u00e8le vienne remplacer l\u2019assurance maladie universelle, permettent de conforter l\u2019hypoth\u00e8se de son anti-universalisme et donc de remettre en cause un des mythes fondateurs tenaces de l\u2019\u00c9tat providence qu\u00e9b\u00e9cois.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Car ce qui est tout \u00e0 fait fascinant au Qu\u00e9bec, c\u2019est que, du fait de la relative jeunesse de son \u00c9tat social, les acteurs qui ont jou\u00e9 des r\u00f4les cl\u00e9s lors de la mise en place de celui-ci sont encore tr\u00e8s actifs \u00e0 ce jour et b\u00e9n\u00e9ficient, du fait de leur implication ant\u00e9rieure, d\u2019une aura qui leur donne un pouvoir d\u2019intervention consid\u00e9rable. C\u2019est un atout pour les chercheurs d\u2019ici par rapport \u00e0 leurs coll\u00e8gues qui doivent s\u2019aventurer \u00e0 comprendre un Beveridge, par exemple, ou dans le cas fran\u00e7ais, un Pierre Laroque, surnomm\u00e9 \u00ab\u00a0p\u00e8re\u00a0\u00bb lui aussi, mais dans son cas de la S\u00e9curit\u00e9 sociale fran\u00e7aise au grand complet! L\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une approche coh\u00e9rente \u00e0 travers les ann\u00e9es permet d\u2019\u00e9tablir une sorte d\u2019\u00e9talon \u00e0 partir duquel juger les \u00e9v\u00e9nements historiques, m\u00eame si celui-ci ne sera valable qu\u2019\u00e0 mesure de la robustesse de l\u2019hypoth\u00e8se. Ainsi, les objections r\u00e9centes que Castonguay a fait valoir \u00e0 l\u2019encontre de projets de ministres de la Sant\u00e9 tant du c\u00f4t\u00e9 p\u00e9quiste (assurance autonomie non universelle) que du c\u00f4t\u00e9 lib\u00e9ral (abolitions de contre-pouvoirs au sein du r\u00e9seau public de sant\u00e9) en disent \u00e0 mon avis plus long sur le virage \u00e0 droite de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle que d\u2019un quelconque virage \u00e0 gauche de Castonguay.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>BM : <\/b>Comment croyez-vous que l\u2019\u00e9tude des d\u00e9bats autour de la naissance de l\u2019assurance maladie, dans les ann\u00e9es 1960, nous permet de mieux comprendre la crise actuelle de l\u2019\u00c9tat providence qu\u00e9b\u00e9cois?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV : <\/b>La premi\u00e8re question \u00e0 se poser c\u2019est d\u2019abord si ce sont r\u00e9ellement les ann\u00e9es 1960 qui comptent pour comprendre la formation de l\u2019\u00c9tat social qu\u00e9b\u00e9cois. Pour l\u2019assurance maladie, en tout cas, l\u2019universalisme dont celle-ci fait preuve en 1970 est beaucoup plus facile \u00e0 expliquer comme l\u2019apog\u00e9e de courants qui ont commenc\u00e9 \u00e0 prendre de l\u2019ampleur bien plus t\u00f4t, dans les ann\u00e9es 1930, que d\u2019un d\u00e9but de quelque chose de nouveau. Comment expliquer autrement que l\u2019expansion \u00e9ventuelle de la couverture universelle aux m\u00e9dicaments et aux soins dentaires, qui \u00e9tait prise pour acquise par Castonguay en 1970, soit mise en \u00e9chec d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 (rappelons que le r\u00e9gime d\u2019assurance m\u00e9dicaments de 1996 n\u2019est pas universel en ce qu\u2019il pr\u00e9voit des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes selon le statut professionnel de l\u2019assur\u00e9)? En mati\u00e8re de soins dentaires, par exemple, si l\u2019\u00e2ge d\u2019admissibilit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 graduellement relev\u00e9 tout au long des ann\u00e9es 1970, celui-ci baisse drastiquement d\u00e8s 1982 et n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 relev\u00e9 depuis. L\u2019id\u00e9e-force universaliste n\u2019aurait-elle alors dur\u00e9 que 12 ans? Poser la question c\u2019est y r\u00e9pondre\u00a0: il faut chercher l\u2019origine de l\u2019\u00c9tat social ailleurs. Je propose qu\u2019on se tourne pour ce faire aux tumultueuses ann\u00e9es de ce que certains, comme Alain Supiot dans <i>L\u2019esprit de Philadelphie. La justice sociale face au march\u00e9 total<\/i>, ont appel\u00e9 la \u00ab\u00a0Guerre de trente ans\u00a0\u00bb du XXe si\u00e8cle, de 1914 \u00e0 1945. Ken Loach a sorti un inspirant petit documentaire, <i>L\u2019Esprit de 45<\/i>, qui donne corps \u00e0 cette id\u00e9e pour le cas britannique.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Trouver l\u2019origine de l\u2019\u00c9tat providence qu\u00e9b\u00e9cois ailleurs que dans les ann\u00e9es 1960 implique aussi que l\u2019on analyse sa mise en place, puis sa \u00ab\u00a0crise\u00a0\u00bb, diff\u00e9remment. Parce que si les ann\u00e9es 1960, et plus largement ce qui au Qu\u00e9bec a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 la \u00ab\u00a0R\u00e9volution tranquille\u00a0\u00bb \u2013 mais dont les grandes lignes se retrouvent \u00e0 travers le monde occidental \u00e0 partir des ann\u00e9es 1930 \u2013 ne sont pas ce qu\u2019elles paraissent \u00eatre, alors que sont-elles? Car on ne peut \u00e9videmment pas les ignorer non plus! C\u2019est l\u00e0 qu\u2019un autre regard sur des commis d\u2019\u00c9tat comme Castonguay peut nous aider \u00e0 voir le projet providentialiste \u2013 et donc sa crise subs\u00e9quente \u2013 plus clairement. Si les jeux en mati\u00e8re d\u2019universalisme \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 faits avant les ann\u00e9es 1960, quelque chose de nouveau s\u2019est pass\u00e9e pour changer la donne durant cette d\u00e9cennie-l\u00e0. Cette chose, je pense, il faut la chercher dans la notion d\u2019une r\u00e9cup\u00e9ration technocratique de la d\u00e9mocratie sociale et de l\u2019\u00e9ventuelle perversion de cette derni\u00e8re. On n\u2019est pas tout \u00e0 fait dans la notion de \u00ab\u00a0contr\u00f4le social\u00a0\u00bb ch\u00e8re aux marxistes durs, mais on n\u2019est pas loin. Le filon th\u00e9orique que j\u2019explore en ce moment, c\u2019est l\u2019\u00c9cole fran\u00e7aise de la r\u00e9gulation sociale (Michel Aglietta, Robert Boyer, \u2026), qui a notamment inspir\u00e9 la fondation du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (CHRS) par Jean-Marie Fecteau dans les ann\u00e9es 1980.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>BM\u00a0:<\/b> Dans le r\u00e9sum\u00e9 de votre communication, vous opposez d\u2019un c\u00f4t\u00e9 lib\u00e9ralisme et providentialisme et de l\u2019autre universalisme. Pouvez-vous expliquer la distinction entre ces concepts et comment ceux-ci s\u2019articulent dans la constitution de l\u2019\u00c9tat providence qu\u00e9b\u00e9cois?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV\u00a0: <\/b>Ultimement, l\u2019id\u00e9e-force universaliste est n\u00e9e, pour l\u2019\u00e9poque moderne, avec les r\u00e9volutions du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res. On oublie trop souvent que la d\u00e9mocratie, ce que Carol Levasseur a appel\u00e9 \u00ab\u00a0le droit d\u2019avoir des droits\u00a0\u00bb, est un concept radical et que l\u2019\u00c9tat social \u2013 en tout cas l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019est pas encore d\u00e9mantel\u00e9 ou neutralis\u00e9 \u2013 en est son expression historique la plus aboutie \u00e0 date. Quant au lib\u00e9ralisme, il entre en conflit avec la d\u00e9mocratie d\u00e8s les premi\u00e8res d\u00e9cennies des nouveaux r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques, en ce que son appel \u00e0 la libert\u00e9 illimit\u00e9e des uns m\u00e8ne rapidement \u00e0 un d\u00e9ni total des droits des autres. C\u2019est ce que les d\u00e9bats \u00e9piques sur l\u2019incorporation des compagnies au milieu du XIXe si\u00e8cle au sein m\u00eame des mouvements lib\u00e9raux, et que Fecteau a brillamment analys\u00e9s, r\u00e9v\u00e8lent. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 il y avait les \u00ab\u00a0anciens\u00a0\u00bb lib\u00e9raux, qui s\u2019identifiaient encore \u00e0 l\u2019anti-corporatisme issu des luttes am\u00e8res contre les anciens r\u00e9gimes et se m\u00e9fiaient donc des aspects corporatistes des entit\u00e9s \u00e9mergentes qui deviendraient des \u00ab\u00a0personnes morales \u00e0 responsabilit\u00e9 limit\u00e9e\u00a0\u00bb. De l\u2019autre, il y avait les lib\u00e9raux qui se tournaient vers le futur, o\u00f9 ils anticipaient \u2013 souvent de mani\u00e8re int\u00e9ress\u00e9e \u2013 que de puissantes soci\u00e9t\u00e9s dot\u00e9es de capitaux \u00e9normes d\u00e9cupleraient le potentiel \u00e9conomique des nations, qui \u00e9tait encore souvent s\u00e9v\u00e8rement limit\u00e9 par un manque chronique de fonds.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Le providentialisme \u2013 ce que Karel Williams et John Williams, dans <i>A Beveridge Reader<\/i>, appellent le \u00ab\u00a0collectivisme lib\u00e9ral\u00a0\u00bb \u2013 est pour sa part une tentative d\u2019allier les deux forces en tension que sont la d\u00e9mocratie et le lib\u00e9ralisme, et c\u2019est la cl\u00e9 pour comprendre l\u2019incarnation mat\u00e9rielle des \u00c9tats providence du milieu du XXe si\u00e8cle et leur crise subs\u00e9quente. Levasseur avait vu juste lorsqu\u2019il posait le diagnostic d\u2019une fin d\u2019\u00e9poque en 1987\u00a0(pas tout \u00e0 fait par co\u00efncidence, c\u2019est cette m\u00eame ann\u00e9e qui a vu les auteurs du <i>Beveridge Reader<\/i> qualifier le projet de Beveridge comme \u00ab\u00a0intenable\u00a0\u00bb)\u00a0: le projet qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0n\u00e9olib\u00e9ral\u00a0\u00bb est en fait n\u00e9 <i>en m\u00eame temps<\/i> que l\u2019\u00c9tat providence! Fecteau en disait autant lorsqu\u2019il reprochait au \u00ab\u00a0welfare state moment\u00a0\u00bb de d\u00e9politiser le social\u00a0: tant le providentialisme que le n\u00e9olib\u00e9ralisme doivent \u00eatre compris comme des tentatives de r\u00e9guler \u2013 et par l\u00e0 m\u00eame de limiter \u2013 la demande d\u2019\u00e9mancipation sociale. La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des r\u00e9gimes mis en place cache le fait que ceux-ci repr\u00e9sentaient <i>d\u00e9j\u00e0 <\/i>une limitation des attentes sociales dans un contexte o\u00f9 les mouvements d\u00e9mocratiques \u00e9taient, pour quelques ann\u00e9es encore, en position de force relative.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Loin d\u2019un d\u00e9but, les ann\u00e9es 1960 et 1970 \u00e9taient en fait une fin de partie<i>\u00a0<\/i>: en 1987, celle-ci \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 perdue. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 se rendre compte de la d\u00e9connexion presque totale entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le langage de revendication des droits des syndicats, qui exigeaient \u00ab\u00a0une soci\u00e9t\u00e9 b\u00e2tie pour l\u2019homme\u00a0\u00bb et de l\u2019autre, celui d\u2019un Castonguay qui ne jugeait comme recevables que les arguments o\u00f9 le \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement social\u00a0\u00bb pouvait se conjuguer avec le d\u00e9veloppement \u00e9conomique. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de Levasseur selon laquelle l\u2019enjeu de fond de notre \u00e9poque n\u2019est pas l\u2019opposition entre les individus ou la soci\u00e9t\u00e9 civile et l\u2019\u00c9tat, comme veulent le faire croire les n\u00e9olib\u00e9raux, mais bien entre deux \u00ab\u00a0mod\u00e8les de gestion\u00a0\u00bb\u00a0du d\u00e9veloppement de l\u2019\u00c9tat social. Veut-on un \u00c9tat \u00ab\u00a0technobureaucratique\u00a0\u00bb qui ne s\u2019occupe que de ce que nous produisons? Ou ne voudrait-on pas plut\u00f4t un \u00c9tat qui donne corps \u00e0 nos aspirations d\u2019autonomie individuelle et collective? Les \u00c9tats sociaux effectivement mis en place pr\u00e9sentent des \u00e9l\u00e9ments de chacun de ces courants, mais aujourd\u2019hui le courant n\u00e9olib\u00e9ral est en voie d\u2019an\u00e9antir tout ce qui reste du courant \u00e9mancipateur.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>BM\u00a0: <\/b>Sous quels aspects votre formation en droit et votre pratique en tant qu\u2019avocat influencent-elles votre pratique historienne?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV\u00a0: <\/b>En tant que praticien du droit, je suis plut\u00f4t sur un mode revendicatif. Mon travail exige que je donne l\u2019interpr\u00e9tation la plus compl\u00e8te des id\u00e9aux affirm\u00e9s, notamment dans les textes de loi des ann\u00e9es 1960 et 1970, m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 sur le terrain n\u2019a jamais refl\u00e9t\u00e9 ces belles aspirations. En droit, ce qui compte c\u2019est l\u2019\u00ab\u00a0intention du l\u00e9gislateur\u00a0\u00bb, un principe auquel on peut toujours revenir pour exiger des changements de pratique et auquel je suis effectivement revenu dans le cadre de plusieurs actions collectives mettant en jeu l\u2019interdiction originale de surfacturation, menac\u00e9e par la facturation aux patients de la part des m\u00e9decins depuis le tout d\u00e9but, m\u00eame si le ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019a pris de l\u2019ampleur que dans les 10 \u00e0 15 derni\u00e8res ann\u00e9es. La recherche acad\u00e9mique exige pour sa part une approche plus objective et c\u2019est \u00e0 la transition d\u2019une approche \u00e0 l\u2019autre qu\u2019ont servi mes premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes doctorales. Je dois ainsi radicalement s\u00e9parer la sph\u00e8re de ce qui devrait \u00eatre, qui est l\u2019apanage du droit, de celle portant sur ce qu\u2019il en a effectivement \u00e9t\u00e9, dont s\u2019occupe le champ de recherche historique. Un des aspects les plus difficiles dans cette transition a \u00e9t\u00e9 de mettre de c\u00f4t\u00e9 mon id\u00e9alisation relative des ann\u00e9es de formation des \u00c9tats sociaux afin de comprendre les luttes de pouvoir qui s\u2019y jouaient \u00e9videmment d\u00e9j\u00e0 et comment des notions apparemment neutres comme \u00ab\u00a0universalisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0p\u00e8re de l\u2019assurance maladie\u00a0\u00bb peuvent cacher des r\u00e9alit\u00e9s bien moins reluisantes.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">*Cette entrevue sera\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/?p=5605\"><span class=\"s2\">publi\u00e9e simultan\u00e9ment sur le site d\u2019Histoire engag\u00e9e<\/span><\/a>\u00a0dans\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/?page_id=5388\"><span class=\"s2\">une section d\u00e9di\u00e9e au colloque<\/span><\/a>.\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/\"><span class=\"s2\">HistoireEngagee.ca<\/span><\/a>\u00a0est un site Internet soucieux de commenter l\u2019actualit\u00e9 dans une perspective historique. \u00c0 cet effet, il propose des blogues, de courts articles et du contenu multim\u00e9dia abordant des enjeux propres au Canada, au Qu\u00e9bec et \u00e0 la sc\u00e8ne internationale, inspir\u00e9s par une d\u00e9marche historienne rigoureuse dans un style accessible.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cory Verbauwhede est avocat et candidat au doctorat en histoire \u00e0 l\u2019UQAM sous la direction de Martin Petitclerc (CHRS, UQAM) et Marie-Claude Pr\u00e9mont (ENAP). 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