{"id":2098,"date":"2016-08-16T18:32:38","date_gmt":"2016-08-16T17:32:38","guid":{"rendered":"http:\/\/chrs.cieq.ca\/?p=2098"},"modified":"2017-05-04T12:41:59","modified_gmt":"2017-05-04T16:41:59","slug":"martin-petitclerc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2016\/08\/16\/martin-petitclerc\/","title":{"rendered":"Entretien avec Martin Petitclerc"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><i><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-2130 size-large\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-1024x359.jpg\" width=\"740\" height=\"259\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau.jpg 1024w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-300x105.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-768x269.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 740px) 100vw, 740px\" \/><\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><i>Martin Petitclerc est professeur au D\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al et directeur du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (CHRS). Il est \u00e9galement chercheur au Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) et au Centre interuniversitaire d\u2019\u00e9tudes qu\u00e9b\u00e9coises (CIEQ). Depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, il m\u00e8ne avec ses coll\u00e8gues du CHRS des recherches sur l\u2019histoire de la \u00ab\u00a0question sociale\u00a0\u00bb, des mouvements sociaux et de la formation de l\u2019\u00c9tat au Qu\u00e9bec. Au-del\u00e0 des objets de recherche sp\u00e9cifiques \u00e0 chaque chercheur, l\u2019\u00e9quipe du CHRS aborde l\u2019\u00e9tude des probl\u00e8mes sociaux comme un r\u00e9v\u00e9lateur des fondements politiques de l\u2019ordre social, en se concentrant principalement sur la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise depuis le XIXe si\u00e8cle. C\u2019est ce lien entre les probl\u00e8mes sociaux et une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e que r\u00e9v\u00e8le le concept de r\u00e9gulations sociales. En effet, ce qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 consid\u00e8re comme un probl\u00e8me social (ou pas) est \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 la fa\u00e7on dont, historiquement, les rapports sociaux (de classe, de sexe, de race, etc.) qui la constituent se sont institutionnalis\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 civile et au sein de l\u2019\u00c9tat. Ses enseignements et son travail d\u2019encadrement \u00e0 la ma\u00eetrise et au doctorat portent sur ces th\u00e9matiques, de m\u00eame que sur la th\u00e9orie de l\u2019histoire, sur l\u2019historiographie et sur l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie.<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Entrevue par\u00a0Benoit Marsan.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Benoit Marsan : D\u2019o\u00f9 vient l\u2019id\u00e9e d\u2019organiser un colloque portant sur la question sociale et la citoyennet\u00e9 ?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Martin Petitclerc<\/b>\u00a0<b>:<\/b> Il y a un double constat qui frappe, je crois, tout historien ou historienne int\u00e9ress\u00e9 par la question sociale. D\u2019abord, celui d\u2019avoir vu une th\u00e9matique fondatrice des sciences humaines, et cela d\u00e8s la transition au capitalisme et au lib\u00e9ralisme au XIXe si\u00e8cle, \u00eatre progressivement d\u00e9laiss\u00e9e par l\u2019historiographie des vingt-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es. Cela est \u00e9videmment li\u00e9 aux bouleversements politiques associ\u00e9s \u00e0 l\u2019effondrement du marxisme et \u00e0 la mont\u00e9e du n\u00e9olib\u00e9ralisme. Parall\u00e8lement, un grand nombre d\u2019historiens se sont d\u00e9tourn\u00e9s de l\u2019analyse du pouvoir et des conflits sociaux, de l\u2019\u00e9conomie et de l\u2019\u00c9tat. En t\u00e9moigne la \u00ab\u00a0crise de l\u2019histoire sociale\u00a0\u00bb qui a fait l\u2019objet de nombreux diagnostics dans la plupart des pays occidentaux. Il est symptomatique, me semble-t-il, de voir le succ\u00e8s plan\u00e9taire du livre de l\u2019\u00e9conomiste Thomas Piketty sur les in\u00e9galit\u00e9s sociales qui a fait ce que les historiens et les historiennes ont de plus en plus refus\u00e9 de faire. Le succ\u00e8s de ce livre illustre peut-\u00eatre, \u00e0 mon avis, l\u2019\u00e9chec de la discipline historique \u00e0 analyser s\u00e9rieusement les in\u00e9galit\u00e9s sociales au cours des deux ou trois derni\u00e8res d\u00e9cennies. Notre colloque est une fa\u00e7on de r\u00e9unir des chercheurs et des chercheuses qui ressentent cette n\u00e9cessit\u00e9 de recentrer l\u2019analyse historique sur ces probl\u00e8mes, en ayant recours bien s\u00fbr \u00e0 une vari\u00e9t\u00e9 de m\u00e9thodes et de perspectives.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ensuite, il nous a sembl\u00e9 prometteur de lier cette question sociale \u00e0 la th\u00e9matique de la citoyennet\u00e9. La citoyennet\u00e9 est l\u2019une de ces th\u00e9matiques transversales qui, au moment de l\u2019\u00e9clatement des objets de recherche en histoire, s\u2019est impos\u00e9e tout autant en histoire politique, en histoire sociale ou en histoire culturelle. En fait, on peut dire qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 l\u2019une des plus f\u00e9d\u00e9ratrices et f\u00e9condes dans l\u2019historiographie r\u00e9cente. Il y a plusieurs raisons qui expliquent cela. En insistant tout \u00e0 la fois sur la figure historique du citoyen et sur le syst\u00e8me d\u00e9mocratique (ou r\u00e9publicain) qui la rend possible, cette th\u00e9matique permet de rendre compte \u00e0 la fois du r\u00f4le des acteurs (individuels et collectifs) et de l\u2019importance des syst\u00e8mes politiques et, plus largement, des rapports de pouvoir. De plus, puisque la citoyennet\u00e9 fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des principes \u00ab\u00a0universels\u00a0\u00bb comme la libert\u00e9 individuelle, l\u2019\u00e9galit\u00e9 juridique formelle, les droits civils et politiques, etc., elle invite tout naturellement \u00e0 d\u00e9cloisonner les analyses centr\u00e9es sur le strict espace national. La programmation de notre colloque refl\u00e8te cela.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">En somme, la th\u00e9matique de la citoyennet\u00e9 a le potentiel de nourrir une r\u00e9flexion transversale et globalisante sur les in\u00e9galit\u00e9s sociales et les probl\u00e8mes sociaux. Il ne s\u2019agit d\u2019ailleurs pas d\u2019un simple jeu intellectuel pour greffer une th\u00e9matique \u00e0 la mode \u00e0 l\u2019analyse de la question sociale. Lorsqu\u2019on parle de cette derni\u00e8re, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour rappeler que les in\u00e9galit\u00e9s sociales et les probl\u00e8mes sociaux sont au c\u0153ur de la construction historique de la citoyennet\u00e9 moderne. C\u2019est en bonne partie ce qu\u2019analyseront les conf\u00e9renci\u00e8res et conf\u00e9renciers, qu\u2019ils s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 la pauvret\u00e9, \u00e0 la criminalit\u00e9, \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9, aux revendications \u00e9galitaires, \u00e0 la r\u00e9pression, \u00e0 la formation de l\u2019\u00c9tat social, etc. Nous esp\u00e9rons que nos discussions puissent se nourrir de ce grand dynamisme historiographique associ\u00e9 au d\u00e9veloppement, pour reprendre le titre d\u2019une revue fond\u00e9e en 1997, des <i>Citizenship Studies<\/i>.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>BM\u00a0: \u00c0 l\u2019heure actuelle, en quoi est-il pertinent de s\u2019interroger sur les in\u00e9galit\u00e9s sociales et les probl\u00e8mes sociaux sous l\u2019angle de la citoyennet\u00e9 ?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MP<\/b>\u00a0<b>: <\/b>Apr\u00e8s quelques d\u00e9cennies d\u2019une critique n\u00e9olib\u00e9rale des droits sociaux au nom du respect de la libert\u00e9 individuelle et du droit de propri\u00e9t\u00e9, la d\u00e9finition m\u00eame de la citoyennet\u00e9 est devenue l\u2019objet de nombreux conflits id\u00e9ologiques, politiques et scientifiques. On peut saisir l\u2019originalit\u00e9 de la conjoncture politique actuelle en l\u2019analysant \u00e0 la lumi\u00e8re des travaux importants de T. H. Marshall dans les ann\u00e9es 1940, qui sont une r\u00e9f\u00e9rence constante dans les travaux actuels sur la citoyennet\u00e9. Pour ce dernier, qui a connu la p\u00e9riode effervescente de la naissance du <i>Welfare State<\/i>, une nouvelle communaut\u00e9 politique devait na\u00eetre de la reconnaissance de droits sociaux qui compl\u00e9teraient les droits civils et politiques conquis au cours des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents. Cette grande confiance dans la capacit\u00e9 du r\u00e9gime de citoyennet\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre la question sociale n\u2019existe probablement plus aujourd\u2019hui, du moins dans sa version \u00ab\u00a0marshallienne\u00a0\u00bb. Alors que nous avons vu l\u2019\u00c9tat providence agoniser depuis les ann\u00e9es 1980, le regard des historiens et des historiennes sur la probl\u00e9matique de la \u00ab\u00a0citoyennet\u00e9 sociale\u00a0\u00bb a \u00e9videmment \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00e0 changer. Par cons\u00e9quent, contrairement \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Marshall, nous aurions de la difficult\u00e9 \u00e0 trouver un chercheur ou une chercheure qui pourrait pr\u00e9tendre, aujourd\u2019hui, que l\u2019extension du r\u00e9gime de la citoyennet\u00e9 est <i>le<\/i> processus historique d\u00e9terminant des deux derniers si\u00e8cles. La crise \u00e9conomique de 2008, et le scandale des \u00c9tats s\u2019\u00e9tant mis au service des institutions financi\u00e8res plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 celui de leurs citoyens, a confirm\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on \u00e9clatante l\u2019ampleur de la r\u00e9volution n\u00e9olib\u00e9rale qui a boulevers\u00e9 les fondements m\u00eames de nos rep\u00e8res politiques, y compris ceux de la citoyennet\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Mais la crise de la citoyennet\u00e9 est plus profonde\u00a0: il ne s\u2019agit pas simplement de constater la trahison des capitalistes et de l\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019\u00e9gard des principes \u00e9mancipateurs de la citoyennet\u00e9. En effet, l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la mondialisation a engendr\u00e9 des questions troublantes et persistantes autour du pluralisme, des valeurs communes, etc., qui remettent douloureusement en question les principes des r\u00e9gimes de citoyennet\u00e9 h\u00e9rit\u00e9s de la construction de l\u2019\u00c9tat-nation au XIXe si\u00e8cle. C\u2019est ainsi que l\u2019on peut comprendre, par exemple, l\u2019apparition simultan\u00e9e des nombreuses pol\u00e9miques entourant l\u2019enseignement de l\u2019histoire et la formation des citoyens et des citoyennes dans la plupart des pays occidentaux, y compris au Qu\u00e9bec. Tout cela a bien montr\u00e9 ce qu\u2019un historien devrait normalement savoir, c\u2019est-\u00e0-dire que les valeurs \u00ab\u00a0universelles\u00a0\u00bb n\u2019existent pas \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur d\u2019un contexte historique particulier. Le jeune Marx l\u2019avait bien vu dans les ann\u00e9es 1840 : les valeurs \u00ab\u00a0universelles\u00a0\u00bb ne sont g\u00e9n\u00e9ralement que les valeurs dominantes d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, ce qui explique par exemple que les r\u00e9gimes de citoyennet\u00e9 aient \u00e9t\u00e9 historiquement associ\u00e9s \u00e0 des projets de domination de classe, de sexe et de race. D\u2019o\u00f9 un certain \u00e9clatement de la notion de la citoyennet\u00e9 et l\u2019impression grandissante, peut-\u00eatre, que cette derni\u00e8re ne peut pas vraiment d\u00e9boucher sur un langage de r\u00e9sistance commun.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">En m\u00eame temps, tout en sachant cela \u2013 et c\u2019est ce qui caract\u00e9rise en bonne partie le contexte intellectuel d\u00e9routant de notre \u00e9poque \u2013 il semble de plus en plus difficile d\u2019envisager une soci\u00e9t\u00e9 radicalement diff\u00e9rente de la n\u00f4tre, qui puiserait ailleurs que dans les ressources du r\u00e9gime de la citoyennet\u00e9 pour lutter contre les in\u00e9galit\u00e9s sociales. C\u2019est ainsi que la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la citoyennet\u00e9, m\u00eame \u00e9clat\u00e9e, est toujours aussi essentielle dans le mouvement altermondialiste, comme on peut le voir ces jours-ci dans les nombreuses activit\u00e9s du Forum social mondial qui se tient \u00e0 Montr\u00e9al. Conscients des limites de la citoyennet\u00e9, nous n\u2019en sommes pas moins contraints politiquement \u00e0 en r\u00e9activer continuellement les promesses\u2026 Pour reprendre le titre d\u2019un livre important de Joan Scott sur l\u2019histoire du f\u00e9minisme fran\u00e7ais, la citoyennet\u00e9 n\u2019a peut-\u00eatre finalement que des paradoxes \u00e0 offrir aux historiens et historiennes\u2026 D\u2019o\u00f9 la grande pertinence de faire une sorte d\u2019\u00e9tat des lieux critique de la r\u00e9flexion historiographique\u00a0: comment le probl\u00e8me des in\u00e9galit\u00e9s sociales, qu\u2019il s\u2019agit de ramener au centre de nos pr\u00e9occupations, doit-il \u00eatre formul\u00e9 alors qu\u2019on assiste \u00e0 l\u2019\u00e9clatement, et peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9puisement, de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la citoyennet\u00e9 ? La th\u00e9orie critique, qu\u2019on pense par exemple aux travaux de Ranci\u00e8re sur les \u00ab\u00a0sans-parts\u00a0\u00bb, de Nussbaum et Tronto sur les \u00ab\u00a0capabilit\u00e9s\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0care\u00a0\u00bb, de Laval et Dardot sur le \u00ab\u00a0commun\u00a0\u00bb, tente de sortir de ce difficile paradoxe. Les historiens et historiennes devraient, me semble-t-il, avoir quelque chose \u00e0 dire sur ces enjeux fondamentaux.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>\u00a0<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>BM\u00a0: Qu\u2019apportent vos travaux r\u00e9cents \u00e0 la th\u00e9matique du colloque\u00a0?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MP\u00a0:<\/b> Il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es, j\u2019ai d\u2019abord tent\u00e9 de comprendre, dans une perspective <i>from the bottom up<\/i> inspir\u00e9e de E. P. Thompson et de Karl Polanyi, la fa\u00e7on dont la classe ouvri\u00e8re a interpr\u00e9t\u00e9 la question sociale dans le contexte qu\u00e9b\u00e9cois du XIXe si\u00e8cle. Ce que j\u2019ai trouv\u00e9, dans les pratiques des soci\u00e9t\u00e9s ouvri\u00e8res de secours mutuel au XIXe si\u00e8cle, c\u2019est en fait la reformulation d\u2019une \u00e9conomie morale ancienne dans les formes associatives d\u00e9mocratiques de la mutualit\u00e9 et de la coop\u00e9ration. J\u2019ai d\u00e9montr\u00e9 que la formation de la classe ouvri\u00e8re, du moins jusqu\u2019au tournant du XXe si\u00e8cle, a repos\u00e9 sur le d\u00e9veloppement de pratiques \u00e9galitaires d\u2019entraide et d\u2019aspirations politiques d\u00e9mocratiques qui, malgr\u00e9 de nombreuses ambigu\u00eft\u00e9s, avaient tout de m\u00eame pour objectif de contrer la tendance \u00e0 la marchandisation de la vie sociale. Cela dit, ces aspirations populaires pour ce que nous pourrions appeler une d\u00e9mocratie industrielle associative ont \u00e9t\u00e9 durement confront\u00e9es \u00e0 la transformation du capitalisme et de l\u2019\u00c9tat dans le dernier tiers du XIXe si\u00e8cle. Au Qu\u00e9bec, le mouvement ouvrier a ainsi accept\u00e9 une division \u00e9tanche entre la citoyennet\u00e9 politique et l\u2019existence de classe, ce qui s\u2019est traduit par des revendications travaillistes pavant la voie \u00e0 la social-d\u00e9mocratie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des structures du capitalisme industriel.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Mes recherches plus r\u00e9centes ont port\u00e9 sur la fa\u00e7on dont les probl\u00e8mes sociaux ont \u00e9t\u00e9 reformul\u00e9s dans ce contexte de consolidation du capitalisme industriel et de l\u2019\u00c9tat moderne au Qu\u00e9bec. Pour cela, j\u2019ai de plus en plus emprunt\u00e9 aux r\u00e9flexions de Foucault sur la rationalit\u00e9 gouvernementale lib\u00e9rale, ce qui a nourri ma recherche sur la fa\u00e7on dont la question sociale a \u00e9t\u00e9 formul\u00e9e dans les termes d\u2019une \u00e9conomie politique sp\u00e9cifique au Qu\u00e9bec. En effet, le cas qu\u00e9b\u00e9cois est int\u00e9ressant puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la gestion des probl\u00e8mes sociaux, jusqu\u2019au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, a \u00e9t\u00e9 essentiellement confi\u00e9e \u00e0 la charit\u00e9 priv\u00e9e, et notamment \u00e0 l\u2019\u00c9glise catholique. Ainsi, contrairement \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la plupart des pays occidentaux, et notamment des pays anglo-saxons influenc\u00e9s notamment par les <i>Poor Laws<\/i>, il n\u2019y avait pas de tradition d\u2019assistance publique au XIXe si\u00e8cle. M\u00eame dans la principale ville industrielle du Canada, Montr\u00e9al, qui \u00e9tait profond\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9e dans l\u2019\u00e9conomie capitaliste mondiale, le pouvoir municipal ne jouait aucun r\u00f4le significatif dans la gestion des probl\u00e8mes sociaux avant le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. C\u2019est ce qui explique que les pratiques sp\u00e9cifiques de la gestion de l\u2019indigence au XIXe si\u00e8cle, qui s\u2019\u00e9taient institutionnalis\u00e9es dans un gigantesque r\u00e9seau priv\u00e9 d\u2019assistance charitable contr\u00f4l\u00e9 par l\u2019\u00c9glise, ont jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans le d\u00e9veloppement des politiques sociales qu\u00e9b\u00e9coises.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ainsi, dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la principale l\u00e9gislation sociale qu\u00e9b\u00e9coise a \u00e9t\u00e9 la loi de l\u2019assistance publique de 1921 qui a permis d\u2019envisager le financement, \u00e0 grande \u00e9chelle, d\u2019un syst\u00e8me charitable (pour les malades, les invalides, les veuves, les enfants n\u00e9glig\u00e9s ou abandonn\u00e9s, les orphelins, etc.) qui a pu conserver, jusqu\u2019au tournant des ann\u00e9es 1960, plusieurs de ses caract\u00e9ristiques h\u00e9rit\u00e9es du XIXe si\u00e8cle. L\u2019une des cons\u00e9quences importantes de cela, si on le consid\u00e8re du point de vue de la citoyennet\u00e9, a \u00e9t\u00e9 que l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019assistance \u00ab\u00a0publique\u00a0\u00bb d\u00e9pendait de la capacit\u00e9 d\u2019une personne n\u00e9cessiteuse \u00e0 obtenir d\u2019une autorit\u00e9 municipale un statut l\u00e9gal \u00ab\u00a0d\u2019indigent\u00a0\u00bb. Or, pour obtenir ce statut, il fallait \u00eatre dans l\u2019incapacit\u00e9 physique ou mentale de travailler, \u00eatre sans soutien de famille et \u00eatre r\u00e9sident reconnu d\u2019une municipalit\u00e9. C\u2019est donc en tant que r\u00e9sident d\u2019une municipalit\u00e9, et non en tant que membre\/citoyen d\u2019une communaut\u00e9 politique nationale ou en tant que travailleur dans une \u00e9conomie capitaliste, qu\u2019un indigent pouvait revendiquer un \u00ab\u00a0droit\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019assistance publique. On mesure ainsi les nombreuses difficult\u00e9s qu\u2019ont rencontr\u00e9es ceux et celles qui, s\u2019appuyant sur cette tradition d\u2019assistance, esp\u00e9raient faire reconna\u00eetre les principes d\u2019une citoyennet\u00e9 sociale au Qu\u00e9bec. \u00c0 cela s\u2019ajoute le fait que les soci\u00e9t\u00e9s de secours mutuel s\u2019\u00e9taient transform\u00e9es en soci\u00e9t\u00e9s d\u2019assurance au tournant du XXe si\u00e8cle et \u00e9taient plut\u00f4t indiff\u00e9rentes aux revendications du mouvement ouvrier.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Cela \u00e9tant dit, on a tout de m\u00eame assist\u00e9 \u00e0 une reformulation des probl\u00e8mes sociaux dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Le r\u00f4le du mouvement ouvrier a \u00e9t\u00e9 central, et cela depuis le tournant social-d\u00e9mocrate du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Mais encore ici, il est int\u00e9ressant de montrer que jusqu\u2019au milieu du XXe si\u00e8cle, le mouvement ouvrier qu\u00e9b\u00e9cois n\u2019a pas r\u00e9ellement revendiqu\u00e9 une citoyennet\u00e9 sociale \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire la reconnaissance de droits sociaux \u00e0 tous les membres de la communaut\u00e9 politique \u2013 mais bien des assurances sociales pour les travailleurs (et pas, \u00e9videmment, pour les indigents). C\u2019est ainsi que le mouvement ouvrier a contribu\u00e9 \u00e0 la reformulation des probl\u00e8mes sociaux en tant que \u00ab\u00a0risques\u00a0\u00bb touchant sp\u00e9cifiquement les travailleurs bas salari\u00e9s. Ce discours sur le risque a \u00e9t\u00e9 largement partag\u00e9 par les r\u00e9formateurs sociaux \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du mouvement ouvrier, et cela m\u00eame chez des catholiques sociaux plut\u00f4t conservateurs. J\u2019ai ainsi montr\u00e9 que le discours sur les risques sociaux ne s\u2019impose pas parce qu\u2019il permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb objective des probl\u00e8mes sociaux, et ainsi fonder un nouveau contrat social providentialiste, mais bien parce qu\u2019il peut \u00eatre adapt\u00e9 aux contraintes politiques du syst\u00e8me institutionnel d\u2019assistance publique tout en \u00e9vitant, pr\u00e9cis\u00e9ment, de l\u00e9gitimer la reconnaissance d\u2019une citoyennet\u00e9 sociale. Tout cela est particuli\u00e8rement clair dans les travaux de l\u2019importante commission d\u2019enqu\u00eate qu\u00e9b\u00e9coise sur les assurances sociales au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9s, notamment, dans un ouvrage collectif que j\u2019ai co-dirig\u00e9 avec David Niget sur l\u2019histoire du risque.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Enfin, en plus de cette \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9alogie\u00a0\u00bb de l\u2019\u00c9tat providence, j\u2019ai r\u00e9cemment travaill\u00e9, en collaboration avec Martin Robert, sur l\u2019histoire du droit de gr\u00e8ve et de sa r\u00e9pression au Qu\u00e9bec. Contrairement \u00e0 la France, par exemple, le droit de gr\u00e8ve n\u2019a pas le statut d\u2019une libert\u00e9 fondamentale associ\u00e9e \u00e0 la citoyennet\u00e9. Dans le contexte des relations de travail \u00ab\u00a0fordistes\u00a0\u00bb en Am\u00e9rique du Nord, le droit de gr\u00e8ve a plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 accord\u00e9 aux syndicats reconnus par l\u2019\u00c9tat (et non directement aux travailleurs et travailleuses). C\u2019est pourquoi son exercice, notamment apr\u00e8s l\u2019adoption du Code du travail qu\u00e9b\u00e9cois en 1964, est tr\u00e8s \u00e9troitement encadr\u00e9. Notre recherche nous permet de montrer la fa\u00e7on dont les gouvernements successifs sont intervenus par l\u2019adoption de nombreuses lois d\u2019exception afin de suspendre temporairement l\u2019application du Code du travail pour mettre fin \u00e0 des gr\u00e8ves \u00ab\u00a0l\u00e9gales\u00a0\u00bb. On a pu ainsi analyser l\u2019adoption et l\u2019application de plusieurs dizaines de \u00ab\u00a0lois-matraque\u00a0\u00bb qui ont impos\u00e9 des mesures p\u00e9nales d\u2019une tr\u00e8s grande s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 des gr\u00e9vistes qui, en plus de revendiquer de meilleures conditions de travail et une am\u00e9lioration des services publics, devaient d\u00e9fendre la r\u00e8gle de droit contre l\u2019arbitraire gouvernemental. Or, cette derni\u00e8re est apparue bien insuffisante pour contrer les mesures n\u00e9olib\u00e9rales des gouvernements successifs \u00e0 partir du tournant des ann\u00e9es 1980. Pr\u00e9textant g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019urgence de r\u00e9sorber le d\u00e9ficit de l\u2019\u00c9tat, ces gouvernements, peu importe le parti au pouvoir, ont ainsi pu instaurer un r\u00e9gime \u00ab\u00a0d\u2019exceptionnalisme permanent\u00a0\u00bb rendant tr\u00e8s p\u00e9rilleux l\u2019exercice d\u2019un droit pourtant reconnu dans la l\u00e9gislation du travail.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>BM\u00a0: Le colloque se veut aussi un hommage \u00e0 l\u2019historien Jean-Marie Fecteau, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2012. En quoi son \u0153uvre continue-t-elle d\u2019enrichir les questionnements et la recherche sur les enjeux d\u2019in\u00e9galit\u00e9s et de citoyennet\u00e9 ?<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MP\u00a0:<\/b> Jean-Marie Fecteau, professeur \u00e9m\u00e9rite du d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019UQAM, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2012 apr\u00e8s une carri\u00e8re de recherche exceptionnelle. Il a \u00e9t\u00e9, entre 1990 et 2012, le directeur du CHRS. Il est donc tout naturel que nous lui rendions hommage lors du colloque international sur la question sociale et la citoyennet\u00e9. Et cela d\u2019autant plus qu\u2019il a profond\u00e9ment inspir\u00e9 la probl\u00e9matique de ce colloque. En 2004, il a publi\u00e9 un ouvrage important, sur le point d\u2019\u00eatre traduit en anglais chez McGill-Queens, intitul\u00e9 <i>La libert\u00e9 du pauvre. Crime et pauvret\u00e9 au XIXe si\u00e8cle qu\u00e9b\u00e9cois<\/i>. D\u2019abord, Jean-Marie a toujours eu l\u2019ambition de saisir les probl\u00e8mes sociaux d\u2019une fa\u00e7on transversale, liant syst\u00e9matiquement l\u2019analyse du crime et de la pauvret\u00e9 dans une m\u00eame r\u00e9flexion approfondie sur l\u2019ordre social, ou ce qu\u2019il appelait un mode de r\u00e9gulation sociale. Ensuite, toujours selon Jean-Marie, le mode de r\u00e9gulation lib\u00e9ral qui s\u2019est impos\u00e9 au XIXe si\u00e8cle devait absolument \u00eatre compris dans le prolongement des r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques qui ont marqu\u00e9 le monde atlantique \u00e0 partir de la fin du XVIIIe si\u00e8cle. Pour lui, le probl\u00e8me politique fondamental qui se pose \u00e0 ce moment, et qui est constamment r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par les discours lib\u00e9raux et les pratiques lib\u00e9rales de gestion du crime et de la pauvret\u00e9, est celui de fonder un ordre social qui s\u2019appuie sur le nouveau principe de l\u00e9gitimit\u00e9 qu\u2019est la libert\u00e9.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ce faisant, Jean-Marie a pris au s\u00e9rieux la dimension \u00e9mancipatrice des r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques qui bouleverse les fondements de l\u2019ordre social, tout en insistant sur le fait que ces r\u00e9volutions n\u2019ont (\u00e9videmment) pas signifi\u00e9 la fin des rapports de pouvoir, mais bien leur transformation. Ainsi, ce qu\u2019il a \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 travers l\u2019analyse des discours et des pratiques de gestion du crime et de la pauvret\u00e9 sur un si\u00e8cle, c\u2019est la fa\u00e7on dont le mode lib\u00e9ral de r\u00e9gulation sociale s\u2019est impos\u00e9 en l\u00e9gitimant de nouvelles formes de contrainte (du criminel comme du pauvre) qui ne s\u2019opposent pas \u00e0 la libert\u00e9 individuelle, mais qui la pr\u00e9supposent. Ainsi, et c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment essentiel pour nos r\u00e9flexions, il ne suffit pas d\u2019opposer la libert\u00e9 au pouvoir, mais bien de comprendre comment la relation entre ces deux termes est constitutive du mode lib\u00e9ral de r\u00e9gulation sociale qui s\u2019impose apr\u00e8s la transition \u00e0 la d\u00e9mocratie et au capitalisme. Ainsi, nous retrouvons la tension, ou le paradoxe, de tout r\u00e9gime de citoyennet\u00e9. Comme le souligne Jean-Marie dans un passage de son livre, \u00ab la libert\u00e9 du pauvre est \u00e0 la fois une contrainte pour les puissants et la condition de son asservissement. Elle est moins l\u2019espace de son autonomie que l\u2019horizon de sa mis\u00e8re\u00a0\u00bb. En cela, l\u2019\u0153uvre de Jean-Marie nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir d\u2019une fa\u00e7on critique au politique et \u00e0 l\u2019ordre social en mettant en tension les principes de la citoyennet\u00e9 et les formes diverses de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 sociale.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">*Cette entrevue sera\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/?p=5749\"><span class=\"s2\">publi\u00e9e simultan\u00e9ment sur le site d\u2019Histoire engag\u00e9e<\/span><\/a>\u00a0dans\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/?page_id=5388\"><span class=\"s2\">une section d\u00e9di\u00e9e au colloque<\/span><\/a>.\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/\"><span class=\"s2\">HistoireEngagee.ca<\/span><\/a>\u00a0est un site Internet soucieux de commenter l\u2019actualit\u00e9 dans une perspective historique. \u00c0 cet effet, il propose des blogues, de courts articles et du contenu multim\u00e9dia abordant des enjeux propres au Canada, au Qu\u00e9bec et \u00e0 la sc\u00e8ne internationale, inspir\u00e9s par une d\u00e9marche historienne rigoureuse dans un style accessible.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Martin Petitclerc est professeur au D\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al et directeur du Centre d\u2019histoire des r\u00e9gulations sociales (CHRS). 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