Entretien avec Didier Nourrisson

Didier Nourrisson est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Claude Bernard Lyon 1. Ses travaux portent principalement sur l’histoire de la santé en lien avec la consommation, particulièrement celle de l’alcool et du tabac. Il était de passage à l’UQAM le 3 avril dernier, dans le cadre d’une conférence intitulée « La santé publique, un moyen historique de réguler les sociétés », organisée par le collectif Québec Science Sociale et Santé (Q3S), le réseau de recherches Historiens de la santé et le Centre d’histoire des régulations sociales.

Entrevue par Noémie Charest-Bourdon et Martin Robert

Noémie Charest-Bourdon : Vous vous intéressez aux questions de santé publique, mais vous avez d’abord réalisé des études sur l’alcool et l’alcoolisme. Comment en êtes-vous venu à investir ces champs de recherche?

J’ai d’abord fait une thèse d’histoire sur l’alcoolisme et l’antialcoolisme en France sous la Troisième République. Ce fut assez décisif pour ma vocation d’historien de la santé, ou des santés, et non pas de la médecine. Je me suis intéressé aux comportements d’alcoolisation et aux politiques à leur égard, plutôt que de chercher à étudier les conséquences de certaines maladies ou encore les médecins qui avaient pu être influents en la matière. J’ai donc choisi de faire une histoire populaire et une histoire sociale de ces comportements de consommation. L’alcool est un excellent révélateur de ces comportements à tous points de vue. Étudier une société par le fond du verre, cela permet un grossissement des faits sociaux. C’est un excellent outil, en quelque sorte, d’historicisation des faits sociaux. L’étude de l’alcool permet de faire converger quatre axes ou approches relatifs à l’histoire des comportements : le religieux, l’économique, le politique et le social. En étudiant chacune de ces facettes, on peut dire qu’on écrit une histoire totale au lieu d’une histoire parcellaire.

Martin Robert : Si vous aviez à récapituler vos travaux depuis votre thèse doctorale, quelle ligne directrice en dégageriez-vous?

Le fait d’avoir travaillé sur un objet qui est le comportement alimentaire m’amène à étendre le champ de l’histoire traditionnelle. Pour moi, l’histoire traditionnelle, c’est l’histoire politique, l’histoire militaire, l’histoire diplomatique. J’étends le champ de l’histoire, un peu comme Alain Corbin a pu le faire d’ailleurs, en étudiant l’histoire des sensibilités, des représentations, des mentalités. La chronologie de cette histoire est assez différente de la chronologie traditionnelle, puisqu’on hérite de comportements anciens, de mots anciens et on les réutilise ou on continue à les utiliser de manière rémanente. Il y a là une volonté indiscutable de rénover l’histoire en lui apportant des objets d’observation neufs. Du coup, cela permet aussi de regarder l’histoire des sociétés différemment. C’est ambitieux!

NCB : Plusieurs de vos travaux portent sur l’histoire de la consommation dans une perspective de genre. Qu’est-ce qui vous a amené à l’adopter?

Cette problématique s’est présentée comme une évidence. En voulant travailler sur les comportements, j’ai rapidement été amené à me poser la question des comportements genrés en matière de consommation. Inévitablement, il fallait que je regarde en cette direction. En même temps, je suis intellectuellement un sous-produit de Michèle Perrot. Dès ses premiers cours d’histoire sur la condition féminine vers 1975, j’ai côtoyé ses étudiantes. Tout cela m’a amené naturellement vers l’histoire des femmes, comme Alain Corbin quelques années avant moi. Lui, est né en histoire de la médecine, puis il s’est tourné vers l’histoire sensible, où il a trouvé les femmes et j’ai suivi un parcours similaire. Faire une lecture genrée des consommations est indispensable, que ce soit au niveau de la consommation tabagique, alcoolique, de produits psychotropes et même d’autres types de consommation.

NCB : Hormis l’alcool, pouvez-vous donner d’autres exemples de sujets par l’étude desquels vous avez développé vos réflexions sur l’histoire de la santé et de la consommation?

Un autre exemple de mon approche de l’histoire serait le livre que j’ai écrit sur l’histoire du Coca-Cola (et non pas de Coca-Cola). Mon intérêt dans ce livre est d’étudier le Coca-Cola comme une boisson et non pas simplement comme une marque et encore moins comme une compagnie, une société. Je me suis donc posé cette question : pourquoi le Coca-Cola a-t-il envahi les États-Unis d’Amérique, au détriment d’autres boissons? Et ensuite, pourquoi ce Coca-Cola est-il devenu une boisson mondiale? Il se boit du Coca-Cola dans plus de pays qu’il n’y a de pays membres de l’ONU : on boit du Coca-Cola dans 210 pays au monde et il n’y a que 197 pays à l’ONU. Par exemple, j’ai travaillé sur la société japonaise, au pays du saké en quelque sorte, où l’on boit du Coca-Cola. Quand? Pourquoi? Au sein de la société vénézuélienne aussi, j’ai voulu savoir pourquoi le Coca-Cola avait été si bien implanté, au détriment d’ailleurs de Pepsi-Cola. J’ai été voir dans la société nazie, hostile aux États-Unis, dans les années 1930, et je me suis rendu compte qu’ils buvaient du Coca-Cola, mais sous un autre nom: Fanta. La France, quant à elle, a été l’un des pays les plus réticents à accepter le Coca-Cola. C’est le pays du vin et celui en plus qui, après la Seconde Guerre mondiale, votait largement communiste, donc un produit américain ne pouvait pas a priori s’imposer en France.

MR : Vous travaillez maintenant sur les « films fixes d’enseignement ». Qu’est-ce qu’un film fixe et que peut-on en apprendre d’un point de vue historique?

J’ai découvert en 1998 un gisement de films fixes d’enseignement. Je ne savais pas du tout ce que c’était. En France, j’en ai trouvé 10 000. C’est sans doute le plus important gisement au monde. Mais il en existe aussi en Allemagne, en Belgique, aux États-Unis… Les éditeurs scolaires ont commencé à fabriquer ces films fixes dans les années 1950. Ils étaient destinés à faire la leçon en classe sur tous les sujets, dans tous les programmes de l’enseignement primaire et secondaire : mathématiques, sciences de la vie et de la terre, arts, lettres, histoire, géographie, tous les programmes. Avec ces films fixes, on voit donc non seulement ce que sont ces programmes, mais aussi comment on fait la leçon, comment on fait la classe.

NCB : Utilisez-vous ces films fixes pour vos travaux sur la santé publique?

L’étude des films fixes m’a permis de petites incursions dans d’autres objets d’études. J’ai notamment étudié ceux de l’ONU après 1945, alors que l’ONU essayait de se construire; ou bien les films canadiens dans les mêmes années, pour voir l’image que le Canada tentait de se donner aux yeux du monde, puisqu’il s’agissait de films destinés à la France. J’ai également étudié les films français qui présentaient l’Union soviétique, pour voir à quel point ils étaient marqués par la propagande soviétique et à quel point ils pouvaient expliquer la permanence d’une pensée marxiste en France. Mais surtout, j’ai travaillé sur les films fixes d’hygiène, de santé publique, de sécurité sociale, etc. Ce travail m’a permis de révéler que l’image avait pu servir à la propagande sanitaire jusque dans les écoles de façon bien consciente et intense. Ces nombreux films, intitulés par exemple « Vivre sainement » ou « Manger sainement » portent sur l’alimentation, sur l’activité physique, mais touchent aussi à de multiples autres domaines. Leur utilisation est prometteuse.

Ouvrages récents de Didier Nourrisson:

  • Une histoire du vin, Paris, Perrin, 2017.
  • La saga Coca-Cola, Paris, Larousse, 2008.