Grand entretien avec Aline Charles sur l’histoire de la vieillesse au Québec

Première entrevue du Dossier spécial : Vieillesse, santé, et travail des femmes

Aline Charles, membre du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) depuis 2017, est professeure titulaire au département des sciences historiques de l’Université Laval. Spécialiste de l’histoire la vieillesse et des âges de vie, des femmes et du genre, de la santé et du secteur hospitalier au Québec du XXe siècle, elle est également connue pour ses recherches portant sur le travail féminin sous ses multiples formes. Nous l’avons rencontrée afin d’en apprendre davantage sur son parcours en tant que chercheuse, ses projets actuels et ses liens avec le CHRS, de même que pour discuter de sa pratique de l’histoire.

Entretien réalisé par Milan Busic

Milan Busic : Parlez-nous un peu de votre parcours en tant que chercheuse.

Aline Charles : Dès le début de mon parcours universitaire, il était clair pour moi que je serais historienne, mais pas nécessairement comme professeure ! Après avoir  étudié en sciences pures au CEGEP, j’ai eu une «illumination» et entrepris des études en histoire. Au bout d’un an et demi au baccalauréat et une longue pause de réflexion, mes intérêts se sont précisés et j’ai développé une passion pour l’histoire des femmes, laquelle ne m’a jamais quittée depuis. Évidemment, cela ne dit pas tout puisqu’il existe un éventail de façons d’aborder l’histoire des femmes, que ce soit par l’entremise d’une analyse de genre ou encore une perspective proprement féministe, mais cela demeure l’un des fils conducteurs de mon parcours. Un autre fil conducteur s’est dessiné à la maîtrise quand j’ai choisi un sujet délaissé des historiens et des historiennes, en général. En effet, j’ai choisi d’étudier le bénévolat féminin. À l’époque, cela ne disait pas grand-chose à mes pairs ! Il y avait, certes, plusieurs travaux sur la philanthropie féminine, mais je souhaitais plutôt étudier le bénévolat comme une forme de travail très féminine et, surtout, gratuite. Au doctorat ensuite, je me suis intéressée à l’histoire de la vieillesse féminine. Là encore, je me retrouvais face à un sujet «boudé» des chercheur.e.s. Pire encore, il était considéré comme un sujet «triste». On me disait : «Pourquoi ne vous intéressez-vous pas plutôt à l’histoire de la jeunesse? Ce serait bien plus gai !» (Rires) On peut donc dire que je suis une historienne qui affectionne les sujets mal aimés! Enfin, mon parcours se caractérise par un intérêt marqué pour la sociologie. Attention : je ne prétends surtout pas au titre de sociologue, et je n’ai même pas la prétention de développer une approche interdisciplinaire. Toutefois, je trouve dans les études sociologiques une source d’inspiration majeure, en grande partie à cause de leur résonance avec le présent. D’une façon assez classique peut-être, c’est ma manière d’essayer d’être «une historienne utile» !

MB : Sans nécessairement employer cette terminologie, vos intérêts semblent donc depuis longtemps rejoindre le programme large des régulations sociales. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous a amené à vous rapprocher du CHRS, pour enfin le rejoindre à titre de chercheuse régulière en 2017 ?

AC : En fait, je suis depuis très longtemps membre du Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ), au sein duquel j’ai beaucoup collaboré avec François Guérard et Yvan Rousseau. Or, ces derniers étaient affiliés au CHRS, Yvan ayant d’ailleurs été le responsable du post-doctorat de Martin (Petitclerc, directeur actuel du CHRS). Ce sont donc ces deux collègues qui m’ont approchée en me faisant part de l’intérêt du Centre pour plusieurs questions qui se retrouvent au cœur de mes recherches : la vieillesse, les âges de vie, le réseau hospitalier, etc. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre de rejoindre l’équipe ! Malheureusement, je ne peux en dire beaucoup plus puisque cette association est toute récente. J’ai récemment contribué à l’exposition «Déjouer la fatalité», et je participerai à son adaptation lors de ses déménagements éventuels à Trois-Rivières et à Québec, mais sans plus. Je connaissais déjà Martin (Petitclerc) par ses travaux dont j’apprécie la perspective théorique très développée. C’est donc un autre point de convergence, cet intérêt marqué pour la théorie, qui m’a rapprochée peu à peu du CHRS.

MB : Pourrait-on déceler un lien entre votre intérêt pour la sociologie et ce penchant pour la théorie en histoire ?

AC : Définitivement ! Bien sûr, on retrouve une part d’empirique et de théorique au sein de ces deux disciplines, mais il est certain qu’une bonne partie de ma réflexion théorique tire son origine de travaux sociologiques.

MB : On vous connaît également pour vos travaux mettant en valeur la pertinence d’une perspective transnationale dans l’étude de phénomènes historiques. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que vous considérez comme les principaux apports d’une telle approche, non seulement pour vos propres travaux, mais aussi, plus largement, pour la discipline historique en tant que telle ?

AC : Si j’ai commencé à m’y intéresser, c’est parce qu’on nous a un jour demandé à Thomas Wien, historien de la Nouvelle-France, et moi de réfléchir en conférence à l’histoire du Québec d’un point de vue transnational et d’identifier quelques pistes en ce sens. Cette perspective était alors toute nouvelle pour moi, en tant que vingtiémiste. Or, c’est souvent grâce à de telles invitations que l’on se met à réfléchir « autrement » et que se développent des intérêts scientifiques nouveaux. Cette invitation ne fit pas exception : on peut même dire que j’ai alors été traversée par un autre «éclair» intellectuel. À l’époque, dans les années 2000, plusieurs auteur.e.s, notamment en Europe et aux États-Unis, appliquaient déjà cette perspective au XXe siècle. Au Québec, celle-ci était moins développée, bien que certains auteurs tels que Sean Mills (voir The Empire Within: Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2010.) lui avaient largement ouvert la porte. De mon côté, dans le cadre de mes recherches sur la vieillesse, j’avais flirté avec cette perspective, mais d’un point de vue essentiellement historiographique, pour combler le manque de travaux sur le sujet au Québec; mes sources et mes interprétations, elles, se limitaient au contexte québécois ou canadien. Lorsque j’ai été approchée pour donner cette conférence avec Thomas Wien, j’ai été frappée par le potentiel de l’histoire transnationale qui, sans faire fi de l’impact des frontières nationales sur l’histoire des XIXe et XXe siècles, permet de se libérer d’un cadre strictement «québécois» et d’appréhender les phénomènes historiques d’un niveau plus «macro». Le Québec étant une «petite puissance historiographique», je trouvais intéressant d’emprunter une telle perspective pour en dépasser les frontières. J’aimais, et j’aime encore, l’idée d’analyser des évolutions qui traversent mers et continents, qui passent par le Québec, qui s’y transforment et y prennent des accents spécifiquement québécois tout en y introduisant des particularités d’ailleurs.

En somme, il s’agit pour moi d’une angle d’analyse qui permet de saisir des questions souvent très «volatiles», relatives à la circulation des individus, des objets, mais aussi des pratiques, des normes sociales et des idées. L’approche transnationale me semble d’autant plus intéressante qu’elle me permet de repenser certains éléments de l’historiographie québécoise. Les congrégations religieuses féminines du Québec, par exemple. À première vue, peut-on trouver plus emblématique de l’histoire nationale québécoise que les religieuses ? (Rires) Celles-ci sont considérées comme des incontournables de l’histoire du Québec, y compris contemporaine ! Or, ce qu’on oublie facilement, c’est que les congrégations religieuses sont des organismes qui sont, en quelque sorte, des multinationales : si elles fonctionnent souvent dans un cadre très national, elles créent aussi des «antennes» sur divers continents. Elles forgent donc un espace de circulation à la fois national et plus large que la nation! Cet exemple, parmi tant d’autres, permet de repenser la «spécificité québécoise» et de l’interroger en l’insérant dans un contexte beaucoup plus large. 

Un exemple encore plus précis du potentiel d’une perspective transnationale pour penser l’histoire du Québec est celui des Hospitalières. On connaît l’essentiel des raisons expliquant leur disparition des hôpitaux québécois au milieu du XXe siècle : laïcisation, étatisation, critiques de leurs compétences et de leur rôle, etc. C’est bien connu. Et c’est très bien démontré ! Pourtant, nous en savons peu sur la manière dont cette disparition s’est déroulée concrètement, sur ce qui explique la rapidité et la soudaineté de cette disparition. En abordant ce sujet dans une perspective transnationale, des pistes supplémentaires me semblent apparaître. J’ai d’abord remarqué que si leur nombre absolu se maintient jusqu’aux années 1960, leur recrutement fléchit au Québec, comme à l’échelle de tout l’Occident, dès les années 1930 ou 1940. Cela finit par causer une véritable catastrophe démographique au cours des décennies suivantes, laquelle s’ajoute à la laïcisation accélérée du domaine de la santé partout en Occident. Dans les archives du Québec et d’ailleurs, on constate que les religieuses sont très conscientes du problème. Leur stratégie sera, d’une part, de se réserver les postes de direction afin de conserver une certaine mainmise sur leurs hôpitaux. D’autre part, elles essaimeront hors du Québec pour ouvrir de nouveaux hôpitaux dans les pays émergents. Avec François Guérard, nous avons suivi l’expansion des Hospitalières d’abord aux États-Unis, puis en Amérique latine, en Afrique, et en Asie. Ces régions sont à l’époque moins touchées par la laïcisation, la professionnalisation et la spécialisation qui transforment le domaine de la santé au Québec. Si ce mouvement d’expansion est plus ancien, il s’accélère dans les années 1950 à mesure que la pression s’intensifie : les critiques fusent de toutes parts à l’endroit des religieuses soignantes, tandis que les hôpitaux doublent ou triplent de taille en exigeant une main-d’œuvre toujours plus abondante et désormais très largement laïque.

Au niveau macro, on peut donc comparer le réseau des Hospitalières à une toile qui s’étire et qui, faute de recrutement pour contrer le vieillissement des effectifs religieux, s’amincit sans cesse. Le dénouement survient finalement vers la fin des années 1960 alors que la toile, devenue trop fine, se déchire. Au Québec, cette rupture survient d’autant plus rapidement que la hiérarchie ecclésiastique, devant le recul de la pratique religieuse, décide de concentrer ses négociations avec l’État sur le maintien d’une présence confessionnelle dans le secteur de l’éducation. Qui plus est, le Pape invite les religieuses de toute la catholicité à délaisser leurs interventions plus « temporelles » – en éducation, en santé ou dans les services sociaux – pour plutôt développer leurs actions spirituelles. Ainsi, j’ai pu constater qu’un peu partout (au Québec comme ailleurs) et à plusieurs égards (démographique, technique, hiérarchique, etc.), la «toile» tissée par les congrégations d’Hospitalières se «tend» jusqu’à sa rupture définitive au tournant des années 1970. Il s’agit là d’un phénomène global qu’il serait difficile, voire impossible, de saisir dans toute sa complexité sans adopter une perspective transnationale.

MB : Depuis la mi-XXe siècle, et davantage encore depuis cette «rupture» qui survient à la fin des années 1960, il me semble que l’univers des congrégations religieuses catholiques s’efface jusqu’à devenir presque invisible, au Québec comme un peu partout au sein des pays dits «développés». Pour une historienne qui s’intéresse à ces communautés, peut-on parler d’un certain sentiment d’urgence à étudier cet univers qui, autrefois très dynamique et central aux sociétés occidentales, se retrouve aujourd’hui en voie de disparition ?

AC : Bien sûr. En fait, je perçois cet univers comme une véritable «Atlantide» sur le plan historique: il s’agit d’un système pluriséculaire complexe et d’une grande richesse qui est sur le point de disparaître complètement ! Je crois qu’il s’agit d’un lieu absolument fascinant pour réfléchir aux notions de travail, de cycles de vie, de santé, de gestion des corps, bref, à énormément de questions qui m’intéressent. On y retrouve également un jeu d’altérité des plus intéressants. Or, la moyenne d’âge des communautés religieuses catholiques au Québec doit certainement dépasser les 80 ans à l’heure actuelle, ce qui annonce leur disparition imminente. Cette réalité contribue sans aucun doute à mon intérêt pour ces regroupements très particuliers de femmes.

MB : Tel que vous l’avez mentionné plus tôt, vous avez participé à l’élaboration de l’exposition «Déjouer la fatalité : Familles, pauvreté et institutions» qui s’est tenue à Montréal à l’Écomusée du Fier-Monde entre septembre et février derniers. Vous y abordez la question de la prise en charge institutionnelle de la vieillesse au XXe siècle québécois. Il s’agit d’une contribution qui semble étroitement liée à votre projet «Entre hospices et manoirs de l’âge d’or : le bien vieillir au Québec, 1921, 1971», mené avec Yvan Rousseau et François Guérard depuis 2017. Pouvez-vous d’abord nous parler de ce projet, de sa genèse et de ses aboutissements (actuels et potentiels) ?

AC : Ce projet est né d’une collaboration antérieure. François, Yvan et moi y avons vu une «suite logique» à nos recherches menées quelques années auparavant sur les hôpitaux québécois du XXsiècle : nous désirions profiter de cette expertise pour explorer de nouveaux horizons. Notre idée était d’aborder une étape méconnue du phénomène de prise en charge institutionnelle des personnes âgées au Québec. Nous préférions laisser de côté la période du XIXe et du début du XXe siècle, laquelle était déjà assez bien couverte par d’autres études. L’intervalle entre l’époque des «hospices-mouroirs» du XIXsiècle, et celle des CHSLD et manoirs de l’âge d’or de la fin du XXenous intéressait bien davantage. Il nous semblait que, durant ce demi-siècle, ce système de prise en charge s’était radicalement transformé: on était passé d’une situation où quelques institutions religieuses et charitables hébergeaient des populations très âgées, à bout de ressources et majoritairement féminines, à un système institutionnel laïque, très développé, à la fois publique et commercial, qui accueillait une population beaucoup plus diversifiée. Aujourd’hui, on retrouve au sein des institutions pour personnes âgées une clientèle plus jeune (parfois même dans la cinquantaine), un peu plus masculine et aux origines sociales plus diversifiées. 

Par ailleurs, les services offerts dans les établissements pour personnes âgées se sont aussi grandement diversifiés : on y retrouve autant des résidences luxueuses aux services très personnalisés que des établissements carrément exécrables où les besoins les plus élémentaires des «bénéficiaires» ne sont pas respectés. Avec, bien sûr, toutes les situations intermédiaires entre ces deux extrêmes. Finalement, nous trouvions très intéressant le fait que la formule institutionnelle a longtemps semblé, tout particulièrement dans le Québec des années 1920 aux années 1970, constituer la meilleure solution au «problème» de la vieillesse. Bien que mes recherches au sein d’archives hors-Québec soient encore préliminaires, j’ai néanmoins pu constater que cette réalité était particulièrement marquée ici, les taux d’institutionnalisation étant presque deux fois plus importants qu’en Angleterre ou aux États-Unis, par exemple. Il s’agit par ailleurs d’une réalité qui a contribué à cristalliser au Québec certaines représentations de la vieillesse comme une phase de dépendance, et ainsi participé à la mise en place de politiques sociales en ce sens .

MB : Le point focal de ce projet de recherche est l’émergence d’un nouveau concept du «bien-vieillir» au sein du discours sur la vieillesse au Québec, et son rôle dans la vaste transformation de ses représentations et de sa prise en charge au cours du XXe siècle, notamment. Dites-nous en plus sur ce concept, la manière dont vous l’abordez dans le cadre de vos recherches et les raisons de son apparition au cours de la période.

AC : Le «bien-vieillir» est une expression à consonance très sociologique et très contemporaine. Toutefois, au XIXe siècle notamment, plusieurs conceptions de ce qu’est une «bonne vieillesse» circulent déjà. Il s’agit alors d’un concept qui a, on s’en doute, une importante dimension religieuse. À compter des années 1920, la notion du «bien-vieillir» prend un tout autre sens lorsque la vieillesse devient progressivement une phase de vie qui n’est pas nécessairement pénible, ou marquée par une série de pertes successives (de son entourage, de ses facultés, etc.). À partir des années 1920 environ, elle commence à être considérée comme une période durant laquelle l’individu peut aspirer au confort, voire au bonheur, et dont les «maux» ne sont plus une fatalité. 

Du coup, l’image des institutions pour personnes âgées se diversifie : elles deviennent, aussi, des lieux où l’on «soulage» les maux de la vieillesse et où l’on favorise l’autonomie et l’épanouissement, deux principes qui apparaissent comme les nouveaux fondements du «bien-vieillir». Ce phénomène n’est pas étranger au développement de nouvelles spécialisations dans le secteur de la santé. En effet, on assiste à l’apparition timide dans les années 1920, puis plus prononcée dans les années 1950, de ce que l’on pourrait appeler les « expert.e.s de la vieillesse ». Des travailleurs sociaux (qui sont surtout des travailleuses sociales), mais également des infirmières, des médecins, des physiothérapeutes, des ergothérapeutes, des psychiatres, des diététistes, des psychologues, des gérontologues ainsi que quelques statisticiens (démographes) voient de plus en plus la vieillesse comme un champ d’expertise et, donc, comme un domaine où il est possible d’améliorer les conditions de vie. Des spécialisations se développent progressivement au sein même de plusieurs professions, telles que la gériatrie, la gérontologie, le « service social gériatrique », la « psychiatrie gérontologique », le « nursing gériatrique », etc. Ces spécialistes sont encore peu nombreux avant 1960, mais ils participent au changement de paradigme. Il faut dire que l’augmentation de la proportion de personnes âgées dans la population et l’essor de la retraite les rendent aussi plus «visibles», donc plus dignes d’attention, et donc de mesures. 

Dans les établissements créés à partir des années 1950, ces transformations ont plusieurs répercussions. D’abord, la manière de les désigner privilégie désormais les références à un environnement familial : «foyers», «maisons» et «résidences» en tous genres remplacent les anciens « hospices » ou « asiles ». Ces appellations véhiculent l’idée qu’il est possible de vieillir en collectivité sans renoncer à son intimité, à son confort ou au besoin d’être «chez-soi». Ensuite, l’organisation spatiale des établissements se modifie : une plus grande attention est accordée à l’agencement des espaces communs et « privés ».  Les services offerts se diversifient également, à des degrés divers selon la « clientèle » visée. Certains établissements prennent des airs d’hôtels luxueux avec service aux chambres, soins personnalisés, loisirs variés, et autres. Enfin, plusieurs privilégient davantage un environnement urbain, qui facilite les contacts avec « l’extérieur », les sorties culturelles, le magasinage, etc. Bien entendu, une partie de ces établissements demeurent rudimentaires, voire carrément insalubres, ce qui fait bien ressortir toute la diversification des formules d’hébergement collectif pour personnes âgées et des représentations de la vieillesse qui s’opère au cours du demi-siècle que nous étudions.

Finalement, il importe de rappeler que les populations hébergées se diversifient, elles aussi. Plus hétérogènes, leurs attentes diffèrent et varient, ce qui contribue à la transformation des perceptions des personnes âgées, en général. Celles-ci deviennent peu à peu un groupe ayant des besoins spécifiques, mais aussi des droits et un certain « poids social » notamment comme électrices et comme consommatrices,

MB : Et pourquoi avoir choisi précisément 1971 comme limite temporelle à ce projet ?

AC : Parce qu’on assiste alors à une remise en question de la prise en charge institutionnelle de la vieillesse, du moins dans les discours. Ce qui est particulièrement contesté, c’est cette idée que l’hébergement collectif est la meilleure solution : on préconise de plus en plus le vieillir chez soi, dans un environnement familier. Ce qui exige la mise en place de services de soins à domicile. Plusieurs auteur.e.s s’accordent pour dire qu’au-delà des discours, la situation changera  finalement assez peu: encore aujourd’hui, le taux d’institutionnalisation est toujours élevé au Québec, et relativement peu d’efforts sont déployés pour mettre en place des services publics de maintien à domicile. À partir du dernier quart du XXe siècle pourtant, la solution institutionnelle perd en popularité: c’est la fin de l’«âge d’or» des institutions de la vieillesse au Québec.

MB : Dans un tel contexte, alors que les fondements du «bien-vieillir» prennent des connotations de moins en moins spirituelles, que se transforme le discours sur l’âge avancé et sur sa prise en charge et que, finalement, on reconnaît davantage le poids politique, social et économique des personnes âgées, vous évoquez l’apparition d’une «marchandisation de la vieillesse» au XXe siècle. J’aimerais vous entendre nous parler de ce phénomène, autant sur le plan conceptuel que sur celui de ses retombées concrètes sur la société.

AC : Dans tous les domaines, la prise en charge de la vieillesse comprise, le capitalisme fait son œuvre ! La marchandisation de la vieillesse est effectivement très liée avec la généralisation d’un modèle du «bien-vieillir». De plus en plus, au cours de la période 1920-1970, et jusqu’à aujourd’hui, l’image d’une vieillesse dont on peut alléger les aléas et qui peut même être agréable se renforce, notamment par l’entremise de la consommation.  Les études sur le sujet sont encore très rares, mais on peut avancer qu’un véritable « marché » se développe, proposant aux aîné.e.s mille et une façons d’améliorer leur condition physique et mentale, leur autonomie, leur « utilité » sociale : exercices physiques adaptés, cours pour le « 3e âge », loisirs divers, régimes d’assurance complémentaires, tourisme, tours d’habitation et « résidences » plus ou moins luxueuses, services à domicile, etc. Dans cette perspective, les personnes âgées sont incitées à rester actives, en santé et autonomes pour leur propre bien, certes, mais également pour celui de la collectivité. En cela, ce «bien-vieillir», avec ses dimensions commerciales, prend la force d’une injonction. Or cette injonction commence à résonner dans les établissements dès la période que j’étudie et s’intensifie jusqu’à aujourd’hui.

  MB : J’aimerais revenir sur un point que vous avez soulevé plus tôt. Vous nous avez parlé de l’avènement, tout particulièrement depuis les années 1970, d’un discours remettant en question le modèle institutionnel de prise en charge de la vieillesse au profit d’un modèle axé sur le maintien à domicile des personnes âgées. Or, vous nous avez également mentionné le peu d’efforts concrets déployés par l’État québécois pour assurer la réalisation de ce nouveau «modèle», notamment par la mise en place de services publics facilitant le maintien au foyer. Pourrait-on alors parler d’une forme de déresponsabilisation étatique face à la question de la vieillesse en tant que forme de vulnérabilité sociale, et conséquemment d’un retour à la famille comme première institution de soutien au vieillissement ?

Tout à fait. Ce modèle du «bien-vieillir» qui fait appel à l’autonomie des personnes âgées légitime une certaine déresponsabilisation étatique ! Tout particulièrement avec le début des années 1980. À cette époque, l’État québécois ralentit fortement le rythme de ses investissements dans le secteur de l’hébergement institutionnel, sans développer suffisamment les services et les soins à domicile. C’est également à cette époque qu’il fait appel aux familles et aux « aidants naturels » – des femmes pour l’essentiel – pour s’occuper des individus en perte d’autonomie, qui vieillissent « moins bien » ou « mal ». Et le tout s’inscrit dans le déclin plus général de l’État-providence, caractéristique des dernières décennies du XXe siècle.

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MB : Penchons-nous maintenant sur la question des sources. Au sein de vos travaux, vous abordez l’histoire des institutions de soins et d’assistance sous un angle très «humain», et semblez soucieuse de mettre en valeur l’agentivité des individus qui y évoluent, qu’il s’agisse du personnel soignant ou des bénéficiaires. Or, donner une «voix» à ces individus souvent marginalisés peut représenter un véritable défi archivistique, surtout face à des sources institutionnelles qui sont avares sur ce point. Parlez-nous un peu de votre travail d’historienne face à ces sources, que ce soit pour arriver à étudier la vie en institution selon la perspective des individus qui la fréquentent, ou encore les moyens pris pour dénicher des sources qui permettent d’accéder à cette «voix» trop souvent occultée des études portant sur la question.

AC : Pour moi, il s’agit d’un défi presque… perpétuel. Au doctorat, je me souviens avoir passé énormément de temps à chercher des sources qui, effectivement, permettaient de saisir la «parole» des femmes âgées que j’étudiais, ou du moins d’aborder les phénomènes qui m’intéressais selon leur perspective. À l’époque, j’ai trouvé mon compte dans les dossiers des employées, des religieuses et des bénévoles qui travaillaient dans les hôpitaux après 1940. Ils me permettaient de retracer des trajectoires individuelles, des rapports sociaux et, dans certains cas, une véritable «parole», notamment dans les lettres échangées avec les directions hpspitalières. Beaucoup plus tard, j’ai eu la chance de trouver une série de lettres envoyées durant la Crise des années 1930 par des personnes âgées au Premier ministre québécois de l’époque (Taschereau) pour réclamer l’adoption de la loi des pensions de vieillesse destinées aux démuni.e.s de 70 ans et plus. 

Tout récemment, dans le cadre du projet actuel avec Yvan Rousseau et François Guérard, j’ai mis la main sur des séries d’actes datant du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1970 par lesquels des femmes âgées (et dans certains cas des hommes, voire des couples) confient à des institutions religieuses leur vieillesse et leur mort en échange de leurs biens. De tels documents sont précieux : ils laissent entrevoir des bouts de vie, des contraintes que l’avance en âge impose à certaines femmes, des marges de manœuvre que d’autres arrivent à se ménager. Ce qui est fascinant est que ces « dames pensionnaires », sans être nombreuses, semblent néanmoins marquer l’histoire des communautés religieuses et de leurs hospices. Dans les plans des établissements, on peut identifier les espaces qui leur étaient spécifiquement réservés. Dans les règlements institutionnels, on trouve plusieurs clauses qui les concernent exclusivement. 

 MB : Face au phénomène, souvent mis de l’avant sur la scène politique, du «vieillissement de la population», et plus encore dans le contexte récent de la crise sanitaire qui exacerbe la vulnérabilité des personnes âgées, la question de la prise en charge de la vieillesse est on ne peut plus d’actualité. Que pouvons-nous conclure de l’expérience du XXe siècle en termes de prise en charge des personnes âgées au Québec ?

AC : Le XXe siècle, au Québec comme ailleurs, a constitué une époque durant laquelle les modalités de prise en charge de la vieillesse se sont grandement diversifiées. Le bilan d’une telle diversification est-il nécessairement positif ? Peut-être pas. Néanmoins, il est certain qu’à partir du moment où les personnes âgées ont été perçues comme un véritable groupe social, « visible » démographiquement, la vieillesse est devenue un enjeu beaucoup plus important. On assiste donc à une véritable construction sociale du vieillissement comme enjeu collectif, phénomène qui s’apparente à celui de la «création» de l’enfance telle qu’étudiée par l’historien français Philippe Ariès (voir L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Librairie Plon, 1960), mais qui survient plus tôt dans l’histoire occidentale. 

D’autre part, nous avons également assisté à une certaine stigmatisation de ce «nouveau» groupe d’âge: alors que la retraite s’est développée et s’est généralisée, les « vieux » apparaissent progressivement comme un groupe moins productif, moins utile et plus coûteux à la collectivité. La naissance, vers la fin du XIXe siècle, d’une visions alarmiste du vieillissement de la population est très révélatrice de cette stigmatisation qui reflète une conception productiviste de la vie en société, laquelle perdure jusqu’à aujourd’hui. Or, si l’on se tourne vers le XVIIIe siècle, par exemple, on constate que le vieillissement démographique de la population était perçu positivement, comme une preuve de l’amélioration des conditions de vie. Cette observation nous rappelle que les âges de vie, leurs représentations, les enjeux qu’ils soulèvent et les moyens envisagés pour y répondre sont avant tout des construits sociaux, et par le fait même constituent des terrains très féconds pour étudier les sociétés au sein desquels ils se développent.

MB : Pour terminer, pouvez-vous nous en dire plus sur vos projets futurs en tant que chercheuse ?

AC : J’ai énormément de projets sur la table ! D’abord, il est certain que la question des âges de vie demeurera centrale à mes intérêts de recherche. Après avoir longtemps étudié la vieillesse, j’envisage d’explorer une phase de vie qui la précède légèrement et qui y est donc intimement liée, soit celle de la ménopause et de l’andropause. Il faut se souvenir que j’aime que mes sujets d’étude fassent débat et entrent en résonnance avec le présent, ce sera donc une autre ligne directrice que je continuerai à suivre ! (Rires) D’autre part, j’envisage également me lancer dans une toute nouvelle direction et monter un cours sur l’histoire de l’environnement, car c’est un enjeu qui devient de plus en plus pressant… Cependant, j’hésite à abandonner les analyses de genre qui n’ont, selon moi, rien perdu de leur caractère indispensable, bien au contraire. Je réfléchis donc au moyen d’arrimer tout cela Ensuite, je reste fascinée par cette «Atlantide» qui est en train de disparaître, soit l’univers des communautés religieuses catholiques féminines. Finalement, j’aimerais également retourner à l’histoire du travail féminin, dans ses diverses formes. J’ai récemment examiné comment les conventions adoptées par l’Organisation internationale du Travail ont tenu compte de l’âge et du genre au fil du XXe siècle. Il s’agit d’un projet que j’aimerais possiblement approfondir au cours des prochaines années.