{"id":2092,"date":"2016-08-28T18:22:37","date_gmt":"2016-08-28T17:22:37","guid":{"rendered":"http:\/\/chrs.cieq.ca\/?p=2092"},"modified":"2017-05-04T12:33:52","modified_gmt":"2017-05-04T16:33:52","slug":"magda-fahrni","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/2016\/08\/28\/magda-fahrni\/","title":{"rendered":"Entretien avec Magda Fahrni"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><i><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-2130 size-large\" src=\"\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-1024x359.jpg\" width=\"740\" height=\"259\" srcset=\"https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau.jpg 1024w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-300x105.jpg 300w, https:\/\/chrs.uqam.ca\/wp-content\/uploads\/2016\/08\/question_sociale_bandeau-768x269.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 740px) 100vw, 740px\" \/>Magda Fahrni est professeure r\u00e9guli\u00e8re au d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019UQAM. Elle est l\u2019une des principales sp\u00e9cialistes de l\u2019histoire sociale des femmes au Canada.<\/i><\/span><\/p>\n<p class=\"p3\"><span class=\"s2\">Entrevue par\u00a0Cory Verbauwhede, en\u00a0vue\u00a0de\u00a0la communication qui aura lieu le 1er septembre\u00a0\u00e0 13 h 30 intitul\u00e9e \u00ab <a href=\"http:\/\/questionsociale.uqam.ca\/?p=225\"><span class=\"s3\">\u0152uvrer au sein du \u00ab\u00a0d\u00e9partement des Questions Sociales\u00a0\u00bb : Inspectrices du travail et citoyennet\u00e9 sociale au tournant du 20e si\u00e8cle<\/span><\/a>\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Cory Verbauwhede :<\/b> Parlez-nous de votre parcours acad\u00e9mique et comment vous en \u00eates arriv\u00e9e \u00e0 \u00e9tudier les premi\u00e8res inspectrices du travail du Qu\u00e9bec.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>Magda Fahrni\u00a0: <\/b>Mes \u00e9tudes doctorales \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 York dans les ann\u00e9es 1990 centraient autour du d\u00e9veloppement du sens de la citoyennet\u00e9 sociale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale lors de l\u2019implantation de l\u2019\u00c9tat-providence, d\u2019abord au niveau f\u00e9d\u00e9ral, puis au Qu\u00e9bec. Mon approche \u00e9tait assez intimiste\u00a0: je focalisais sur le v\u00e9cu des familles dans les ann\u00e9es 1940 \u00e0 Montr\u00e9al, ainsi que les liens et tensions entre la citoyennet\u00e9 et le genre. Apr\u00e8s le doctorat, je me suis int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire de la sant\u00e9 publique. En particulier, je me suis demand\u00e9e pourquoi et comment on s\u2019est mis \u00e0 calculer les risques de la vie quotidienne. J\u2019ai voulu comprendre l\u2019\u00ab infrastructure du risque\u00a0\u00bb qui s\u2019est construite autour des accidents, notamment des accidents du travail, m\u00eame dans le domaine souvent non-r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 du travail des femmes et des enfants. Je me suis attard\u00e9e \u00e0 ses experts \u00e9mergents \u2013 fonctionnaires, r\u00e9formateurs, m\u00e9decins, juristes, comptables, actuaires, assureurs, etc. \u2013 et c\u2019est ce qui m\u2019a men\u00e9e aux inspectrices du travail sous la premi\u00e8re loi de cette nouvelle \u00e8re du risque, l\u2019Acte des manufactures de Qu\u00e9bec de 1885, dont le titre long est Acte pour prot\u00e9ger la vie et la sant\u00e9 des personnes employ\u00e9es dans les manufactures.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV\u00a0<\/b>: Pourquoi \u00e9tudier les inspectrices en particulier?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MF<\/b>\u00a0: En fait, je travaille sur une monographie qui traitera de la p\u00e9riode 1890 \u00e0 1939 et qui s\u2019attardera aussi aux inspecteurs, lesquels ont \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9s d\u00e8s 1888, et plus particuli\u00e8rement \u00e0 Louis Guyon, qui a \u00e9t\u00e9 une figure absolument cl\u00e9 pendant toute cette p\u00e9riode, puisqu\u2019il \u00e9tait parmi les premiers inspecteurs du travail et qu\u2019il est devenu le premier sous-ministre du travail en 1919, un poste qu\u2019il a\u00a0occup\u00e9 jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930. Pour les inspectrices, il a fallu attendre 1897 pour que les premi\u00e8res soient nomm\u00e9es, suite notamment aux recommandations de la Commission royale d\u2019enqu\u00eate sur les relations du travail avec le capital au Canada, qui a si\u00e9g\u00e9 de 1886 \u00e0 1889. Cette commission avait tenu des audiences au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-\u00c9cosse, au Qu\u00e9bec et en Ontario, et partout les commissaires recevaient des demandes de nomination d\u2019inspectrices. En effet, il y avait plusieurs sujets que les inspecteurs ne pouvaient facilement aborder, dont la pr\u00e9sence de toilettes s\u00e9par\u00e9es, la sant\u00e9 reproductive de femmes, les \u00e9ventuels abus par les contrema\u00eetres, etc. Dans les rapports annuels, on voit que les inspectrices sont par exemple particuli\u00e8rement attentives aux possibles contradictions entre la condition d\u2019ouvri\u00e8re temporaire et le r\u00f4le futur de m\u00e8re de famille \u2013 des questions auxquelles une femme h\u00e9sitera de r\u00e9pondre de fa\u00e7on compl\u00e8te si elles viennent d\u2019un homme. Quant aux abus, les patrons utilisaient de mani\u00e8re routini\u00e8re la correction corporelle contre les enfants, ce qui \u00e9tait particuli\u00e8rement d\u00e9licat quand il s\u2019agissait de jeunes femmes.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">L\u2019historiographie repr\u00e9sente ces inspectrices comme des dames patronnesses quelque peu condescendantes et j\u2019ai voulu voir si cette repr\u00e9sentation \u00e9tait bonne. D\u2019apr\u00e8s mes recherches, c\u2019est une image qui doit \u00eatre nuanc\u00e9e, m\u00eame si elle n\u2019est pas compl\u00e8tement fausse. En effet, il faut comprendre que les femmes n\u2019ont pas encore le droit de vote lorsque les premi\u00e8res inspectrices sont nomm\u00e9es! Ainsi, en plus d\u2019\u00eatre des \u00ab\u00a0expertes \u00bb et des agentes de l\u2019\u00c9tat charg\u00e9es de prot\u00e9ger les travailleuses et les enfants, elles sont elles-m\u00eames aussi en qu\u00eate d\u2019une certaine citoyennet\u00e9 \u00e9largie, dans les strictes confins d\u2019une carri\u00e8re destin\u00e9e \u00e0 des femmes de la petite classe moyenne aux perspectives bien limit\u00e9es. Elles partagent donc en partie des int\u00e9r\u00eats objectifs avec leurs administr\u00e9es. Je cherche encore \u00e0 comprendre les conditions de leur nomination, car en cette \u00e8re de patronage politique, je soup\u00e7onne que certaines aient \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9es par le gouvernement lib\u00e9ral en r\u00e9compense peut-\u00eatre pour les services de leur mari ou en guise de pension de d\u00e9c\u00e8s \u2013 et en effet plusieurs \u00e9taient veuves (ce qui, en passant, \u00e9tait mieux vu que si elles avaient \u00e9t\u00e9 mari\u00e9es, en ce que les femmes mari\u00e9es n\u2019\u00e9taient pas cens\u00e9es travailler en dehors du foyer).<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV\u00a0<\/b>: Qu\u2019est-ce que la nomination de ces inspectrices peut-elle nous apprendre sur le d\u00e9veloppement historique de l\u2019\u00c9tat-providence qu\u00e9b\u00e9cois?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MF\u00a0<\/b>: Il m\u2019est difficile de dire \u00e0 ce stade s\u2019il s\u2019agissait de v\u00e9ritables mesures sociales ou si c\u2019\u00e9tait simplement une fa\u00e7on de r\u00e9parer les pots cass\u00e9s et ainsi donner une plus longue vie au capitalisme! Ce qui est certain, c\u2019est que les inspectrices se f\u00e9licitaient de victoires somme toute bien minces. Par exemple, l\u2019inspectrice Louisa Vessot King se r\u00e9jouira, apr\u00e8s cinq ans de verbalisations infructueuses \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un certain patron, que cette fois-l\u00e0 elle l\u2019a \u00ab\u00a0eu\u00a0\u00bb. Plus souvent, elle a d\u00fb se contenter de rapports d\u2019infractions laiss\u00e9s sans suite et de rapports annuels tablett\u00e9s. Je n\u2019ai pas encore assez d\u2019information pour juger de la sinc\u00e9rit\u00e9 de leurs efforts, mais je pense tout de m\u00eame qu\u2019elles croyaient am\u00e9liorer la condition sociale de leurs administr\u00e9s, bien qu\u2019elles \u00e9taient s\u00fbrement conscientes de l\u2019impact modeste de leurs interventions. \u00c0 cet \u00e9gard, il est int\u00e9ressant de comparer leurs rapports avec ceux de Louis Guyon, lesquels sont confiants\u00a0et grandioses\u00a0: il \u00e9tait convaincu qu\u2019il r\u00e9volutionnait l\u2019\u00c9tat, qu\u2019il am\u00e9liorait de fa\u00e7on substantielle la condition de la classe ouvri\u00e8re et qu\u2019il \u00e9tait un pionnier au Qu\u00e9bec et au Canada. Les inspectrices que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9es, sans \u00eatre de grandes intellectuelles, n\u2019\u00e9taient pas dupes et avaient une certaine instruction, mais leur perspective ne pouvait \u00eatre aussi expansive qu\u2019un Guyon, qui \u00e9tait tr\u00e8s conscient des innovations de son \u00e9poque et qui faisait le tour des conf\u00e9rences internationales sur la question ouvri\u00e8re \u00e0 Londres, \u00e0 Bruxelles, \u00e0 Paris, \u00e0 Chicago, etc. Il y a une dimension genr\u00e9e impossible \u00e0 manquer ici \u2013 tant au niveau du discours que sur le plan du pouvoir r\u00e9ellement exerc\u00e9, puisque les inspectrices, qui ne s\u2019occupaient \u00ab\u00a0que \u00bb des femmes et des enfants, avaient ind\u00e9niablement moins de poids que les inspecteurs, qui pouvaient esp\u00e9rer gravir les \u00e9chelons de la fonction publique. Ni Am\u00e9lie Lemieux, ni Louisa King, ni Cl\u00e9mentine Cl\u00e9ment, ni Madame L.D. Provencher, ni Mademoiselle Deguise n\u2019avaient un quelconque espoir d\u2019un jour devenir sous-ministre du travail!<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV\u00a0<\/b>: Dominique Marshall, dans <i>Aux origines sociales de l\u2019\u00c9tat-providence<\/i>, a fait un travail un peu similaire au niveau des inspecteurs d\u2019absent\u00e9isme \u00e0 l\u2019\u00e9cole dans le cadre du nouveau programme d\u2019allocations familiales apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que vous vous \u00eates inspir\u00e9e de ce travail?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MF\u00a0<\/b>: Pas directement. S\u2019il est vrai que <i>tous <\/i>mes travaux s\u2019inspirent en partie de ses recherches vraiment pionni\u00e8res sur le fonctionnement interne de l\u2019\u00c9tat et sur le r\u00f4le des fonctionnaires, pour cette investigation j\u2019ai plut\u00f4t suivi les pas d\u2019une chercheuse australienne, Joy Damousi, qui a \u00e9crit sur l\u2019inspectrice militante Agnes Milne, notamment dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Agnes Milne: The Factory Inspector as Political Agitator, 1896-1906\u00a0\u00bb, il y a quelques ann\u00e9es. Dans mon cas, je ne m\u2019attendais pas \u00e0 trouver des rebelles, mais j\u2019ai \u00e9t\u00e9 agr\u00e9ablement surprise de tomber sur quelques inspectrices qui avaient un bagage militant et qui \u00e9taient de v\u00e9ritables activistes des r\u00e9formes sociales. Elles n\u2019\u00e9taient pas radicales, mais elles \u00e9taient plus engag\u00e9es que je ne l\u2019avais anticip\u00e9 et elles \u00e9taient par ailleurs bien int\u00e9gr\u00e9es dans des r\u00e9seaux de r\u00e9formateurs \u00e9tonnamment \u00e9tendus.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">L\u2019int\u00e9r\u00eat plus large de ces recherches a trait \u00e0 ce que Pierre Bourdieu appelait \u00ab le bras gauche de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, soit ces individus et institutions qui ont contribu\u00e9 de fa\u00e7on non n\u00e9gligeable \u00e0 avancer la cause sociale, souvent bien au-del\u00e0 de leur strict mandat public. Dans le cas des inspecteurs et inspectrices du travail au Qu\u00e9bec, leurs actions ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminantes dans l\u2019extension tr\u00e8s graduelle de la couverture\u00a0: d\u2019abord aux plus petits ateliers et aux grands magasins, puis plus tard aux mines, aux h\u00f4tels et restaurants, \u00e0 l\u2019agriculture, etc. Il y avait un biais en faveur des ouvriers industriels travaillant dans les usines, qui \u00e9tait en partie h\u00e9rit\u00e9 du fait que les r\u00e9gimes \u00e9trangers qui ont inspir\u00e9 celui au Qu\u00e9bec se sont implant\u00e9s dans le cadre d\u2019une industrialisation bien plus avanc\u00e9e, en Angleterre, en Belgique, en France et aux \u00c9tats-Unis et les inspectrices ont souvent lutt\u00e9 contre les contradictions qui faisaient qu\u2019elles pouvaient visiter une usine de tabac ou de textile de mille employ\u00e9s alors que ce qu\u2019on appellerait aujourd\u2019hui des \u00ab\u00a0ateliers de mis\u00e8re \u00bb (\u00ab\u00a0<i>sweatshops<\/i>\u00a0\u00bb) d\u2019une dizaine de travailleuses faisant de la couture \u00e0 longueur de journ\u00e9e demeuraient non-r\u00e9glement\u00e9s. Leurs actions en particulier sont en grande partie derri\u00e8re la r\u00e9glementation\u00a0\u00e9ventuelle\u00a0des\u00a0petits et moyens ateliers de couture et des magasins de grande surface comme chez Morgan ou chez Eaton, o\u00f9 travaillaient surtout des femmes.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV\u00a0<\/b>: Y a-t-il des inspectrices qui ont particuli\u00e8rement attir\u00e9 votre attention?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MF\u00a0<\/b>: Oui! Mon inspectrice \u00ab\u00a0pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb, Louisa Vessot King, a \u00e9t\u00e9 fervente dans sa d\u00e9nonciation des contradictions du suffrage au Qu\u00e9bec. En effet, m\u00eame si les femmes ont pu voter aux \u00e9lections f\u00e9d\u00e9rales \u00e0 partir de 1918, elles ont d\u00fb attendre 1940 pour pouvoir le faire au niveau provincial. On constate d\u2019ailleurs l\u00e0 comment la notion de citoyennet\u00e9 permet d\u2019analyser les multiples clivages transversaux qui se superposent les uns aux autres\u00a0: ici c\u2019est le clivage national. Les particularit\u00e9s de la situation \u00e9lectorale qu\u00e9b\u00e9coise ont fait en sorte que, contrairement au reste du monde occidental, y compris dans les autres provinces canadiennes o\u00f9 les femmes ont obtenu le vote provincial entre 1916 et 1922, le f\u00e9minisme n\u2019a pas suivi les m\u00eames \u00ab\u00a0vagues \u00bb qu\u2019ailleurs. Ainsi, les ann\u00e9es 1920 et 1930 \u00e9taient une p\u00e9riode effervescente pour le f\u00e9minisme qu\u00e9b\u00e9cois et l\u2019\u00e9tude des actions des inspectrices en r\u00e9v\u00e8le certains aspects.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>CV<\/b>\u00a0: Vous vous d\u00e9crivez comme une historienne du risque. Comment est-ce que cette histoire cadre avec celle de la citoyennet\u00e9?<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>MF<\/b>\u00a0: La citoyennet\u00e9 demeure un concept sous-exploit\u00e9 par les historiens. Plus de travaux sont n\u00e9cessaires pour comprendre comment les acteurs comprennent le changement social auquel ils participent. Le tournant du 20e si\u00e8cle est un moment important, o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 qu\u00e9b\u00e9coise s\u2019affirme comme une soci\u00e9t\u00e9 industrialis\u00e9e. La citoyennet\u00e9 figure dans les d\u00e9bats de l\u2019\u00e9poque surtout pour d\u00e9signer la question du suffrage universel. Les r\u00e9formateurs sociaux ne s\u2019en servent pas. On voit un net contraste, par exemple, avec le discours tr\u00e8s clair contre la pollution de l\u2019air dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 (le sujet de la th\u00e8se de doctorat de mon \u00e9tudiante Val\u00e9rie Poirier), o\u00f9 le langage de la citoyennet\u00e9 \u2013 environnementale, en l\u2019occurrence \u2013 est omnipr\u00e9sent.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Mais la notion de citoyennet\u00e9 peut aussi nous aider \u00e0 mieux d\u00e9limiter l\u2019histoire du risque. \u00c0 mon avis, c\u2019est une importante question de recherche \u00e0 laquelle pourrait ouvrir le colloque. Il y a en effet une tension entre la notion de risque et celle de droits. Prenons l\u2019exemple de l\u2019\u00e9volution de la l\u00e9gislation concernant les accidents du travail. La premi\u00e8re loi de 1909, tr\u00e8s contest\u00e9e par les syndicats, reconnaissait le principe du risque dans la notion de la compensation sans \u00e9gard \u00e0 une quelconque faute commise par l\u2019employeur, mais elle exigeait n\u00e9anmoins que les ouvriers aillent devant les tribunaux, ce qui pr\u00e9sentait un obstacle majeur. Les lois de 1925 et 1928 ont continu\u00e9 \u00e0 mettre en \u0153uvre une logique assurancielle d\u00e9nonc\u00e9e par les syndicats, qui craignaient que seuls les jeunes seraient embauch\u00e9s en raison du fait que les co\u00fbts d\u2019assurance augmentaient avec l\u2019\u00e2ge moyen des travailleurs. C\u2019est seulement avec la loi de 1931 qu\u2019on peut parler de compromis qui satisfaisait les deux parties. Ainsi, Guyon consid\u00e9rait qu\u2019il y avait eu des gains absolus jusqu\u2019en 1931, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s conscient du fait que les n\u00e9gociations se faisaient sur un terrain fonci\u00e8rement in\u00e9gal. Ce compromis a \u00e9t\u00e9 suffisamment stable pour durer jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">La th\u00e9orie du risque a pour effet de normaliser l\u2019accident en le pr\u00e9voyant, en l\u2019\u00e9vitant le plus possible, en l\u2019assurant et en l\u2019indemnisant, mais elle ne r\u00e8gle pas la question \u00e0 savoir dans quelles circonstances le niveau de danger est acceptable et pour qui. J\u2019ai r\u00e9cemment explor\u00e9 cette dimension dans <a href=\"http:\/\/www.actualites.uqam.ca\/2016\/celebre-incendie-laurier-palace-historienne-magda-fahrni\"><span class=\"s3\">un article portant sur l\u2019incendie d\u2019un cin\u00e9ma dans un quartier ouvrier de Montr\u00e9al qui a men\u00e9 au d\u00e9c\u00e8s de 78 enfants en 1927<\/span><\/a>. Alors que la notion en vertu de laquelle les \u00ab\u00a0soldats de l\u2019industrie \u00bb \u00e9taient soumis \u00e0 des risques inh\u00e9rents \u00e0 leur travail commen\u00e7ait \u00e0 \u00eatre accept\u00e9e \u00e0 contrec\u0153ur, cette trag\u00e9die impliquant des jeunes victimes dans un lieu de loisirs d\u00e9passait largement le risque que la population \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 prendre. La question \u00e0 savoir qui doit prendre quels risques dans quelles circonstances en est une de citoyennet\u00e9 qui d\u00e9passe largement le simple calcul actuariel des assureurs.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\"><b>*<\/b>\u00a0Cette entrevue sera\u00a0publi\u00e9e simultan\u00e9ment sur le site d\u2019Histoire engag\u00e9e\u00a0dans\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/?page_id=5388\"><span class=\"s3\">une section d\u00e9di\u00e9e au colloque<\/span><\/a>.\u00a0<a href=\"http:\/\/histoireengagee.ca\/\"><span class=\"s3\">HistoireEngagee.ca<\/span><\/a>\u00a0est un site Internet soucieux de commenter l\u2019actualit\u00e9 dans une perspective historique. \u00c0 cet effet, il propose des blogues, de courts articles et du contenu multim\u00e9dia abordant des enjeux propres au Canada, au Qu\u00e9bec et \u00e0 la sc\u00e8ne internationale, inspir\u00e9s par une d\u00e9marche historienne rigoureuse dans un style accessible.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Magda Fahrni est professeure r\u00e9guli\u00e8re au d\u00e9partement d\u2019histoire de l\u2019UQAM. Elle est l\u2019une des principales sp\u00e9cialistes de l\u2019histoire sociale des femmes au Canada. Entrevue par\u00a0Cory Verbauwhede, en\u00a0vue\u00a0de\u00a0la communication qui aura&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":2746,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[9,38],"tags":[30,37],"class_list":["post-2092","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-blogue","category-question-sociale-et-citoyennete","tag-cory-verbauwhede","tag-question-sociale-et-citoyennete"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2092","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2092"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2092\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2746"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2092"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2092"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chrs.uqam.ca\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2092"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}